« NAZA », le documentaire sur Gaza qui bouscule le box-office italien face à Avengers

© BUESRA TASDEMIR
Un film de 80 minutes, tourné en secret sur les toits de Tel-Aviv, vient de réaliser un exploit que personne n’attendait. En Italie, le documentaire NAZA fait mieux en salles que la ressortie événement d’Avengers Endgame, portée par tout l’appareil promotionnel de Marvel.
Récompensé à Venise, porté par deux cinéastes israéliens déjà consacrés aux Oscars, le film s’impose comme l’un des événements cinématographiques les plus discutés de cette rentrée, au point de provoquer une réaction frontale du gouvernement israélien.
Un tournage clandestin pour raconter l’intérieur d’un système
Derrière NAZA se trouvent Yuval Abraham et Rachel Szor, déjà remarqués pour No Other Land, récompensé aux Oscars. Pendant trois ans, en pleine guerre à Gaza, les deux réalisateurs ont recueilli la parole de 24 officiers du renseignement militaire israélien, de soldats et de lanceurs d’alerte. Leurs visages et leurs voix ont été modifiés numériquement pour les protéger, une précaution qui dit à elle seule la sensibilité du sujet traité.
Le synopsis officiel du film annonce vouloir montrer, selon ses propres termes, les mécanismes à l’œuvre derrière ce que ses auteurs qualifient de mises à mort calculées de civils palestiniens à Gaza, en s’appuyant notamment sur l’intelligence artificielle et la surveillance automatisée dans les systèmes de ciblage militaire. Le projet s’appuie sur des enquêtes publiées entre 2023 et 2025 par le média israélo-palestinien +972 Magazine, le site Local Call et le quotidien The Guardian.
« Nous avons réalisé ce film par devoir, pour utiliser notre position d’Israéliens afin d’examiner les systèmes qui sous-tendent les mises à mort de masse de civils palestiniens dont notre pays est responsable », expliquent les deux réalisateurs, qui disent s’être posé, pendant le tournage, les mêmes questions que celles posées par les générations précédentes face à la déshumanisation d’un groupe humain par un autre.
Un triomphe inattendu face au blockbuster Marvel
C’est sur son passage en salles italiennes que le film a pris tout le monde de court. Sorti le 28 septembre, NAZA n’était initialement programmé que pour trois jours. Face à l’affluence, les cinémas ont prolongé la diffusion, et plus de 150 salles supplémentaires devraient suivre le mouvement.
Dès le mardi suivant sa sortie, le documentaire avait engrangé 1,1 million d’euros, contre 356 000 euros pour Avengers Endgame, encore sur la même période, selon des chiffres rapportés par The Guardian. Une comparaison qui a de quoi surprendre, tant l’écart de moyens entre les deux productions est immense, un documentaire indépendant d’un côté, l’une des plus grosses machines promotionnelles d’Hollywood de l’autre.
« Tant que les salles voudront le programmer, NAZA continuera d’être projeté », a résumé Andrea Romeo, fondateur d’I Wonder Pictures, distributeur du film en Italie, cité par La Repubblica. Ce genre de ferveur populaire autour d’un documentaire engagé n’est pas si fréquent. On pense inévitablement à ces œuvres qui, en quelques semaines, parviennent à faire bouger les lignes d’une salle de cinéma mieux qu’un long débat télévisé, une dynamique que l’on retrouve aussi dans Behind the Silence, un film coup de poing sur les blessures invisibles de la migration, qui donne lui aussi voix à une souffrance trop souvent passée sous silence.
Un prix spécial du jury et une ovation record à Venise
Avant même sa sortie commerciale, NAZA avait marqué les esprits à la Mostra de Venise, où il a reçu le prix spécial du jury et une ovation debout de 25 minutes, un record pour le festival. Un accueil qui confirme, édition après édition, que le Lido reste une scène où le cinéma d’auteur et les tensions du monde se croisent en permanence, comme l’avait déjà montré la 82e Mostra de Venise, une édition marquée elle aussi par un entremêlement de glamour hollywoodien et de débats brûlants sur l’état du monde.
Cette reconnaissance artistique s’accompagne cependant d’une controverse politique d’une rare intensité. Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a accusé les réalisateurs de nourrir, selon ses propres mots, une incitation antisémite mondiale, en relevant que deux cinéastes israéliens présentant l’armée de son pays comme coupable de crimes de guerre recevaient des applaudissements à Venise. Le ministre israélien de la Culture, Miki Zohar, est allé plus loin en assimilant directement la critique des actions d’Israël à de l’antisémitisme, et en annonçant son intention de faire révoquer la citoyenneté israélienne des deux réalisateurs.
Ces prises de position, qui n’émanent pas d’un consensus mais bien d’une partie du gouvernement israélien, illustrent à quel point un simple documentaire peut devenir, dans ce contexte, un objet de tension diplomatique autant qu’artistique.
Une sortie mondiale qui ne fait que commencer
Le succès italien n’est qu’une première étape. NAZA doit sortir dans plus de cinquante territoires au cours des prochaines semaines, avant d’être proposé gratuitement en visionnage sur le site du Guardian en novembre, une manière de maximiser sa diffusion bien au-delà des salles obscures.
Que l’on adhère ou non à son propos, le film pose une question qui dépasse le seul cadre du box-office, celle de la capacité du cinéma documentaire à s’imposer, par la seule force de son sujet, face aux plus grosses machines de divertissement. À l’heure où les salles obscures cherchent de nouveaux souffles, NAZA rappelle qu’un film qui dérange peut aussi, parfois, attirer plus de monde qu’un blockbuster.
Innocent KONAN
Mots-clefs : NAZA