Le conte, Maupassant y a excellé. Avec « Le pagne noir », Bernard Dadié l’a célébré. Puis, Hampaté Bâ l’a engagé sur le sentier initiatique dans la cosmogonie peuhle, sur les flancs des falaises de Badiangara. Seydou Gougna, surfant sur ses contes à la fragrance verte, nous promène dans des récits truculents et didactiques qui se lisent d’un trait. Grâce aux éditions « Les Classiques ivoiriens », des commerçants pas comme les autres, en ce qu’elles ont passé un pacte avec l’esprit.
En trempant sa plume dans la chair charnue de la tradition orale pour lui donner une existence pérenne, Gougna remue avantageusement les fondements abyssaux de notre vie, notre Histoire. De Boniérékar, cité ancestrale en pays djimini, l’écrivain-conteur nous plante un décor idyllique de félicité où Nawolé le petit singe est un vrai modèle de vertu jusqu’à charmer les Esprits supérieurs. La Source se révèle à lui par le truchement du vieil énigmatique Gbosso qui le met en mission. Il faut humaniser le monde en tuant la faim, les guerres et tous ces vices qui enlaidissent l’homme et son habitacle. En protégeant aussi la nature ondoyante. Alors, nous pourrions « …faire de notre planète bleue un paradis pour tous » (p.26), portés que nous serons par les idéaux que sont l’amour, la paix, la tolérance et la solidarité.
Malheureusement, le sage et serviable Nawolé, choisi pour porter les valeurs salvatrices, déraille dans de sombres et immondes considérations « à satisfaire ses propres envies ». D’où le brin de pessimisme à l’égard de l’humanité dont regorge ce récit. Mais une belle personnification charrie la détermination, l’espoir, l’espérance quand le conteur assoit l’état final de son récit : « Kogo Figuê, vous le trouverez dans les concessions royales, vieilli et ridé, mais toujours debout. » (p.26).
A califourchon sur des thèses de bonne gouvernance de la cité, de défense de l’environnement et de la nature, les deux derniers contes sont tout aussi didactiques que le premier. Alors que les mannes courroucées font sévir la famine à l’ombre fissurée du Gôh, les forces de la nature protègent miraculeusement « Le royaume mystérieux » au cœur du pays bantou. Ces traitements asymétriques sont dus à l’irrespect ou la vénération que ces peuples vouaient à la nature. Dans le canton Pacolo en pays bété, « Noaguihio était adossé à une forêt luxuriante et traversé par (…) Guéri, une rivière poissonneuse qui l’entourait de ses bras » (p.29). Quand l’homme mit fin à ce doux équilibre, le village fut maudit; le soleil boudait et brûlait, le ciel sécha ses larmes qui fécondaient, la forêt maigrit pour faire passer les villageois de vie à trépas. L’apocalypse ! C’est là que la petite Gnako écrivit en lettres d’or son nom dans l’histoire de sa patrie embastillée cyniquement par
Djindo, le génie vengeur. Que de malheurs d’origines écologiques prenant racine dans la dévastation de nos forêts ! Des lignes pour mettre en relief les richesses dont l’Afrique devrait tirer profit au lieu de les détruire sans conscience ni lucidité. Des histoires fantastiques qui révèlent que notre continent est lippu de mystères dépassant l’entendement et sur lesquels nous devrions méditer. Pourquoi ne pas retourner dans notre enfance psychologique pour retrouver la confiance en nous afin de mieux nous conduire ? Voici ce que nous enseigne la royauté d’Aguilet à travers l’humilité et la gestion du peuple et de la nature. « Chez la jeune reine, l’environnement est un voisin dont on a le plus grand respect et une profonde considération » (p.82). Ce conte est un réel appel à tous ceux qui détiennent une parcelle de pouvoir. Le roi Yaï s’en inspira d’ailleurs pour régenter son territoire et convoler en justes noces. Comment ? Mabika, comme chez Cheikh Hamidou Kane, Sony Labou Tansi, Wolé Soyinka, tient ici le rôle du fou du roi, avec des vérités acides qui bousculent la conscience et la purifient. Dans les deux derniers contes verts, le monde est un vrai paradis dépeint par l’auteur. Comme si le respect de l’environnement suffisait pour baigner dans le bonheur…
A travers tous ces récits où héros, opposants et adjuvants s’affrontent autour de la quête du Graal, des messies sont envoyés par la Providence pour sauver la destinée de l’homme ; des signes qui révèlent que nous sommes perfectibles si nous capitalisons le merveilleux potentiel sommeillant en nous. Avec ce culte de l’environnement et la préservation de notre patrimoine naturel qui inspirent l’écrivain, le conte n’est guère suranné. C’est encore un genre d’actualité quoique l’esprit des adolescents et des adultes ne se nourrissent davantage que de ntics.
Imbibés d’une écriture fascinante qui s’éloigne des fioritures indigestes, les contes de Gougna réinvestissent les grands thèmes contemporains tels l’environnement, l’insalubrité, la paix… Une ingénieuse façon d’apporter du sang neuf à la thématique du conte de notre terroir. Une luciole qui brillera sûrement en s’armant de cet art à communiquer des valeurs sociales et morales. Le conte socialise l’être. Le conte, c’est la vie. L’auteur, par le biais de ses histoires, même s’il ne nous a pas offert la lune, nous tend des étoiles. Espérons que cet hymne à la nature ne soit guère un ultime roulement de tambour!
Seydou Gougna, « Le Royaume mystérieux et autres contes de la sagesse » éd. Les Classiques ivoiriens, 2014.
Soilé Cheick Amidou