« L’éveil de conscience », tel est intitulé le pamphlet de l’auteur d’origine ivoirienne Adama Bamba. Ce premier essai de 168 pages, paru aux Éditions Elzévir en 2011 à Paris nous intéresse à plus d’un titre. Premièrement, il interroge de façon critique un certain nombre de problématiques contemporaines africaines tout en tentant d’y apporter des solutions.
Il s’agit d’une tentative. L’intérêt de ce livre est de pourvoir indexer les faits, même si cela est fait de façon crue et pourrait apparaitre maladroite, que de les occulter ou éviter. Adama Bamba soulève courageusement les problèmes. De fait, beaucoup de questions ont été abordées, peut-être un peu trop de questions (défauts de jeunesse ?), là où il aurait été utile de minimaliser les choses en traitant certains sujets en profondeur tout en réservant (pourquoi pas ?) les autres thématiques à des publications postérieures. Si l’auteur soulève des questions essentielles, certaines sont discutables, mal ou vite posées or la difficulté d’un tel exercice est de pouvoir confronter les affirmations faites aux éléments de preuves, de contradictions et de références suffisantes pour ne laisser aucune zone d’ombre ou subsisterait un doute, une idée reçue, un complexe, etc., autrement, l’on pourrait tomber dans l’objet de l’affirmation gratuite sans base ni fondement et in fine faire ou patauger dans le pur sensationnel. Le texte aurait gagné à être segmenté afin de clarifier la lecture tout en évitant les répétitions parfois agaçantes.
De nombreuses affirmations généralistes dans ce brulot bousculent le bon sens et toute intelligibilité en raison de leur gravité même : « les Africains vivent dans la misère partout en Afrique, ce qui ne serait pas le cas si nos gouvernants pensaient à leurs peuples » p.7, « tous les chefs d’État africains possèdent des milliards dans les grandes banques du monde, pendant que leurs peuples souffrent » p.7, « le Noir n’est pas digne de confiance » p.15, « l’Africain noir est naïf » p.17, « l’Africain est plus hypocrite que croyant » p.43, « le mot raciste est employé à 90 % par les noirs » p.69, « la police et la gendarmerie (en Côte d’Ivoire), ont commis de nombreuses exactions, des bavures et même un massacre sur les ressortissants du nord qui étaient évidemment des militants du RDR » p. 131, etc. Si des preuves (et nous doutions qu’il y en ait) ne corroborent pas les thèses émises (même par un africain) sur le déclassement des Africains à l’échelle de la race humaine, l’on peut craindre que le lecteur non averti ne s’égare davantage ou ne se trompe de jugement sur les « réalités » décrites, a posteriori.
Pour le reste, L’« Afrique » et le « monde noir » sont les deux principaux champs critiques, quoiqu’en filigrane l’on croit percevoir en réalité une prégnance des problèmes inhérents à la société ivoirienne des quinze ou vingt dernières années. Adama Bamba fait correspondre les ressorts d’un mécanisme de déconstruction propre à la société ivoirienne comme éléments de mesure et de spécularité caractéristique d’une Afrique jugée malade. Évidemment, une autre limite dans un tel exercice est que malgré la similarité et la conjugaison des évènements, l’Afrique est dotée d’une pluralité de peuples et de cultures ; les réalités en Côte d’Ivoire aussi choquantes et frustrantes peuvent-elles paraitre aux yeux de l’auteur, ne sont pas à renvoyer à toutes les autres, voire à généraliser. Une des difficultés de l’exercice de la critique vivante ou fraichement vécue et en contexte de temporalité achevée est qu’il est parfois nécessaire d’éviter les « jugements à chaud », de prendre le recul et le temps nécessaire à l’observation, en ne délivrant pas tantôt des cartons rouges aux canards dits boiteux, tantôt des satisfécits à des états dits exemplaires et démocratiques en Afrique, car aussitôt dits les bons exemples donnés se révèlent en réalité plus défaillants qu’ils ne paraissaient, au gré d’un coup d’État subit ou d’une colère soudaine des populations agacées par leurs conditions de vie.
En l’occurrence, les exemples du Mali, du Bénin et du Sénégal en sont plus qu’ahurissants en termes de retournement brutal de situation et le printemps arabe, nous rappellent à l’ordre, alors même que l’auteur semblait les tenir en exemple (ciblant outrageusement l’Afrique dite noire, il n’a pas mentionné dans son livre les contres exemples au Maghreb et même en Europe et en Amérique ». Les crises décrites ne sauraient être non plus réduites à l’Afrique parce que tous les pays en Afrique ne sont pas au plus mal ; des exemples précis dans des pays non africains et occidentaux nous démontrent chaque jour au contraire que la décadence sociale, la corruption des mœurs, etc., ne sont pas des phénomènes relatifs aux peuples Noirs, mais au genre humain dans son entièreté, à moins de remettre en scelle des théories rétrogrades ou de mettre en vigueur l’objet d’une catégorisation des hommes.
Il n’en demeure pas moins que cet essai a secondement le mérite d’être écrit par un jeune, jeune de Côte d’Ivoire, quand l’on sait combien de fois cette jeunesse-là a été au cœur de la crise indexée en raison de ses configurations patriotiques et contre patriotiques ; ses folies, ses rêves brisés, ses morts nés, ses caprices hors d’âges, ses jeux dangereux, son inconscience séculaire, et in fine, sa soumission aux pouvoirs politiques et sa criminalisation à l’instar de la FESCI (Fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire) et ses membres.
L’histoire est une sorte de témoignage et celle qui se déroule sur le continent africain mérite d’être sauvegardée afin de ne pas être déformée ou réinventée par ceux qui ne l’ont pas vécue. Il s’agit de garder traces à travers des témoignages vivants, quitte à ce que cela se fasse par l’un de ces jeunes Africains traités d’inconscients et accusés de tous les maux d’Israël. L’Éveil de conscience est marqué par des blessures que l’on ressent au fil des lettres, des mots, et des paragraphes. Sont-ce ces blessures et cette sensibilité à fleur de peau qui font que l’auteur évoque les faits avec autant de passion, de violence et de colère ? Nous avons interrogé Adama Bamba sur ses motivations d’auteur.
Bonjour, veuillez vous présenter à nos lecteurs.
Bonjour, je suis Bamba Adama. Ivoirien vivant en Belgique depuis quelques années. Je suis membre fondateur du mouvement pour l’éveil des consciences africaines (non encore officielle) auteur d’un premier ouvrage : l’éveil de conscience.
Que faites-vous exactement en Belgique ?
Je suis en Belgique depuis un certain nombre d’années. Et comme tout Africain, je rêvais un jour d’être ici en Europe pour pouvoir améliorer ma condition de vie. Vu que je n’avais pas d’issue concernant ma vie professionnelle en Côte d’Ivoire, j’ai coûte que coûte tenté de venir en Europe et cela a marché. Mais parallèlement à l’ambition de venir me « chercher » comme on le dit chez nous, j’ai toujours rêvé de poursuivre mes études ici.
Vous avez publié, « L’éveil de conscience » un livre paru aux éditions Elzévir en 2011. Qu’est-ce qui pousse un jeune comme vous à écrire un tel brûlot ?
J’ai toujours rêvé d’apporter quelque chose de positif à l’humanité. Et voyant les inégalités notoires dans notre continent, et l’injustice exacerbée par nos dirigeants africains. Il fallait que je dise mon mot sur tous les maux qui touchent notre continent. Les Africains se détournant des vérités en accusant les autres, il était opportun, d’attirer leur attention sur leurs propres responsabilités.
Pensez-vous véritablement que les consciences de vos concitoyens soient endormies ? Qu’est-ce qui fonde cette assertion ?
Cela est choquant, malheureusement cela est triste pour un continent comme le nôtre. Lorsque nous orientons notre conscience vers l’inutile et qu’on se détourne de toute réalité, on peut estimer que notre conscience est endormie. Les Africains, à mon sens, n’ont pas encore cerné les réalités du monde. Lorsque nous voyons des conflits qui éclatent partout sur notre continent pour des futilités, des considérations ethniques, tribales, alors que le monde n’est pas à ce stade. Et on accuse toujours les autres de nos malheurs. C’est dommage pour L’Afrique.
Vous parlez de l’Afrique de façon générale et globale. Avez-vous conscience que l’Afrique est un continent vaste où il y a une multitude de communautés ayant un rapport au monde, une expérience, un vécu et un niveau de développement différents et dissociables ?
Bien Sûr que les réalités ne sont pas les mêmes partout en Afrique. Cette multitude de communautés devait être une source de richesse pour notre continent. Mais malheureusement, la diversité ethnique, communautaire et j’en passe est au détriment du développement de notre continent. Partout en Afrique, les similitudes que nous avons, ce sont les cas de mauvaises gouvernances qui minent notre continent. Cependant, certains États ont tout de même un niveau de développement bien avancé. Et je crois que les autres États africains devaient suivre leur exemple.
Quelles sont les thèses principales que vous abordez dans votre livre ? Et à quelles conclusions en arrivez-vous ?
Cet essai traite de plusieurs sujets dans le même temps. C’est une nouvelle option d’écriture, dans un français simplifié pour que le message que je veux véhiculer soit bien compris. Il y a plusieurs maux touchant l’Afrique qui sont le manque d’une véritable démocratie, le manque d’éducation, la corruption, la famine, le terrorisme, auxquels nous sommes exposés et qui sont une véritable mine pour le continent. À cela, il était opportun de traiter tant soit peu, du sujet des relations internationales, vu que notre continent n’est pas en marge de tous les bouleversements qui se passent ailleurs, le réchauffement climatique, la problématique du racisme, l’importance de l’esclave. Tous ces sujets ont été traités dans l’optique d’attirer l’attention des Africains sur les dangers qui nous guettent. Exhorter mes compatriotes à une prise de conscience et à se battre pour le développement de notre continent, à ne pas se laisser endormir par le poids du volet sombre de notre histoire.
Que proposez-vous concrètement pour résoudre les problèmes que vous dénoncez ?
En ce qui concerne la démocratie, il faudrait que les Africains fassent un dépassement des considérations ethniques, régionales, tribales. Si nous constatons que le système occidental ne marche pas pour nous, il faut l’adapter à nos réalités africaines. Avoir un système de gouvernance, typiquement africain et accepté par tous. En outre, il faut que les populations comprennent le sens de la politique. Malheureusement, les hommes politiques utilisent le peuple, surtout la jeunesse à leurs propres fins et ce sont eux qui exacerbent la division entre les peuples, en incitant parfois à la haine, à la rébellion armée et à la guerre. Tout cela ne pouvait arriver si les populations avaient des emplois. À mon sens, c’est par le travail que les peuples africains s’affranchiront. Pour l’éducation, je crois qu’il faut changer le système éducatif qui est défaillant en Côte D’Ivoire. En ce qui concerne le terrorisme, il faut que tous les États africains fassent de cette lutte une priorité, et conjuguent leur force pour démanteler tous les réseaux qui sèmeront la terreur sur nos sols.
Pensez-vous avoir fait le tour des problèmes abordés à travers ce livre ou y a-t-il des points d’ombres encore à élucider ?
Ce livre est choquant pour beaucoup de mes compatriotes qui l’ont lu. D’autres me disent que j’ai fait preuve d’une grande audace. Parce que les sujets ont été traités sans faux fuyants. J’aborde le cas des élections truquées au Gabon. J’aborde le sujet de la FESCI, et je fais une analyse de la situation en Guinée Conakry de Sékou Touré à nos jours. Ce livre traite de la situation chaotique ivoirienne sous l’ère Gbagbo et n’épargne pas ses adversaires politiques qui eux voulaient coûte que coûte le voir chuter même pas des moyens antidémocratiques. La rébellion ivoirienne, la cause du dysfonctionnement de l’union africaine, Kadhafi, etc.
Quelle suite donnez-vous à votre démarche d’écrivain ?
J’ai foi que par l’écriture, on peut faire changer beaucoup de choses. Par l’écriture, on peut parfaire le monde, par l’écriture, on peut faire prendre conscience à l’humanité. Les Africains doivent comprendre l’utilité de la lecture. Les livres comportent beaucoup de solutions à nos problèmes. Chaque écrivain est un messager et son rôle doit être de véhiculer de bons messages à l’humanité.
Avez-vous des références au niveau stylistique en écriture ?
Malheureusement non. Je ne me base sur aucun style particulier d’écriture. J’écris et c’est une autre affaire que de juger mon travail. Je crois cependant que mon premier ouvrage a un style propre qui se démarque des différents styles connus. Un livre à thèmes, sans sous-titre, laissant au lecteur, sa propre analyse, sa propre suite, et son propre titre par rapport au passage lu.
À quoi devons-nous nous attendre après ce premier ouvrage ? Y a-t-il d’autres projets de publications envisagés ?
Bien sûr qu’il y a beaucoup de projets en cours. Mon second essai aura pour titre : Discours et commentaires, et aussi un livre philosophique qui aura pour titre : L’amnistie de Dieu.
Que pensez-vous de la situation sociopolitique dans votre pays la Côte d’Ivoire ?
Nous assistons à une normalisation de la situation, mais l’épine dorsale aujourd’hui est la situation sécuritaire qui est depuis dégradée. Malheureusement, jusqu’à présent les Ivoiriens vivent avec la rancœur et la rancune. Ils ne se sont pas encore pardonnés. La réconciliation doit être une priorité pour les autorités, car aucun État ne peut se développer tant qu’il ya une déchirure entre ses enfants. Et cette réconciliation peut se faire par l’établissement d’une véritable justice, applicable à tous, même au camp de ceux qui sont là aujourd’hui.
Fondez-vous des espoirs quant au retour total de la paix et de la réconciliation dans votre pays, ou craignez-vous un resurgissement des conflits ?
Tout cela dépendra de la politique des nouvelles autorités de notre pays. Si elles outrepassent les fondamentaux et piétinent la justice, les droits de l’homme, si elles ne montrent pas une volonté absolue à aller à la réconciliation, nous verrons sans doute resurgir les mêmes conflits qui sont toujours d’ordre régional et ethnique. Aussi faudra-t-il que les militants des deux camps opposés cherchent sans hypocrisie à aller à la réconciliation. Seul gage de développement dans notre pays.
Que faut-il tenir en priorité dans cette réconciliation, à votre sens ?
Libérer tous les prisonniers politiques et ramener Gbagbo au pays peut être la bonne solution. Et si les autorités refusent cette option, il faudra mettre la main sur les ex-chefs de guerre qui ont commis des exactions pendant la crise postélectorale et aussi pendant la rébellion. Le président de l’Assemblée nationale de Côte d’Ivoire Soro Guillaume doit aussi répondre devant les juridictions nationales ou internationales pour son rôle joué dans la rébellion. On ne peut sans doute pas parler de cette rébellion sans évoquer le nom du président actuel Alassane Ouattara du fait de ses accointances avec celle-ci, même si jusque-là aucune preuve matérielle ne l’incrimine.
Qu’avez-vous spécialement envie de dire pour conclure notre conversation ?
J’aimerais exhorter mes compatriotes africains à lire mon ouvrage, car pour moi l’Africain doit faire son mea-culpa. Nous avons beaucoup à faire et nous prenons du retard chaque jour. Détournons-nous maintenant de l’inutile et avançons sur les problèmes clés de notre continent.