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Interview / Kutchala Sutchi (artiste-chanteur) :  » Il n’ existe pas de politique culturelle en Côte d’ Ivoire « 

Raymond Alex Loukou | | Evènements

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Révélé au public ivoirien et africain en 2010 à l’ occasion du concours de musique sur le net organisé par StarAfrica.com, Kutchala Sutchi, artiste ivoirien dont la musique se situe au confluent du rock et de la pop music s’ est éloigné de la scène pendant un moment. Nous l’ avons rencontré le  20 juin dernier à l’ occasion de la fête de la musique à l’ Institut Français d’ Abidjan au cours d’ un spectacle haut en couleurs qui consacrait le Cinquantenaire de la pop music. Ce fut l’ occasion pour l’ artiste de nous faire le point de sa carrière musicale. Dans un langage incisif, il donne sa vision de ce que devrait être la culture non sans fustiger les politiques culturelles africaines qui selon lui, plombent le développement. Sans se prendre pour un donneur de leçons, il crie son raz-le-bol vis-à-vis des dirigeants africains qui préparent savamment la mise à mort de la culture. Une culture qui pourtant devrait permettre au peuple de sortir de l’ ornière. Avec Kutchala, pas de langue de bois, c’ est tout simplement décoiffant ! Lisez plutôt…

Après le sacre de StarAfrica, avec l’ album  » Le temps du gorille « , que devient Kutchala ? 
L’ artiste est en mouvement, la preuve je suis ici en spectacle. Je pense, je crée, j’ agis. J’ ai été au Burkina-Faso, en Sierra-Leone et aujourd’ hui à l’ Institut Français dans le cadre de la fête de la musique et surtout du Cinquantenaire de la Pop music. C’ est donc vous dire que l’ artiste poursuit sa voie qui est celle d’ offrir aux mélomanes les meilleures sonorités qui titillent non seulement le corps mais surtout l’ esprit car c’ est à travers l’ esprit qu’ on élève le peuple et que naissent les grands changements. Je suis également en train de préparer mon 4 ème album.

Comment le public a réagit ?
Positif ! Je dois dire beaucoup de personnes me découvrent maintenant. Mais en même temps qu’ elles me découvrent elles apprécient. Cela veut dire qu’ elles ne sont pas insensibles. C’ est la preuve que ma musique n’ est pas insensée. A l’ occasion de ce spectacle ceux qui m’ ont connu m’ ont redécouvert et là ils n’ ont pas boudé leur plaisir je pense.

Quel genre de musique pratiquez-vous ? 
Je suis de la grande famille de la pop music. Je flirte aussi avec le rock. C’ est ce créneau que j’ ai choisi porter mon message. Je fais de la musique pentatonique qui est pour moi l’ essence, la base de tous les rythmes africains. Avec la pentatonique c’ est le do, ré, mi, la, sol et non do, ré, mi, fa, sol, la. C’ est ce que chantaient nos aïeux esclaves dans les champs de canne à sucre aux Etats-Unis. Renseignez-vous dans les écoles de musique. Les gens le savent mais ils refusent d’ en parler. Ils préfèrent s’ intéresser aux futilités, à la nourriture du corps plutôt qu’ à celle de l’ esprit. Or nous sommes dans le temps de la lumière. Tout ce qui est caché doit être su.

Pourquoi ce choix musical ? 
Ce choix obéit au monde auquel nous appartenons. Vous savez , il y deux mondes. Le monde interne et le monde externe.

Vous auriez pu faire un autre choix ! 
Les gens parlent de rock, de pop en disant que c’ est la musique des durs ( rires ). Lorsque les cœurs s’ endurcissent et que les hommes n’ arrivent plus à réfléchir, il y a manifestement problème. Cela veut dire qu’ ils ont atteint leur limite. Vous voyez toutes les grandes pensées, toutes les grandes philosophies ont jeté l’ éponge. Le monde court vers la catastrophe vu ce qui se déroule sous nos yeux. Il faut donc faire appel au monde interne, à l’ esprit parce que le monde externe a montré ses limites. Vous voyez partout c’ est la guerre parce que les gens n’ ont plus d’ arguments pour convaincre. Les gens veulent s’ agripper aux lois, à la vérité relative or il nous faut rechercher la vérité absolue. Le monde interne que nous appelons aussi le monde spirituel est régit par des lois absolues. Nous voulons simplement rappeler que notre monde vit toujours dans la tourmente dès lors que le monde extérieur, le monde matériel est privilégié.

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Doit-on conclure que votre musique est avant-gardiste ?
Bien sûr ! et je le revendique. Mieux c’ est une musique qui permet aux gens de s’ élever à l’ intérieur d’ eux-mêmes. C’ est une musique de combat qui attire l’ attention sur certains enjeux de l’ humanité. Ma musique doit éveiller les consciences. J’ aurai bien voulu faire une musique pour faire sourire les gens, pour les contenter dans leur contemplation du monde mais hélas ce n’ est pas ma mission. J’ ai le devoir de dénoncer, de prévenir, de déranger les consciences qui se satisfont du peu. Il nous faut aller des apparences pour percevoir le l’ aspect immatériel des choses. Ce n’ est pas pour rien que je parle de la  » tribu des sauvages « .

Justement c’ est quoi la  » tribu des sauvages  » ?
( rires )….( il prend un air sérieux ). Dites-moi, qui êtes-vous ? Si vous n’ êtes pas un sauvage, dites-moi qui vous êtes. Pour moi cette métaphore pose le problème de l’ identité de l’ homme dans ce monde qui tend à s’ uniformiser. Si nous ne savons pas qui nous sommes, il nous sera difficile d’ amorcer un quelconque développement. Les gens errent dans la nature sans savoir où ils vont. C’ est regrettable ! Si vous ne savez rien de votre identité culturelle, vous n’ irez jamais loin.

Vous voulez-dire que les gens ne savant ce qu’ ils sont ?
Justement ! les gens sont sans boussole, surtout les ivoiriens. Ils ne connaissent pas leurs origines et veulent aller à la mondialisation. Cela pose un problème. Pour nous il est important que nous sachions notre identité cela nous permettra de faire un retour en arrière si nous n’ arrivions à nous accrocher au monde actuel. Quand on ne sait pas d’ où on vient il y a de forte chance qu’ on n’ aille pas loin. Même si tu ne sais où tu vas, tu dois savoir d’ où tu viens. C’ est fondamental dans notre rapport avec la culture. Si nous ne faisons pas l’ effort de nous mettre au-dessus des contingences matérielles, nous courons à la déshumanisation de notre monde.

Mais le matériel fait partie de notre quotidien, de notre existence…
Bien sûr ! mais il ne faut pas en faire une fixation, une obsession sinon nous serons des cannibales à la recherche de la chair de notre prochain. Travaillons à  humaniser le monde si nous voulons laisser un héritage à nos contemporains et à la génération future. C’ est de cela qu’ il s’ agit.

Est-ce possible de s’ en sortir ?
( il lève les yeux vers le ciel ). On peut s’ en sortir. Mais on s’ en sort toujours avec des casses. On pouvait faire l’ économie du sang. Pour moi ce monde est toujours belote et rebelote, c’ est-à-dire que nous commettons toujours les mêmes bêtises qui nous éloignent de l’ humanité. Ces guerres détruisent toujours les matières grises, ceux qui doivent penser le développement. C’ est bien dommage !

N’ empêche que les artistes doivent jouer leur rôle d’ éveilleur de consciences…
Ce rôle on l’ a toujours joué mais est-ce que les décideurs nous ont toujours écouté ? Voilà la bonne question. Nous avons toujours attiré l’ attention des dirigeants sur la déliquescence de nos moeurs à travers nos compositions mais hélas ! Souvenez-vous lors de la dédicace de mon 3 ème album  » Le temps du gorille « , J’ ai dit certaines choses aux journalistes et au public. Les gens étant enveloppés dans les contingences matérielles en ont ri. Mais avec ce que le pays a vécu, je pense qu’ ils ont compris. J’ avais dit que nous vivions dans un monde à l’ envers où les savants passent pour des ignorants et les ignorants pour des savants. J’ ai même dit que les caporaux deviendront colonels et des colonels deviendront des caporaux. Ouvrez seulement les yeux pour voir que cela s’ est passé ici. Le temps du gorille, si vous voulez, c’ est le temps du renversement des valeurs. Il est temps que les enfants de la lumière parlent de la lumière et non que les enfants des ténèbres parent de la lumière. Il y a beaucoup d’ imposteurs en ce moment. Lorsque les gens comprendront l’ importance de la lumière, du savoir, il y aura moins de souffrance et l’ humanité s’ en portera mieux. Les crises naissent dans l’ esprit des hommes c’ est donc dans l’ esprit des hommes que nous devons planter les germes de la paix. Nous souffrons parce que nous voulons posséder le monde extérieur qui malheureusement entre nos mains. La vraie paix est intérieure.

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Et les nouvelles de votre 4 ème album ?
Je le prépare activement. C’ est presque terminé. Je dois me tourner vers l’ international ce qui suppose que je dois prendre certaines dispositions tant au niveau du message que de la qualité de l’ album. Rassurez-vous , ça va cogner les consciences pour les faire bouger.  » Procès en enfer  » est le titre de mon prochain opus.  » Procès en enfer « , stigmatise la perte de nos valeurs culturelles. J’ évoque à travers cette oeuvre toutes les formes de misère. Misère morale, intellectuelle, économique et physique. Cette misère a besoin de compagnie. Sommes-nous prêts à l’ accompagner où à la renier ? C’ est cela qu’ il s’ agit.

Est-ce à dire que Kutchala vise une carrière internationale ?
( rires )… Je suis déjà dans la carrière internationale puisque mes oeuvres sont connues à l’international et en plus j’ ai joué à l’ extérieur de mon pays. La question qu’il faut poser c’ est de savoir si je bénéficie des retombées de la carrière internationale. J’ai déjà eu un Prix panafricain c’est déjà un bon début pour affronter l’international. Maintenant jouer à l’international et avoir des retombées financières est une autre chose. Je travaille à cela car j’ai du talent revendre.

C’est connu ! votre musique plaît mais elle a dû mal à décoller. Comment explique-vous cela ?
Ecoutez ! c’est vous les hommes de la presse qui devriez en faire la promotion. On qualifie la presse de 4ème pouvoir. Pour moi la presse est le 1er pouvoir. Les gens écoutent ce que vous dites et lisent ce que vous écrivez. Si vous vous faîtes l’écho de nos concerts et spectacles, c’ est sûr que les mélomanes viendront à nos spectacles. Grâce à vos papiers, nous avions décroché des contrats. C’est vous la sentinelle, faîtes votre travail et le reste suivra. Je dois également dire que je dois m’entourer d’un staff managérial très efficace pour me trouver des contrats. J’attends donc les tourneurs et les managers qui me permettront d’insérer les circuits internationaux.

Pensez-vous que la politique culturelle mise en place en Côte d’ Ivoire peut permettre aux artistes de s’en sortir ?
Haa ! vous m’apprenez qu’il y a une politique culturelle mise en place l’ Etat. C’est sûrement une politique fantôme. Ceux qui pratiquent l’art en Côte d’ Ivoire sont des laissés-pour-compte. Ils sont justes là pour inaugurer les cérémonies. La lancinante question des droits d’auteurs est toujours évoquée mais jamais solutionnée. Les artistes produisent des oeuvres de l’esprit et la structure qui est censée protéger leurs droits ne joue pas son rôle. Avec les droits que nous recevons à compte-goutte c’est clair que nous luttons pour survivre. La question de la piraterie n’a pas encore trouvé de solution à part quelques actions d’éclats menées par la brigade anti-piraterie que nous suivons sur nos écrans. Or aux grands maux il faut de grands remèdes. C’est du surplace qu’ on nous sert tous les jours.

Il n’ y a jamais eu d’états généraux de la culture en Côte d’ Ivoire. Les gouvernants ont toujours chanté que la culture est l âme d un peuple mais ils n’ont jamais eu de politique culturelle viable. En clair tout ce vivier culturel que nous possédons ne sert que de folklore. Il y a là un grand problème. Ce que je trouve regrettable c’est de voir notre culture soutenue et financée par des capitaux extérieurs. Je n’ai rien contre ces financements extérieurs par contre ce que je regrette c’est nos dirigeants tendent la main à l’extérieur pour financer notre propre culture alors qu’ils peuvent trouver des moyens dans nos caisses pour cela. Dites moi quand on achète des armes à des milliards de francs pour faire la guerre et qu’on ne peut pas financer notre propre culture, c’est bien dommage. Nos dirigeants doivent éviter la prostitution culturelle. Je pense pour ma part que nos états ont plus intérêt à investir dans la culture que dans la guerre. En Côte d’Ivoire, les ministres de la culture se suivent sans pouvoir faire hisser la culture à un niveau honorable. Il y a plus de discours que d’actes. L’Afrique est en danger parce que ‘ elle est en train de perdre sa culture. Les africains eux-mêmes sont en danger. Nous devons faire l’état des lieux, l’inventaire de notre culture, voir ce que nous avons perdu et ce que nous avons gagné dans le processus de mondialisation. Il ne faudrait pas que notre culture se dissolve dans ce processus. La culture est esprit s’il n est pas entretenu il meurt. Savez-vous qu’il y a plus d’africains qui parlent le français que les français eux-mêmes ? Mais combien sont-ils les européens qui s’approprient notre culture ? C’est question de fond qu’il faudra examiner.   Regardez en occident, vous dénombrez combien de centres culturels ivoiriens ? Presque rien ! Voilà où nous en sommes. Voyez en Afrique il y a beaucoup de centres culturels européens (Institut Français, Institut Goethe). C’est une bonne chose parce que ces européens sont soucieux de répandre leur culture un peu partout. Pendant ce temps nous sommes à la recherche de nos marques.

Quelle posture l’artiste doit adopter pour ne pas se dissoudre dans la culture extérieure ?
Je veux être très clair sur la question. Je ne suis pas contre les apports extérieurs. Par contre je suis contre le fait qu’on délaisse propre culture au détriment des autres. Nous devons apprendre des autres sans pour autant nous renier. C’ est cet équilibre, ce métissage culturel qu’ il nous faut conquérir.

Kutchala , on se quitte …
Merci d’être venu faire votre travail. Nous sommes tous embarqué dans le même navire. Nous n’avons pas droit de chavirer. La culture est notre boussole si on la perd, nous sommes foutus. Les gouvernants et le peuple doivent le comprendre ainsi. Nous continuerons chaque fois que l’occasion se présente de revendiquer notre identité culturelle. C’est à ce prix que notre présence sur l’échiquier mondial ne sera pas superflue mais bien au contraire très représentative. Quant à moi je serai toujours présent pour jouer ma partition. Mon prochain album vous situera. A très bientôt !