Du village rasta à Naftaly Soldat de Jah

Il y a de la fumée dans l’air. Cela donne l’impression d’un incendie en extinction ou d’un feu de bois de camping. Deux motocycles et une barrique servent de corridor. Une petite porte d’entrée donne accès au lieu des réunions et concerts. Elle est gardée par trois colosses à la corpulence de Samson. Leurs cheveux dreadlocks, leur tombent sur le dos. Les visages sont fatigués comme s’ils venaient de livrer un combat la veille. Des tatouages à l’effigie de Sa Majesté Jah Hailé Sélassié sont visibles sur leurs gros bras. 500F CFA l’entrée, sans reçu ni brassard, les jours de spectacle live reggae.

J’arpente, à pas lents et prudents, des couloirs aux murs décrépis qui m’orientent vers une immense maison mal entretenue. Aux fenêtres flottent des habits délavés ou multicolores. Dans la cour trainent enfants et chiots en liberté. Des femmes aux allures « sans styles ni attrait » s’occupent à diverses activités. Je me pose de réelles questions sur l’utilité de mon engagement sur cette voie ferrée qui jouxte la mer. Nous sommes vraiment dans un village, celui des rastas, à Abidjan-Vridi. Une grande partie de ce village touristique a été détruite par les autorités pour des raisons non encore élucidées. La plupart des membres de cette forte communauté a dû se rabattre, la douleur dans l’âme, soit sur Bassam soit sur Yopougon ou bien Koumassi, QG de Naftaly Soldat de Jah.

Pour ceux qui ne le connaissent pas, Naftaly Soldat de Jah est la renaissance de celui qui se faisait surnommer « Fantôme ». Né à Abidjan, la capitale économique de la Côte d’Ivoire, il entre en contact avec le monde de la musique en recevant de sa mère, son premier piano à l’âge de 10 ans. Discret, il est longtemps resté dans les studios pour la réalisation des albums de nombreux artistes.

Après un séjour en Europe, il crée avec des amis, un groupe musical reggae en 1990 à Abidjan. Il exerce comme ingénieur de son et arrangeur au Studio Séquence de 1992 à 1996 et au Tafari Digital Studio de 1996 à 1999.

En juin 1999, après avoir côtoyé plusieurs rappeurs, il sort son premier album. Son deuxième album intitulé « AlleluJah » sort en janvier 2002. Il comporte douze titres parlant d’amour divin, de la protection des enfants et de l’union entre les peuples de Jah. Cent pour cent reggae, il connait un véritable succès. Sa musique, résultat de sa culture « rastafarienne », allie la spiritualité et la recherche d’un bonheur vital.

En 2010, il participe à une collaboration musicale initiée par Jahcoustix, un chanteur de reggae allemand basé à Munich. Aujourd’hui Naftaly Soldat de Jah a monté son propre groupe, le  Zion Sound Band. Il possède aussi un studio d’enregistrement, Zion Sound Builder  qui est à la fois son label de production. Toujours soucieux de mettre en lumière des jeunes talents de son pays, il produit et soutient leurs créations.

A Abidjan, en dehors du village rasta, il y a deux lieux incontournables du reggae : le Parker Place et le Yelam’s en Zone 4 C. Les jours des spectacles, dames, jeunes filles et hommes revêtus de rouge, jaune et vert se font remarquablement des saluts fraternels. C’est une famille, le mouvement reggae. Ses membres sont bien organisés et solidaires. Kingston Gangsta, un groupe reggae très expérimenté, est régulièrement sollicité pour des concerts live avec ses sept musiciens : Jean-Marie le batteur ; Man Roga le bassiste ; Youz le guitariste ; Franck et Roméo aux synthétiseurs ; et puis la gracieuse Divine et Rico au chant. Transfuge du groupe, Spyrow est aujourd’hui une des figures de proue de la nouvelle génération de chanteurs reggae from Côte d’ Ivoire.

En parallèle avec le zouglou et le rap, le reggae demeure une musique d’engagement social. Il se donne pour leitmotiv, la conscientisation  faces aux dérives de la société ainsi que de ses dirigeants. La néo-colonisation, la corruption, les injustices, les guerres dans le monde et les crises à répétition sur le continent noir sont des sujets régulièrement abordés sans faux-fuyant.

Malheureusement, sur les chaines privées ou nationales de télévisions, les musiques de prise de conscience et d’éveil sont rarement diffusées. Seules les chansons sans paroles sensées et qui demandent beaucoup d’efforts physiques au niveau de la danse, sont en vogue. Il ne faut pas réveiller un peuple qui somnole. Il faut plutôt l’aider à s’endormir.

En attendant la prochaine sortie discographique de Naftaly  Soldat de Jah, un débat sur le prétendu « analphabétisme musical »  des reggae makers fait rage dans la cité. Les uns parlent de propos sortis de leur contexte. Les autres, certainement offusqués et blessés dans leur amour propre montent  sur le « ring » afin d’assommer l’adversaire. Pendant ce temps, au très enfumé village rasta, une jeune fille métisse qui vient certainement d’avoir l’âge de sa majorité, une « feuille roulée » entre ses doigts, déclare sans frémir : « la vraie liberté, c’est ici ! ».

    

Jacobleu.

jacobleu: