Qu’est-ce que la Paix ? D’ailleurs pourquoi une telle question devrait-elle être posée. Laissons Paul Veyne nous proposer une réponse digne d’intérêt : «Non le débat n’est pas vain de savoir si l’histoire est une science, car « science » n’est pas un noble vocable ; mais un terme précis et l’expérience prouve que l’indifférence pour le débat de mots s’accompagne ordinairement d’une confusion d’idées sur la chose.»
Ainsi s’interrogeait-il dans son ouvrage Comment on écrit l’histoire. Ne serait-il pas légitime d’en faire de même pour la Paix ? Nous n’en doutons pas. Sur 3400 ans d’Histoire connue et maitrisée de l’humanité, les humains n’ont vécu que 240 années de paix. De plus, il est de plus en plus d’intellectuels qui constatent une progression de l’incertitude dans la Pensée. Selon leurs thèses nous sommes de plus en plus incertain des acquis des sciences dont nous étions sûrs il n’y a pas si longtemps. Les Anciens Romains affirmaient : « Sapiens nihil affirmat quod non probet (1)».
Edgar Morin, éminent sociologue et philosophe français, ardent promoteur de la « pensée complexe » écrivait : « Tout, dans ce monde est en crise. Dire crise, c’est dire, nous l’avons vu, progression des incertitudes. Partout, en tout, les incertitudes ont progressé.(2)» Etant un étudiant en Histoire et de surcroit passionné de l’Antiquité, c’est donc naturellement cette période qui inspirera notre réflexion. Disons d’abord que c’est une entreprise périlleuse et risquée de disserter sur la Paix car c’est une notion complexe qu’illustre son étymologie. Ensuite il est moins aisé de penser la Paix que la guerre : elle passe inaperçue, sauf lorsqu’elle est menacée ou lorsqu’elle est ardemment souhaitée en temps de guerre. On ne pense plus à la paix lorsqu’on en jouit.
La guerre est facile à connaître. Elle exerce même une fascination sur les hommes, au point que l’Histoire n’a d’abord retenu du passé que les batailles, les récits des guerres. L’imaginaire humain est donc davantage occupé par la guerre que par la paix. Une comparaison l’illustre. Pour désigner l’homme de guerre, celui dont la guerre est le métier, il y a un mot : le « guerrier ». Il n’y a pas d’équivalent pour désigner l’homme de paix, susceptible de promouvoir la paix et de veiller sur elle, ou plutôt il y a deux termes insuffisants : le « pacificateur » qui réussit à mettre fin à une guerre ; le « pacifiste » qui, épris de paix, n’est pas déséquilibré dans notre imaginaire et dans notre inconscient, où la guerre a occupé pendant des siècles une phrase privilégiée par rapport à la paix.
Pour illustrer cette dissymétrie, consultons les dictionnaires et les index. Dans le Grand Larousse en cinq volumes, le mot « guerre » a droit à 120 lignes de texte, le mot « paix » à 40 lignes. Dans le Dictionnaire des citations françaises, il y a 99 entrées sur la guerre, 33 sur la paix. Dans l’ouvrage de Raymond Aron, le titre bien balancé Paix et guerre entre les nations (1961) laisse présager un bel équilibre entre les deux notions ; or, dans l’index, on compte 120 entrées pour le mot « guerre », 40 pour le mot « paix ». Les Anciens Grecs et Romains, avaient plusieurs divinités allégoriques auxquelles ils vouaient des cultes(3). Ainsi en est-il de la Victoire, la Santé, la Sagesse, l’Espérance, l’Amitié, Mnémosyne ou la Mémoire, la Faim, la Discorde, les Jeux et bien sur la Paix.
Cette dernière, la Paix, a été divinisé par les Grecs et les Romains sous le nom de Irène «Ειρήνη (Eirénè)». Comme nous pouvons le constater, la notion de paix est décidemment difficile à saisir. Définir la paix par rapport à la guerre n’est pas satisfaisant. Il existe des situations de non-guerre qui ne sont pas la paix. D’où de nombreuses tentatives pour mieux cerner la paix. De la recherche de la paix, on passe aux recherches sur la paix, qui suivent deux orientations. Ainsi donc des sociologues inventent deux néologismes dans le cadre de leurs recherches : La polémologie, néologisme créé par le sociologue français Gaston Bouthoul. Elle, la polémologie, a pour objet l’étude scientifique des guerres, des paix et des conflits, selon l’adage « Si vis pacem, stude bellum » (Si tu veux la paix, étudie la guerre). Gaston Bouthoul propose une définition statistique : « La paix est l’état d’un groupe humain souverain dont la mortalité ne comporte pas une part importante d’homicide collectifs organisés et dirigés. » L’irénologie, suivant le précepte du sociologue norvégien Johann Galtung, qui distingue la paix négative – c’est-à-dire l’absence de guerre – et la paix positive, qui repose essentiellement sur la justice : « Si tu veux la paix, agis pour la justice ».
Bien évidemment nous revenons à la conception antique de la paix. Aristophane donne à la Paix, pour compagne, Vénus et les Grâces. Dans la mythologie, «Ειρήνη (Eirénè)» est la fille de Zeus (dieu suprême du panthéon grec) et Thémis (déesse de la Justice), l’une des trois (ou cinq) Heures (4) et incarne la Paix. Ειρήνη (Eirénè) était donc la déesse de la Paix et aussi la saison du printemps (EIAR, eiarinos). Ειρήνη (Eirénè) a été l’une des trois Horai, déesses dans les saisons de plus, les gardiens des portes du paradis. Ses sœurs étaient Eunomia (la justice humaine dans son aspect légal, c’est-à-dire la Loi et l’Ordre) et Dicé ou Diké « Δίκη » / Dikê, est une divinité de la mythologie grecque, personnifiant la justice humaine dans ses aspects moral et pénal. Son ennemi était Polemos « Πολεμοσ »(le désordre) à ne pas confondre avec Eris, déesse de la Discorde.
Les statues de l’art classique la représentent comme une jeune fille tenant l’enfant Ploutos, dieu allégorique représentant la Richesse, dans ses bras et la Corne d’abondance. D’autres statues la représentent comme une jeune femme tenant par la main gauche, une corne d’abondance et dans l’autre un rameau d’olivier, un flambeau renversé ou le caducée d’Hermès. Elle porte souvent des épis de maïs symbolisant la richesse et la prospérité. On peut voir aussi Ειρήνη (Eirénè) représentée en train de brûler une pile d’armes. Elle déteste la vue du sang c’est pourquoi on lui fait des sacrifices avec des fruits. Ou tous sacrifices non sanglant le seizième jour du mois Hécatombeion. Des lieux de culte lui ont été dédié à Athènes, où sa statue la représente tenant Ploutos enfant dans les bras, cette statue se trouve près de celle d’Amphiaraus, l’autre a été construite auprès de celle d’Hestia, déesse grecque du Foyer.
A Rome, Auguste lui consacra en 139 av. J.-C., au Champ de Mars, le grand autel de la Paix Auguste; en l’an 75, Vespasien dressa à la déesse, au Nord-Est du Forum, un temple magnifique, ceint d’une esplanade, le Forum de la Paix. Le mythe dit qu’elle voulut garder sa virginité mais Zeus la força à l’épouser. Abordons à ce stade de notre propos l’étymologie du mot paix. De la paix, nous pouvons dire, en paraphrasant ce que Pascal écrit du bonheur, que tous la cherchent…même ceux qui font la guerre. Disons brièvement que le mot vient du latin pax. Il est dérivé du verbe pango, -ere-, qui signifie « planter, enfoncer, établir » (par exemple des limites). Mais aussi « écrire » (des œuvres). Cette racine nous indique en quel sens les Anciens entendaient la paix : comme quelque chose qui n’est pas donnée, mais que l’on fait, par un geste, quelque chose qui n’est pas fragile mais solide ou durable, quelque chose qui passe par des mots, et spécifiquement par des mots écrits, un « pacte ».
Selon l’Abbé Patrice Jean Aké, enseignant à l’Université Catholique d’Afrique de l’Ouest à Cocody dans une intéressante communication intitulée justement « Qu’est-ce que la paix (5)» d’après le Dictionnaire étymologique d’Albert Dauzat, le mot ˋˋpaixˊˊ s’écrivait à pais et a été introduit dans la langue française du XIIe siècle dans La chanson de Roland. Le mot ˋˋpaixˊˊs’est écrit avec x, d’après le latin, et à l’accusatif est devenu pacem. Dans le Nouveau dictionnaire latin-français, pax veut direˋˋpaixˊˊ et a de multiples usages comme faire la paix avec quelqu’un, avoir la paix, conclure la paix, vivre en paix. Ainsi la paix va de la paix entre les citoyens à la paix de l’âme. Pour Dominique Pire : « Définissons la paix positive comme étant le commencement de la compréhension mutuelle, du respect et de l’appréciation de l’autre en tant que différent de nous. La paix positive, c’est que j’appelle la coexistence des esprits et des cœurs. La définition de la paix positive que je viens de formuler vaut tout autant pour la paix entre groupes, nations, blocs, etc., que pour la paix entre individus. (6)»
Bien prétentieux serons-nous si nous prétendions avoir épuisé l’analyse de cette question. Simple évidence. Au terme de cette humble réflexion, nous voulons dire simplement que nous avons voulu contribuer autant que peux faire ce peut aux efforts des acteurs de promotion pour une paix durable dans le monde. Nous savons bien les limites de cet article, je sais que le lecteur aurait bien voulu lire nos propositions concrètes pour la construction de cette Paix. Car à l’évidence c’est le plus urgent actuellement dans cette « société de belligérance, de défiance et de méfiance » qui se voit partout dans le monde. Si le temps nous le permet, nous le ferons un jour ou l’autre, empêtré que nous sommes dans la rédaction de textes sur des sujets qui nous passionnent comme par exemple la problématique de la démocratie. Nous espérons tout au moins que cette réflexion vous fera prendre conscience de la nécessité et de l’indispensabilité de Penser la Paix dans ses différents aspects.
Permettez-nous donc Cher Lecteur de terminer par ces deux célèbres aphorismes, celle du premier président de la Côte d’Ivoire, mon pays, « La paix, ce n’est pas un vain mot, c’est comportement. » et celle de Mahatma Gandhi : « Sois le Changement que Tu veux voir dans le Monde. »
NOTES
(1)- « Le sage n’affirme rien qu’il ne soit en mesure de prouver »
(2)- MORIN Edgar, Pour entrer dans le XXIè siècle, Paris, Seuil, 2004, p. 341
(3)-Cf. COMMELIN Pierre, Mythologie grecque et romaine, Paris, Pocket, 1994, quelques divinités allégoriques pp. 423 à 442. Voir également la pièce théâtrale d’Aristophane, La Paix, écrite en – 431 dont Trygée est le héros. En pleine guerre du Péloponnèse, le vigneron athénien Trygée, monté sur un escabeau pour demander aux dieux le moyen de mettre fin à la guerre, escalade l’Olympe. Il apprend que Polemos, a jeté Irené, la Paix, au fond d’une caverne. Aidé par ses concitoyens, il réussit à la délivrer et laisse éclater sa joie tandis que se désolent les marchands de casques, de trompettes et de javelots.
(4)- Horai signifie ‘’portion de temps’’, ‘’saison’’, ‘’heure‘’. Les Horai sont les gardiennes des portes de l’Olympe, les déesses des saisons et ce sont elles qui découpent le temps en portion. Elles sont les déesses de l’immortalité et les gardiennes du nectar et de l’ambroisie, boisson et nourriture des dieux. Eunomia, Diké et Eirénè. Elles ont sont particulièrement honorées par les agriculteurs.
(5)- Abbé Patrice Jean Aké, « Qu’est-ce que la paix ? », in Paix, Violence et Démocratie en Afrique, Paris, L’Harmattan, 2003, pp. 267 à 277. (Actes du colloque d’Abidjan, du 9 au 11 janvier 2002)
(6)- Dominique Pire, Bâtir la paix, Bruxelles, Verviers, Gérard & Cie, 1966, p. 61