Elle a grandi à Omdourman, sous un grand arbre où les voisines partageaient la soupe, le café et les histoires du soir. Aujourd’hui installée en France, Kawthar Abdullah Ahmed, que des milliers d’abonnés appellent affectueusement « Mama Koki », a transformé cette tradition orale en récits vidéo qui parlent d’estime de soi, de famille et de dignité. Dans un entretien exclusif accordé à 100%Culture, elle revient sans filtre sur son parcours de résilience, la force de la tradition orale et sa mission de transmission.
Veuillez vous présenter à nos lecteurs et nous raconter brièvement d’où vous venez, notamment vos racines à Omdourman et l’environnement féminin qui a bercé votre enfance.
Je m’appelle Kawthar Abdullah Ahmed. Je suis soudanaise, d’origine darfourienne, et je vis aujourd’hui en France. Beaucoup me connaissent sous le nom de « Mama Koki ». J’ai grandi dans un quartier modeste d’Omdourman, au sein d’une famille nombreuse. Mon père travaillait dans une usine ; ma mère était au foyer. Tous deux nous ont transmis la conviction que l’éducation pouvait nous ouvrir un avenir meilleur.
Les femmes du quartier occupaient une place essentielle dans notre quotidien. Elles préparaient ensemble une grande marmite de soupe, que nous partagions avec la kisra sous un arbre. Les enfants jouaient, les mères faisaient le café, les conversations se prolongeaient. Le soir, les aînés nous racontaient des histoires. Cette enfance m’a appris à la fois la solidarité et la force d’une parole qui rassemble.
Comment s’est opérée la transition entre les histoires et la tradition orale transmise par votre mère, vos tantes et les femmes du quartier, et votre choix d’adopter le format vidéo sur les réseaux sociaux ?
Le récit faisait déjà partie de notre éducation. À travers ce que nous appelons au Soudan le « hajî », les aînés nous parlaient d’honnêteté, de courage et des conséquences de nos actes. Plus tard, dans les moments difficiles de ma vie, j’ai commencé à écrire des nouvelles inspirées de mon expérience et de ce que j’observais autour de moi.
J’ai d’abord partagé des textes sur Facebook, sans apparaître personnellement, car certains sujets étaient sensibles dans un milieu conservateur. Après mon installation en France, je suis passée aux vidéos courtes, puis à YouTube et à TikTok. Le support a changé, mais le principe est resté le même : partir d’une histoire proche de la vie pour ouvrir une conversation.
Votre communauté vous appelle affectueusement « Mama Koki ». Comment vivez-vous ce lien particulier avec votre public, et qu’est-ce que cela implique dans la manière de vous dévoiler face à la caméra ?
Ce nom m’a été donné par des abonnées qui m’écrivaient pour chercher une écoute et du soutien. Certaines étaient orphelines, d’autres manquaient de repères ou avaient besoin de parler à une personne de confiance en dehors de leur famille. Je les écoutais, je gardais leurs confidences et j’essayais de les aider avec les moyens dont je disposais.
« Mama Koki » est donc né d’un lien avant de devenir un nom public. En passant devant la caméra, j’ai prolongé cette relation par la voix et le récit. L’affection que je reçois est inséparable de la confiance qui s’est construite au fil du temps.
Vous donnez vie à des tranches de vie de tous les jours et à des histoires intéressantes. Qu’est-ce qui guide votre choix des sujets et des anecdotes que vous décidez de partager avec vos abonnés ?
Je puise dans les situations que j’ai traversées, dans ce que je vois autour de moi et dans les préoccupations que des femmes me confient. Je reviens souvent à l’estime de soi, aux relations, à la place des femmes dans la famille et à la protection des enfants. Ce sont des sujets qui touchent directement la vie quotidienne et qu’il n’est pas toujours facile d’aborder ouvertement.
La fiction me permet de leur donner une forme accessible : une scène, un personnage, une difficulté que l’on reconnaît. Je cherche à raconter une histoire qui porte un sens et permette de parler, plutôt qu’à donner une leçon abstraite.
L’un de vos thèmes phares concerne l’estime de soi et la force intérieure. Pourquoi est-il si important aujourd’hui de libérer la parole sur ce sujet, en particulier pour les femmes ?
J’ai moi-même connu les violences dans le mariage et le poids du regard porté sur une femme divorcée. Ces expériences ont donné une place particulière, dans ma parole, au respect et à la valeur que chaque femme doit pouvoir reconnaître en elle-même.
J’ai aussi rencontré des jeunes filles très préoccupées par leur apparence ou par la recherche de l’amour, comme si leur existence devait tourner entièrement autour d’un homme. Je veux leur rappeler qu’elles ont une personnalité, des capacités et des ambitions qui leur appartiennent. Mieux se connaître, développer ses compétences et comprendre ses droits aide à prendre des décisions plus conscientes dans ses relations. Pour moi, une femme respectée, soutenue et informée est mieux armée pour prendre soin d’elle-même et contribuer à une famille plus sereine.
Vous abordez régulièrement dans vos vidéos les dynamiques familiales et les attentes pesant sur les proches vivant à l’étranger. Que reflètent ces histoires de la réalité de nos sociétés contemporaines ?
Dans mon propre parcours, la famille a été à la fois un lieu d’entraide et un espace où le regard des autres pouvait peser lourd. Enfant, j’ai connu le partage entre voisins ; après mon divorce, j’ai ressenti la force des jugements sociaux. Mes récits reviennent à ces liens, à ce qu’ils peuvent apporter et aux difficultés qu’ils peuvent aussi faire vivre.
Aujourd’hui, je vis en France, tandis que mon engagement bénévole me relie notamment au Soudan et à d’autres pays. Je peux témoigner de cette continuité des liens et de la solidarité. Je préfère partir de ces expériences concrètes, sans prétendre que mon histoire résume celle de toutes les familles ou de toutes les personnes vivant à l’étranger.
En plus de vos capsules vidéo, vous avez une appétence pour l’écriture de nouvelles et de scénarios. En quoi l’écriture littéraire nourrit-elle votre façon de construire vos récits parlés ?
L’écriture a d’abord été un espace où déposer mes émotions et mes questions. Dans des nouvelles comme « Le Passage difficile » et « L’Intrus », je reprenais une situation vécue ou observée pour la transformer en histoire. Cela m’a permis de regarder autrement les expériences que je traversais.
Cette démarche se retrouve dans mes vidéos. Je pars d’une situation de la vie quotidienne et je lui donne une forme dramatique simple, pour faire entendre ce qu’elle contient. La nouvelle et le récit parlé sont, pour moi, deux façons de donner une voix à des préoccupations humaines et d’amener une réflexion par l’histoire.
Derrière chaque vidéo se cache une réflexion, une émotion ou un message. Comment gérez-vous l’équilibre entre votre vie intime et la visibilité que vous offre votre chaîne ?
Mon rapport à la visibilité s’est construit progressivement. Au début, je publiais sans apparaître, à cause du caractère conservateur de mon milieu et de la sensibilité de certains sujets. Plus tard, en France, j’ai choisi de prendre la parole en vidéo. Mon parcours personnel nourrit mes récits, mais j’utilise aussi la fiction pour exprimer ce que j’ai vécu ou observé.
La confiance de mon public compte beaucoup dans cette relation. Les femmes qui m’ont confié leurs difficultés cherchaient une écoute ; je gardais leurs secrets. Cette dimension de confidence fait partie de l’histoire de Mama Koki, autant que les vidéos visibles de tous.
Quel regard portez-vous sur l’évolution des créateurs de contenu sur le continent et dans la diaspora, et sur la puissance des réseaux pour porter des voix authentiques ?
Je peux surtout en parler à travers mon propre chemin. Je suis passée des histoires racontées dans mon quartier à l’écriture sur Facebook, puis à la vidéo sur YouTube et TikTok. Les réseaux ont donné à ma parole une autre portée et m’ont permis de nouer une relation avec des personnes que je n’aurais pas rencontrées autrement.
Ce lien a aussi accompagné des actions bénévoles, réalisées grâce aux dons et à la participation de nombreuses personnes. Dans mon expérience, la force de ces outils tient à cette possibilité : raconter, être écoutée et voir une relation se prolonger dans l’entraide. Je ne parlerais pas au nom de tous les créateurs, mais c’est ce que ce parcours m’a permis de vivre.
Quel message final aimeriez-vous adresser à tous ceux qui vous suivent fidèlement et qui cherchent à s’inspirer de votre parcours et de votre sagesse ?
Je voudrais d’abord remercier celles et ceux qui m’ont accordé leur confiance et soutenue tout au long de ce chemin. J’aimerais rappeler à chaque femme qu’elle mérite d’être écoutée et respectée, et à chaque jeune fille que sa valeur ne se limite ni à son apparence ni à une relation amoureuse. Ses capacités, ses droits et ses aspirations ont toute leur place.
Je souhaite aussi que les enfants trouvent la protection dont ils ont besoin et que nous gardions le souci des personnes les plus isolées. Sous l’arbre de mon quartier, chacun partageait ce qu’il pouvait. C’est encore le sens que je veux donner à mon engagement : tendre la main, chacun selon ses moyens, à ceux qui ont besoin de soutien.
Innocent Konan