C’est à travers l’œuvre « Les arbres aussi tombent avant que mûrissent les fruits » que Gounougo Nassène fait son entrée sur l’échiquier littéraire ivoirien. Titulaire d’un Master 2 option Littérature et Civilisations américaines, cet enseignant au Lycée moderne Fresco a choisi la poésie pour rendre hommage à son défunt père. Tout au long de cet entretien, sa passion pour l’écriture engendrée par la disparition apparaît en toile de fond…
Vous venez de sortir votre première œuvre littéraire. Qu’est-ce qui a motivé à le faire ?
D’abord, depuis ma tendre enfance, j’ai toujours nourri une passion particulière pour les lettres. Et au fil du temps, cette envie s’est faite besoin urgent de coucher sur papier ce qui me vient à l’esprit. Mais avant de matérialiser ce rêve d’enfance, mon géniteur a rendu l’âme. De ce décès est née cette œuvre poétique dont le but ultime est de rendre hommage à mon père, qui ne m’a pas vu grandir comme je l’aurais souhaité.
Pourquoi le choix de ce genre littéraire (récit-poème) quand on sait que le public n’est pas trop friand de ce genre ?
Je n’ai pas choisi la poésie. Elle s’est imposée à moi après l’annonce de la nouvelle du décès de mon père. Lorsque ma mère m’annonçait la mort de mon géniteur, elle a usé des images du genre : « ton père est allé dans le village des morts ». Fidèle à ses paroles, je me suis dit qu’il fallait que je reste dans la douceur de la pudeur linguistique. Elle aurait pu dire crûment que « ton père est mort ou décédé ». Mais elle a choisi la poésie.
Et l’erreur que nous commettons chaque jour, c’est de croire que la poésie, c’est l’usage des gros ou grands mots. Alors qu’il n’en est rien. La poésie tire sa source de l’usage des images que font nos parents ou que nous-mêmes faisons au quotidien pour extérioriser leurs ou nos pensées.
Comme dans un roman, j’ai tout simplement voulu raconter une histoire ou un récit tout en empruntant la voix de la poésie, le choix de ma mère. La poésie étant par excellence un langage codé et imagé, ma mère l’a choisie pour apaiser la douleur du deuil, pour ne pas peut-être choquer. C’est pour cela que c’est un récit-poème.
Cette œuvre est dédiée à votre défunt père. Quel lien particulier aviez-vous avec lui ?
Me poser cette question revient à demander quel lien existe-t-il entre un arbre et son fruit. Et je pense qu’il n’existerait pas de fruit s’il n’y avait pas d’arbre. C’était mon repère, qui guidait mes pas dans la forêt dense de l’existence. L’ombre sous laquelle je m’abritais contre les vents et les tempêtes.
À lire quelques proses de votre œuvre, on se rend compte que le décès de votre père vous a vraiment secoué…
Vous savez, lorsqu’un arbre tombe, ses branches sont toujours cassées, ses feuilles sont emportées par le vent et ses fruits, certains encore immûrs, sont blessés. Et donc, moi étant à la fois la branche, la feuille et le fruit, les tempêtes et les vents qui ont fait chuter l’arbre m’ont aussi remué. J’en garde encore les stigmates de la douleur.
Peut-on considérer cette œuvre comme un acte de résilience ?
J’ai voulu d’abord écrire pour immortaliser et rendre hommage à mon père. Peut-être l’écriture est-elle une façon pour moi d’alléger ma peine.
Quel est le message principal que vous souhaitez passer aux lecteurs à travers votre œuvre ?
J’ai voulu dire aux lecteurs que même si tout semble impossible, tout reste encore possible. Et qu’il ne faut jamais baisser les bras, ne pas prêcher l’abdication. Garder toujours espoir. Et que lorsqu’un arbre est abattu, les surgeons peuvent encore pousser sur ses ruines pour devenir des arbres demain.
Vous êtes anglophile et vous écrivez en français. Y a-t-il une explication particulière à cette démarche ?
Lorsque j’ai sorti mon livre, pas mal de personnes m’ont demandées pourquoi j’écris en français alors que je suis enseignant d’anglais. Je leur ai toujours souri en répondant que la langue officielle en Côte d’Ivoire demeure le français. Et que lorsqu’on écrit, c’est pour être lu. Et qu’avec le temps, s’il le faut vraiment, le livre sera traduit en anglais et en d’autres langues, comme le font d’ailleurs certains de mes aînés.
Dans votre œuvre, vous faites régulièrement usage de métaphore et d’hyperbole pour faire passer vos messages. Pourquoi ce choix ?
Je crois vous l’avoir déjà dit. En Afrique, et plus particulièrement en Côte d’Ivoire chez le peuple sénoufo, le paysan a ses mains sales mais son verbe baigne toujours dans la poésie. Je n’ai fait que puiser mon verbe à la source de la tradition pour véhiculer mon message dans une langue qui n’est pas la nôtre, mais dont la substance ou la moelle demeure enracinée.
La poésie est considérée comme un genre littéraire assez élitiste. Ne craignez-vous pas d’être incompris des lecteurs ?
Depuis l’aube des temps, les gens ont toujours nourri cette peur injustifiée à l’encontre de la poésie, du fait de son hermétisme. Mais je pense que la meilleure manière pour un écrivain d’écrire, c’est de ne pas succomber à la peur d’être incompris des lecteurs. Parfois, ils sont plus intelligents, plus habiles que celui qui écrit.
Pensez-vous que la littérature est assez valorisée dans notre pays ?
Que la littérature soit valorisée ou pas, je pense qu’en tant qu’écrivains, nous avons le devoir de saisir toutes les opportunités pour promouvoir la culture de la lecture autour de nous. C’est à cette fin que le livre pourra prendre son envol.
Quelle stratégie mettez-vous en place pour la promotion de votre œuvre ?
Pour la promotion de mon livre, il faut d’abord faire la dédicace comme premier pas. Et puis, il faut saisir les hommes de médias pour créer de la visibilité. Organiser des concours de lecture autour du livre. Au final, il faut côtoyer les librairies.
Votre mot de fin.
Je voudrais vous remercier de tout mon cœur de m’avoir interviewé. Merci pour vos efforts consentis à la publication et au rayonnement de la littérature et de la culture…
Raymond Alex Loukou