Avec Picasso et ses Demoiselles
Je suis là, debout, devant cinq prostituées d’une maison close de la « rue d’Avignon » à Barcelone. Elles sont nues, chaudes et très actives. Il parait qu’elles sont très célèbres! Je ne vois pas très bien leurs visages masqués. Au fur et à mesure que je me rapproche d’elles, je constate qu’elles ont des traits communs avec mon « calao Setien » de Korhogo. Je crois même qu’elles doivent avoir des cousines Grebo, Bété ou Dan. Mais, j’ai peur qu’en les interpelant, elles ne soient des « blôlô bla ».
J’interroge Picasso qui doit être un habitué des lieux. Il me confirme qu’effectivement, elles font usage de certains symboles, maquillages et couleurs qui rappellent l’Afrique. D’ailleurs,il me dit être l’auteur des apparences présentes de ces jeunes dames. Il les fréquente régulièrement en dehors de ses nombreuses compagnes qui ont influencé ses différentes périodes de créations.
Ses amis, Braque, Derain et lui-même Picasso s’inspiraient des sculptures africaines pour réaliser leurs œuvres qui sont à la base du Cubisme et de l’évolution de l’art moderne. Mais, ils disent ne pas pratiquer de l’art africain. En tout cas, ils ne s’en réclament pas.
Alors, pourquoi des artistes africains qui ont fait des Ecoles des Beaux-Arts en Europe ou des écoles en Afrique dont les fondateurs sont en majorité des européens, Albert Botbol pour l’Ecole Nationale des Beaux-Arts d’Abidjan au début des années 1960 et Charles Alphonse Combes pour le Centre Technique des Arts Appliqués de Bingerville en Côte d’Ivoire, sont taxés de produire de l’art africain ? En réalité, l’art africain sous-entend, l’art traditionnel qui est étroitement lié au culte et à une fonction sociale dans son environnement originel.
Les créations identitaires des civilisations africaines intègrent globalement le fonctionnement et l’organisation de la société. Est-ce l’usage de certains symboles et motifs dans les créations des artistes contemporains africains qui font croire qu’ils pratiquent de l’art africain ?
Ne nous fions pas aux apparences. Il faut remarquer qu’il y a beaucoup d’emprunts dans les photographies, design, sculptures, peintures et vidéos de nos jours. Les techniques sont proches. Les matières et matériaux utilisés sous les tropiques sont les mêmes qu’emploient les artistes occidentaux.
Les sujets se rejoignent le plus souvent, tellement le monde est devenu un village planétaire où ce qui se fait ou se dit à un bout du monde est su à l’autre bout et perceptible partout.
La circularité des artistes et de leurs œuvres crée des influences internes et externes faisant ainsi tomber les différentes barrières. Il n’y a plus de frontières.
Des artistes actuels d’origine africaine inventent, créent tout en gardant la tête dans leurs traditions et leurs cultures respectives. Et cela est vrai. Mais, est-ce suffisant pour dire qu’ils font de l’art africain ? Ceux-ci pratiquent un art qui reste et demeure dans le contexte de l’universalité et du brassage d’horizons divers. Leurs œuvres sont de plus en plus en rapport avec leur vécu quotidien. Elles sont étroitement liées à leur environnement social et politique.
Il y a plutôt un réel problème de visibilité et de communication autour des œuvres de nos artistes africains. Car, ce sont ceux qui ont un staff et une organisation derrière eux qui seront reconnus, accrochés, exposés et visibles partout. Il faut de bonnes structures de promotion et de soutien aux créateurs afin de leur permettre de sortir de l’anonymat et de se faire un nom dans le milieu.
Les fonds d’aides à l’emploi ou à l’insertion doivent aussi prendre en compte le secteur des Arts et de la Culture. Nous n’avons pas de musée d’Art contemporain. Pourtant, il faut utiliser de nouveaux moyens d’accès aux œuvres d’art : Visites-conférences, ateliers pour enfants et adultes, colloques, cycles de conférences audiovisuelles, formations de relais, rencontres avec les créateurs. Et plus encore : Café des arts, librairies et boutiques spécialisées permettant aux visiteurs de prolonger leur voyage, de se sentir « chez eux » tout en étant « ailleurs ».
Et puis, nos artistes ne veulent plus être des « magiciens de la terre » ni des « remixés d’Africa ». Ils souhaitent tout simplement être parmi les Basquiat, Boltanski, Bradford Mark, Brancusi, Braque, Damien Hirst, Duchamp, Giacometti, Gustav Klimt, Hantaï, Jeff Koons, Léonard de Vinci, Matisse, Munch, Pollock, Prince Richard, Van Gogh, Viallat, Warhol, Zeng Fanzhi, etc.
En compagnie d’une récente « demoiselle d’Avignon », je voudrais bien faire un tour dans un petit bar-galerie, pas loin, fréquenté par des stylistes, sportifs, designers et journalistes branchés. Mais, le patron des lieux, semble-t-il, n’aime pas les femmes. Fiancé à un autre homme, il recherche un enfant, doué comme Picasso, à adopter…
Jacobleu.