Premier recueil, premiers mots offerts / CÉCILIA QUERRO : “L’ÉCRITURE EST UNE MANIÈRE DE RELIER CE QUI A ÉTÉ ROMPU”

Formatrice et consultante, engagée depuis plus de trente ans dans l’éducation populaire, Cécilia Querro signe à 55 ans son premier recueil de poésie, Kintsugi. Un texte sensible et traversé de fêlures, entre blessures intimes, mémoire sociale et pulsion de vie. Elle y évoque son parcours, son fils Hugo, l’exil intérieur, et la puissance réparatrice de la langue. À la recherche d’un éditeur, elle revient ici sur la genèse de ce livre.
Votre recueil s’intitule Kintsugi, en référence à l’art japonais de réparer les céramiques avec de l’or. Qu’est-ce qui vous a touchée dans cette image?
C’est en lisant un livre de Jeanne Benameur, il y a quelques années, que j’ai appris ce qu’était le Kintsugi. Dans ce livre, « La patience des traces », il me semble qu’il y avait aussi cette idée de réparation. L’image ne m’a jamais quittée et c’est assez naturellement que l’idée de ce titre m’est venue. Des brisures, des failles naissent parfois, souvent la beauté, la grâce, la magie de la transformation transcendante.

Vous avez choisi de structurer votre recueil en six chapitres, du « naître » à l’adresse à l’autre ». Peut- on y lire une forme de cheminement, intime ou politique ?
Oui, il y a un cheminement chronologique (mais pas strictement), thématique, mais aussi un cheminement vers la construction ou la compréhension de soi, de son fonctionnement, un cheminement vers l’acceptation de soi, à travers les épreuves, à travers la fréquentation, l’écoute de l’Autre (avec un grand A) mais aussi à travers la réflexivité.
Dans vos textes, le corps est à la fois blessé, dissocié, mais aussi reconquis. Quelle place occupe le corps dans votre écriture poétique ?
Je souhaite continuer à travailler sur la thématique du corps. Dans le cheminement que nous évoquions tout à l’heure, effectivement, il s’agit de reconnecter avec soi, son corps, ses émotions. Ne pas être uniquement une pensée. Je suis souvent très émue par le corps des autres, les peaux ridées, les différentes teintes de peaux, les corps qui offrent des différences au regard. Les corps sont émouvants. Ils parlent beaucoup.
Plusieurs extraits évoquent l’expérience de l’accompagnement, du social, de l’ordinaire bouleversé. Diriez-vous que votre parcours professionnel nourrit votre regard poétique?
J’ai toujours été bercée de lecture. J’ai toujours aimé la poésie. Je ne sais pas si travailler dans l’accompagnement a nourri mon regard poétique ou l’inverse. Je dirai que c’est un tout, un regard à la fois singulier et universel sur le monde. Comme tous les regards. Le mien est nourri de ce kaléidoscope là avec, entre autres, ces focales-là, la poésie, la littérature, le goût des autres.
Vous évoquez votre fils, Hugo, à qui le recueil est dédié. Comment sa présence a-t-elle influencé l’écriture de ces textes ?
Mon fils, les gens que j’aime influencent forcément mes écrits. Si le recueil est dédié à Hugo, c’est aussi parce qu’il parle de transmission, d’humanité à humanité, de traces, de ce qu’on laisse, de ce qu’on accueille de l’autre, de ce qu’on offre.
Votre écriture est à la fois littéraire et traversée par des figures comme Antigone, Jo March ou Annie Ernaux. Quelles sont vos influences majeures?
Eh bien celles que j’ai citées étaient importantes dans ce recueil et je sais que j’en oublie bien d’autres. On est influencé par tant de choses, c’est difficile de faire le tri. Je suis influencée aussi par mon milieu social d’origine, par le cheminement que j’ai fait, par l’école, par l’université… par mes ami.es, par des chansons, des citations, des philosophies, par le chant des oiseaux le matin ou la peau ridée des arbres…. Parce que nous sommes tous et toutes parmi le vivant, parmi les autres et fait.es de tout ça. Nous ne nous faisons pas seul mais avec les autres et le monde.
L’un de vos textes évoque l’illettrisme, la difficulté à « entrer » dans le monde par les mots. Est-ce un combat personnel, poétique, politique ?
Le rapport au savoir est quelque chose d’essentiel pour moi. C’est par là que j’ai transformé mon destin et que je me suis approprié les choses. Et il me semble que ça permet de créer de l’espace dans sa vie du mouvement. Mon grand-père (que j’adorais) ne savait pas bien lire mais avait un savoir immense sur les herbes, les plantes, les choses de la nature. Il avait le savoir qui lui permettait de vivre au mieux sa vie de paysan au milieu du 20ème siècle. Il y a plein de gens sur cette planète qui ont des savoirs immenses sans savoir lire. Ils ont aussi le pouvoir des contes, de l’imagination, de la transmission orale… Ce qui est politique, c’est un combat pour que chacun.e d’entre nous sur cette planète puisse se concocter une vie plus grande, plus spacieuse où lel s’accomplit, loin des dominations de toute sorte. Et c’est un combat effectivement politique mais qui passe aussi par le collectif. Sans l’être ensemble, nous sommes pauvres.
Quelle a été l’impulsion initiale pour écrire Kintsugi ? Un besoin de transmission, un cri, une forme de réparation?
Oui, c’est venu comme une nécessité à un moment donné, comme un objet qui était là et qui devait vivre. L’impulsion initiale de l’écriture, elle est très lointaine. Et puis, un jour, j’ai trouvé le style d’écriture, le souffle de l’écriture et Kintsugi est né. C’était le bon moment.
Vous êtes aujourd’hui à la recherche d’un éditeur. Que souhaitez-vous transmettre à travers ce livre ? Et qu’attendez-vous d’une maison d’édition ?
J’attends de l’ensemble encore une fois. De l’ensemble dans l’accompagnement d’une maison d’édition et de l’universel dans la publication afin que ce qui est écrit parle et touche les lecteurs et lectrices, qu’il y ait du commun, des liens tissés, du sens.
Enfin, quelle est la question que l’on ne vous pose jamais, et que vous aimeriez que l’on vous pose ?
Je n’aime pas trop qu’on me pose des questions car toute réponse est réductrice. Alors j’aimerais qu’on se pose des questions monde, des questions univers pour que les réponses soient infinies.
Christine Avignon
Mots-clefs : Écriture, Éducation populaire, Kintsugi, Littérature, poésie, Réparation de soi