Liberté… en voilà un mot qu’il est beau

« Sur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journées
Sur les saisons fiancées
J’écris ton nom… » Paul Eluard
« Ma liberté s’arrête où commence celle de mon voisin » dixit le populaire adage.
Voilà qui en réduit considérablement le champ d’action et met à mal la notion de libre arbitre quand, pour être libre, il faudrait être « déconnecté » et à soi-même une sorte de système isolé, indépendant. Sommes-nous inévitablement voués au compromis ? A l’interdépendance ?
Et par extension, en un monde holistique uniquement fait de nœuds de relations où l’individualité n’est qu’une illusion ?
Tout dépend du « point de vue » entre le relatif et l’absolu, car tout interdépendant que nous soyons il est un fait que l’on ne peut nier, c’est que je ne suis pas vous, et qu’entre vous et moi, une empathie réelle et concrète est impossible. Comment peut-on être simultanément interdépendants, « absolument relatifs », mais aussi concrètement dans l’autre direction, « relativement absolus » ? Y a-t-il superposition de ces deux « états », ou bien passage de l’un à l’autre par une sorte de « relation d’adverbialisation » d’où nous pourrions dire avec humour que depuis sa position absolue, le relatif ment correct ?
Suis-je libre ?
Mon libre arbitre, ma capacité à faire un choix totalement indépendant est-elle réelle ? La question n’est pas très différente du « cogito » cartésien, ou encore, de la « causa sui » spinozienne, car être libre et indépendant, c’est de sa propre cause produire un propre effet, par soi, depuis soi, et à soi-même.
Être libre et indépendant signifierait alors que depuis notre propre point de vue :
« Nous n’avons pas le choix que d’avoir le choix »
Là, nous serions (absolument ?) libres. Sauf que nous ne pourrions pas ne pas choisir, le non-choix serait encore un choix et dire non à quelque chose ne serait que dire oui à autre chose ; un choix (positif ou négatif) en amenant un autre, etc., etc. Voilà qui est intéressant et défini l’existence comme « la contrainte d’être libre », c’est-à-dire : « Responsable ».
Mais cette forme de liberté n’est pas absolument vraie et notre libre arbitre se trouve directement possible ou affirmé par son contraire vrai, en réciprocité, et ce, sans intermédiaire.
Dans la proposition « nous n’avons pas le choix… que d’avoir le choix », la première partie est tel un centre dont la seconde est l’horizon, ou l’environnement. Mais attention, la réciproque est aussi vraie et contrainte et liberté sont tel un état indissociable et complexe (de « complexus » : état de ce qui est emmêlé) en une interdépendance qui est presque machiavélique, car ce n’est pas là une relation fraternelle et amicale, mais bien plutôt une opposition, un rapport d’exclusion mutuelle.
Pire encore quand ici, c’est « l’opposition qui est/n’est pas la synthèse » (Kitaro Nishida), une obligation à être constamment en un état de superposition, « séparément-ensemble », où le trait d’union est aussi simultanément l’opérateur négatif d’une impossible neutralisation. Et tant la liberté que la contrainte sont un rapport contradictoire où chaque définition, tant l’une que l’autre, sont vraies comme étant ce qui est en n’étant pas ou « est/n’est pas » (« soku » en japonais), en un rapport à elle(s)-même qui est celui d’une « auto-identité absolument contradictoire » (Nishida) quand elles sont là : ni une, ni deux.
Interdépendantes, ces définitions sont exemptes d’une « nature propre » (haeccéité), d’une « égalité à soi ». Ensemble, elles forment « une » (le cardinal) égalité « non-commutative » où la contrainte ne peut bien sûr pas être égale, mais s’affiche néanmoins comme « non-différente » de la liberté puisqu’elle lui est indispensable. Ensembles, elles sont en une superposition qui trouve une parfaite définition par le terme « apparence » en un démonstratif « ce » qui est en n’étant pas (ou est/n’est pas).
Cependant, elles n’en sont pas moins une « apparence vraie » par une réflexivité spontanée puisque « rien » ne les sépare. Car l’opérateur négatif qui les unis dans l’opposition n’est pas une simple soustraction telle la négation mathématique, il n’est pas l’opérateur d’une relation « positive », mais un qui depuis sa position centrale les nie toutes les deux comme identités indépendantes, ou pour mieux dire, il les affirme en les niant, et depuis là, les englobe en une unique « exclusion mutuelle » qui est le contraire vrai d’une relation.
Cet « opérateur » est donc lui aussi d’un statut très particulier. Comme centre, il est ce qui vient se placer entre les propositions, telle une « discontinuité absolue » qui sépare et désuni, mais comme environnement, il assure l’interdépendance et la « continuité relative » de l’opposition. Voilà donc un opérateur de négation qui est un véritable « milieu » (centre + environnement) antagoniste, mais aussi synergiste*.
*Aparté : (Un physicien devrait remarquer le rapport analogique que l’on peut faire ici avec la matière quand celle-ci ne pourrait que s’écrouler sur elle-même si n’existaient pas les fluctuations du vide quantique ou particules virtuelles. Ici, c’est l’opérateur négatif qui est tel un « rien » ou un vide exclusif (un « saut ») entre les propositions et qui simultanément permet la cohésion de l’ensemble en niant l’indépendance de chaque partie. Il n’y aurait donc pas à proprement parler de particules virtuelles, mais un environnement virtuel qui serait de la matière, un rayonnement ou un écho direct de la mutualité d’une structure bâtie sur « rien ».)
Et si la liberté et la contrainte sont en co-apparence « ni une ni deux », comme ce qui est en n’étant pas (ou est/n’est pas), alors cet opérateur est tel un « rien » (ou vacuité) qui « ni n’est ni n’est pas ».
Et si l’on pouvait dire plus avant que liberté et contrainte étaient relativement absolues et absolument relatives avec le centre de l’une comme environnement de l’autre en réciprocité, alors cet opérateur montre qu’il n’y a pas de « chemin » de l’une à l’autre, qu’elles ne sont pas l’une par l’intermédiaire de l’autre, en relation, mais par une négation absolue qui fait qu’on ne « passe » pas d’une à l’autre, mais que l’on « saute » de l’une à l’autre. C’est cela que signifie « exclusion mutuelle », qu’il n’y pas positivement de « rapport » (qui serait entre des identités indépendantes aristotéliciennes), mais une « continuité de la discontinuité ».
Cela montre que la tentative d’élever une définition au titre d’individualité est directement animée par le vide absolu qui se situe entre elle et son contraire vrai. Car si l’on pense (si j’osais, je dirais : « bêtement ») les opposés comme les extrémités individuelles et positives d’un même axe, alors le véritable sujet serait la relation, celle-ci serait sa substance et l’individuel n’existerait pas vraiment.
Il convient maintenant de préciser ce que ce « rien » défini comme ce qui « ni n’est ni n’est pas » (4ème proposition d’un tetralemme), ce « saut » ou une « discontinuité absolue » sise entre les contraires, est le seul moyen de mettre en évidence une liberté absolue. Car ce « rien » que fait-il?
Vu depuis les contraires qui se tiennent en la proposition « nous n’avons pas le choix que d’avoir le choix », il est ce qui les affirme en les niant, et ce, absolument. Car il nie non seulement le fait que les contraires soient deux identités séparées qui seraient mises en relation, mais aussi, dans l’autre direction, qu’il y aurait une relation « sujet » qui permettrait la mise en évidence d’identités à ses extrémités.
Ce « rien » est donc ce qui depuis son propre « point de vue » nie ces deux formes possibles d’identités quand depuis lui, il les affirme en les niant. Mais « rien » ne saurait être quelque chose, ou même négativement non-quelque chose qui puisse être « cause » ou producteur de quoi que ce soit, cela serait contradictoire.
Cela signifie que cette négation qu’est le « rien », n’est pas le négatif tel que nous l’entendons habituellement comme simple opposé du positif, mais qu’il est une opposition absolue, une négation absolue, c’est-à-dire ici, depuis le relatif « que » de la proposition « nous n’avons pas le choix que d’avoir le choix », ce qui au centre s’affiche comme l’alternative, tel un tiers inclus (n’en déplaise à Aristote). Niant tant la contrainte que la liberté, il s’affiche là parfaitement libre comme une totale « Indifférence » majuscule en un « ni l’une ni l’autre ».
Et finalement, cette « Indifférence » majuscule vient une fois de plus mettre en évidence cette logique dynamique des contraires, car c’est elle, qui tapie au centre de la proposition « nous n’avons pas le choix que d’avoir le choix », implique un « devoir » faisant de nous des êtres relativement Responsables, et donc, coupables de leurs choix.
Jean-Christophe Cavallo