Tradition: Le mariage en pays Sénoufo Nafara vu par Laurent Dona Fologo


Monsieur le président, vous avez bien voulu nous recevoir pour nous parler de culture et notamment du mariage en pays Sénoufo. Qu’est-ce que c’est, le mariage en pays Sénoufo ?
Tout d’abord je voudrais vous dire que je suis l’un des responsables ivoiriens, qui pensent que la culture au sens le plus large du terme devrait occuper une place plus importante dans notre pays. En tous les cas, nous, au niveau de l’institution que je dirige, le conseil économique et social. Depuis quelques temps déjà nous avons décidé d’accorder plus d’attention et plus d’intérêt à la culture en Côte d’Ivoire. Plus d’intérêt à la culture en général, aux arts, aux lettres, etc.
Nous pensons que tous les problèmes que nous vivons actuellement, de citoyenneté, de nationalité, de démocratie, pourraient être atténués, sinon trouver quelques solutions sur la base des valeurs culturelles de l’ensemble des peuples qui habitent la Côte d’Ivoire. C’est pour cela que l’un de nos projets au niveau de notre institution, le Conseil économique et social, est de proposer au législateur dans les années à venir des changements, en vue de donner à notre institution une dimension culturelle plus importante qu’aujourd’hui. L’institution s’appelle Conseil Économique et Social et nous avons proposé que l’on l’appelle dans les années à venir (évidemment cela dépend des législateurs) Conseil Économique, Social et culturel. C’est comme cela qu’on l’appelle au Mali et c’est le nom qu’il porte également en Algérie. C’est pourquoi nous pensons, surtout au sortir de la crise que nous venons de vivre, une réflexion s’impose à ce niveau-là.
Ceci étant, je suis Sénoufo, je suis du nord de la Côte d’Ivoire, de la région de Korhogo, région des savanes et je suis tout à fait réjouis de vous parler de ce phénomène particulier qu’est le mariage en pays Sénoufo. La vraie appellation est : le mariage traditionnel en pays Sénoufo Nafara. J’ajoute Nafara parce que les Sénoufo sont nombreux, il y en a au Mali, il y en a même au Ghana, il y en a surtout dans le nord de la Côte d’Ivoire. Chez les Sénoufo il y a plusieurs sous-groupes. Je peux parler du sous-groupe Nafara dont je suis un des ressortissants parce qu’il y a parfois quelques nuances d’un groupe à l’autre. Ce groupe s’étend entre Korhogo et Ferkéssédougou et comprend en particulier le département de Sinématiali d’où je viens. Le mariage en pays Sénoufo traditionnel est un phénomène social un peu particulier. En vérité, au sens occidental du terme, il n’y a pas de mariage en pays Sénoufo Nafara. La femme qui devient votre épouse, ne quitte jamais ses parents pour vous suivre ou suivre son mari. Dans les saintes écritures, on dit : vous quitterez votre père, votre mère, vous suivrez votre femme, pour fonder un foyer etc., en pays Sénoufo Nafara, la femme ne quitte pas sa famille d’origine. Pour ce qui concerne les différentes étapes qui conduisent au mariage. D’abord, la jeune fille est souvent repérée très jeune, entre dix et quinze ans. Lorsqu’elle est repérée dans tel village, généralement c’est un village proche de celui du futur mari. Traditionnellement, comme vous le savez, il n’y avait pas de route. Il n’y avait pas de voitures. Il y avait des sentiers et les gens se déplaçaient à pied. Le vélo est venu après. À cette époque-là, il fallait que les deux futurs conjoints ne soient pas très éloignés l’un de l’autre, étant entendu que la femme ne rejoint pas son mari. Lorsque la fillette est repérée, c’est soit un ami de la famille du futur mari, soit un de ses parents, son cousin ou quelqu’un de la famille qui commencent les démarches auprès des parents de la jeune fille. Il peut leur dire par exemple : nous avons un jeune homme, il a dix-huit ans, il est intéressé, nous souhaiterions qu’il soit le mari de votre fille. À partir de cet âge-là, admettons, entre dix et quinze ans, les parents de la jeune fille (la maman, l’oncle etc.) se concertent et acceptent qu’ils soient fiancés. Maintenant, comment se présentent les fiançailles en pays Sénoufo Nafara ? Le projet de mariage est communiqué à la famille du mari et à partir de cette communication, il sait que sa future femme pourrait être la jeune fille dont on lui a parlée. À partir de ce moment-là, chaque année, il doit réunir les jeunes gens en âge, de son village pour aller cultiver une fois par an le champ de l’oncle. J’insiste sur sur le mot oncle parce que chez nous et chez cette peuplade, c’est l’oncle qui est le pivot de toute l’opération. C’est comme le matriarcat en pays Akan. Il faut donc cultiver son champ, il faut cultiver celui du père. Tout cela se passe du côté de la femme. Ils doivent commencer à cultiver. Cela va durer près de cinq ans, la fille atteindra alors dix-huit ou vingt ans. À partir de la cinquième année la jeune fille peut être considérée comme mariable, elle a l’âge d’être femme parce que dans ce pays, à quinze ans, seize ans, dix-huit ans, on était déjà sur cette voie-là. Il n’y a pas un âge précis à partir duquel l’on peut dire, c’est à vingt ans ou vingt-deux ans, mais on peut être marié entre quinze et vingt ans. Pendant la période de fiançailles, les mêmes cultures doivent se faire chez les deux ou trois membres de la famille de la jeune fille. Pendant ce temps également, lorsque le jeune homme veut rendre visite à son futur beau-père (au cours des funérailles et des évènements importants, etc.), la fille se cache, elle ne doit pas être vue par son futur époux. Elle est prévenue et dès que le garçon pointe à l’horizon. Je ne sais pas très bien quel est le sens de cette opération, mais je pense qu’on ne veut pas qu’il soit en contact de la fille tant qu’ils ne sont pas mariés. Cela veut dire que le temps des fiançailles, ils ne sortent pas ensemble, ils ne se voient pas. Il peut l’apercevoir sur un marché ou quelque part, il la connait quand même de loin, mais s’il rend visite à la famille, elle est cachée, cela se poursuit ainsi et l’on arrive au mariage.

Avant d’en arriver au mariage, si par malheur, la jeune fille décède, qu’est-ce qui se passe ? Est-ce que cela est prévu.
Cela n’est pas spécialement prévu, mais si cela arrive, généralement la famille de la fille (au cas où elle a une sœur ou une cousine proche) cherche à la remplacer, si évidemment le garçon accepte, sinon c’est perdu, on regrette la mort et c’est tout. Si cela arrive, les parents du jeune homme participent aux funérailles dans la mesure où ils étaient fiancés.

Nous arrivons donc au stade du mariage.
L’année du mariage, les parents (l’oncle, les amis) vont maintenant aller officiellement demander la main. Pour demander la main, le jeune homme doit apporter pour l’oncle de la jeune fille, un fagot de bois. En pays Sénoufo et dans les régions de savane, nous avons des problèmes de bois. Nous n’avons pas de forêt et le bois est un élément important. Un fagot de bois ou un gros morceau d’arbre ou de bois sec. La famille fournit également des poules, le nombre dépend de la situation sociale du jeune homme ou de ses parents. Il y a également des tissus indigènes ou traditionnels de coton qu’on offre à l’oncle et à la mère. Après cette opération, on décide qu’à partir de telle date, c’est sa femme. Il n’y a pas de cérémonie particulière de mariage. On ne va pas devant des autorités traditionnelles ou devant le chef du Poro. Le jeune homme est autorisé à prendre pour épouse la jeune fille et c’est là où se trouve le point curieux, le marié et la mariée n’habitent pas ensemble. La mariée reste dans sa famille d’origine. Chez le peuple Sénoufo Nafara, la cellule familiale est très forte. Dans la famille d’origine, chez nous, ce qui est sûr c’est votre mère. Le père est pratiquement perçu comme un géniteur. Le sang sûr, c’est le sang de la maman et la fille ne quitte pas son village et sa famille pour aller vivre dans le village et dans la famille du mari. C’est le mari qui tous les soirs, à partir de dix-huit, dix-neuf heures, prend la route du village de sa jeune femme. Tout comme, je vous l’ai dit, avant, il n’y avait ni vélo, ni voiture, etc., il marchait. Cela a un nom en Sénoufo. Se rendre de son village rejoindre le village de sa femme tous les soirs ou presque tous les soirs, c’est aller Kékourougou. Kékourougou c’est aller de village en village. Vous quittez votre village vous empruntez le sentier du village de votre femme, vous allez à Kékourougou. À partir de dix-huit heure, dix-neuf heure (la nuit tombe tôt) vous pouvez voir des sortes de « lucioles » tout le long des sentiers. Il n’y a avait pas de vélos et le mari a une petite lampe tempête pour s’éclairer. On voit des lumières tout le long des sentiers, cela veut dire que les gens se rendent chez leur épouse. C’est un spectacle assez curieux. Aujourd’hui cela se pratique encore, mais de moins en moins. Maintenant ils ont évidemment des bicyclettes ou des cyclomoteurs, mais c’est la même chose, on voit les mêmes lumières, sauf qu’elles sont plus rapides.

le kékourougou chez un jeune homme, c’est peut-être facile, mais quand l’époux prend de l’âge, comment cela se passe-t-il ?
Les Sénoufo, jusqu’à cinquante ans n’ont pas de problème pour se déplacer, parce que ce sont des cultivateurs, ce sont des « sportifs », ils marchent etc. Mais ce qu’il faut dire, c’est que les villages sont situés parfois à un kilomètre, parfois à cinq cents, huit cents mètres de distance. Il y en a qui sont situés plus loin, mais avec les vélos, il n’y a pas de problème, ils vont un peu plus loin, sinon, c’était des villages voisins de telle sorte qu’au cours d’une nuit, s’il se produit un évènement suffisamment grave, quatre-vingts pour cent des hommes valides de ce village sont étrangers. Ils sont venus chez leur femme et il en est de même pour leur propre village, c’est pourquoi il n’y a pas eu de problème entre les villages Sénoufo. Il n’y a pas eu de guerre civile même aux temps anciens. Il n’y a pas eu de guerre tribales etc., parce que si un village prend feu la nuit, les gens valides qui vont éteindre ce feu sont pour la plupart des étrangers qui sont venus voir leur femme. Il en est de même pour les villages voisins, c’est aussi d’autres étrangers, etc. C’est ce qui fait que généralement les rapports entre deux villages sont des rapports assez sains. Je n’ai jamais connu de vrais problèmes entre deux villages voisins. Maintenant, avec tout ce qui est arrivé, le multipartisme, les partis politiques, il y a un peu plus de division, mais de façon traditionnelle, cela n’existe pas, d’autant plus que les villages sont souvent membres du même bois sacré. Chez nous, il y a le Poro et nous faisons tous le Poro. Chacun fait le Poro dans le bois sacré de son oncle quoique deux villages voisins ont quelquefois le même bois sacré, ils se retrouvent donc là. Le père joue un rôle assez limité dans l’éducation de son enfant. L’enfant est éduqué chez sa mère, par sa mère, par son oncle. L’enfant obéit à l’oncle et c’est ce dernier qui le corrige, ce n’est pas le père.

Quand le mari habite aussi le village de son épouse, qu’est-ce qui se passe ?
Avant cela était rare. En règle général, on ne se mariait pas dans le même village. Quelques rares fois, il arrive qu’un Sénoufo qui a ses origines d’un autre village, mais qui est venu s’installer dans ce village pour diverses raisons, qui travaille là-bas, qui vit là-bas, peut épouser une fille de c e village sinon le village est un peu comme le clan, on ne se marie pas entre nous dans le même village.
Pour finir, je voudrais ajouter qu’il arrive que la pratique que je viens de vous décrire ne s’applique pas sans exception. Par exemple un chef de canton peut décider de donner sa fille en mariage à un ami qui est dans un autre village, dans ce cas-là, la jeune fille est envoyée dans le village de son mari et elle reste avec lui. Cela est complètement différent, ces cas sont rares, mais ils existent. Je suis issu personnellement de ce cas-là. Notre maman a été donnée en mariage à Péguékaha par son père qui était un notable de Sinématiali. Il a donc promis à son ami (mon père) que si son premier enfant est une fille, il la lui donne en mariage. Par hasard, notre mère qui était le premier enfant, était une fille, donc à quinze ans on la donnée en mariage à Péguékaha où nous sommes nés. Le village d’origine de ma mère, nous y allons, mais nous sommes restés là où elle a été donnée en mariage. Cela est complètement différent, c’est comme les mariages d’aujourd’hui où tu quittes ton père et ta mère etc., mais en règle général ce que j’ai décrit au départ, c’est à quatre-vingt-dix pour cent cela le vrai mariage traditionnel Sénoufo Nafara.

Merci Monsieur le président.

Celestin Yao Koffi: