PHILOSOPHIE : Le Spectacteur
Si l’ego a pour définition ce qui est « enfermé dedans à partir du dehors et enfermé dehors à partir du dedans » alors il existe un champ médian de négation de cet ensemble, un point de vue dynamique qui est raisonnablement intenable, une simultanéité ou superposition de « non-en » et de « non-hors » qui laisse l’ensemble telle une « unité disjointe ».
Et ce n’est pas là contradiction, ou plutôt si, mais contradiction légitime, car comment le dynamisme pourrait-il être enfermé en « un » résultat ? Comment y aurait-il de la nouveauté en respectant la loi ? La Création doit être ce qui engendre l’incertitude, sinon, elle ne serait que répétition, évolution prédictible.
Créatures, nous sommes littéralement des « alter-nés », des continuités de la discontinuité. De ce qui « ni n’est ni n’est pas » nous sommes l’alter-native, la dialectique d’une objectivité subjective quand l’objet est vrai par le « je », et d’une subjectivité objective quand le « je » est vrai par l’objet.
Et de fait, ni l’objet ni le sujet n’ont de réalité « en soi », mais uniquement via leur exclusion mutuelle. L’apparence, qu’elle soit du sujet ou de l’objet, ne trouve pas sa réalité quand elle apparaît, mais dans le fait même de sa disparition, sinon, à quoi servirait la mémoire ? Le souvenir n’est pas de ce qui est apparu, mais de ce qui a disparu. Pour se faire une image, cela revient à dire qu’au lieu d’une évolution positiviste à partir d’une pseudo cause inaccessible, « Tout » est déjà là, et ce que nous apercevons n’est que la lente agonie de cette totalité, sa dissolution. Et l’expérience nous le montre clairement quand de nous-mêmes et de ce que nous observons, l’évolution n’est qu’un accroissement du désordre, une annihilation continuée.
Certains se demanderont alors qu’est-ce que le « Tout » ?
Par le Logos, il n’est aucun moyen d’atteindre une unité positiviste, et tant le mathématicien que le philosophe s’y sont cassé les dents. Un ensemble de tous les ensembles ne serait pas autre chose qu’un élément, une chose unique, et le multiple n’existerait pas. De la même manière s’il était positivement un dieu ou un créateur nous ne pourrions pas « être ». Ce « Tout » ou cet « Un » n’est pas inaccessible à cause de son absence ou à l’inverse, de son omniprésence, ce serait là une perception bien naïve comme le sont les religions. Ce qui est réellement inaccessible n’est pas ce qui serait substance telle un en-deçà, ni même ce qui serait transcendance tel un au-delà ; ce point de vue n’est qu’une opinion « comptable » et s’il était le cas, le mathématicien aurait déjà écrit la formule dieu.
Le « Tout » n’est pas différent de cet impensable « infini actuel » que le calculateur ne trouve nulle part et c’est de ce fait que la partie ne peut être absolument différenciée, désolidarisée, tout comme le Tout ne peut être une simple somme, ou pour mieux dire, le tout ne peut pas être théorique, il doit être pratique, c’est-à-dire concret.
Et c’est là que bât blesse, car comment pourrions enfermer le concret dans l’abstrait ? Comment dépasser le niveau du « comme » ? Car manipulant des images, nous ne dépassons jamais ce stade. Mais le sachant, alors il s’ensuit que « Pour être vraie, une idée doit mourir ».
La première idée à faire disparaître est la croyance d’une existence en soi de l’objet. Par un exemple, quand un physicien fait une mesure, il annonce qu’il est un « quelque chose » qui aura soit le comportement d’une particule, soit le comportement d’une onde. Or, ceci est faux. Car il n’y a pas de quelque chose qui serait tel ou tel, mais une différence en la manière de mesurer et ce n’est donc pas l’objet, mais l’homme qui diffère en sa manière d’interagir. Et d’ailleurs, d’interagir avec quoi ? Car où est donc l’objet quand « je » ne le mesure pas ? N’est-il pas plus riche de dire que c’est l’homme qui en changeant de faire, de manière de… à la capacité ou le choix de modeler son interprétation. L’expérience consiste-t-elle à observer un extérieur ou à s’observer soi-même inventant un extérieur ? Le monde n’est-il pas que ma « simple » représentation comme le mentionne Schopenhauer ? Et si le terme « simple » peut sembler ici réducteur, il contient néanmoins la totalité du concept quand ce que « je » observe là dehors, c’est lui-même en la projection de sa vision du monde, tel un « spectacteur ».
Et de ce point de vue, quelle serait l’idée de « Tout » ? Elle se trouverait totale et entière dans le choix de ne pas choisir, dans le choix d’une indifférence à sa capacité d’abstraction, dans le choix de s’abstraire d’abstraire. À ce stade il n’y a plus de ceci ou de cela (de ceci ou de non-ceci), mais un ni l’un ni l’autre. Mais ce qui n’est ni ceci ni non-ceci, ou pour mieux dire, ce qui ni n’est ni n’est pas, n’est pas autre chose que la définition de « rien ». Choisir de ne pas choisir, c’est être soi-même un tout au milieu de rien. Être indifférent, c’est s’affirmer en différence, être soi-même « un » monde.
Et c’est là un fait que nous pouvons apprécier de manière sensible. N’y a-t-il pas plus grand moment de solitude que de souffrir de l’indifférence des autres ? A contrario, n’y a-t-il pas plus grande liberté que de se moquer royalement du qu’en-dira-t-on ?
Il est une voie du milieu où le rien et le tout sont en une totale absence de hiérarchie. Or, une absence de hiérarchie signifie littéralement une absence de degré. En conclure que les deux termes que sont le tout et le rien seraient égaux, c’est extrapoler de la qualité à la quantité en tentant de saisir et de fixer par une représentation positive (un relativisme) ce que veut signifier la proposition absolument négative « absence de hiérarchie ». Dire que ces deux termes seraient égaux, c’est-à-dire au même niveau par comparaison (mesure), est absurde quand la proposition signifie justement que toute notion de degré est inexistante. Et s’il est néanmoins évident que nous avons besoin de cette représentation pour intégrer, mémoriser et transmettre, celle-ci ne serait être tenue pour vraie, mais seulement comme une vérité mondaine, une vérité du discours, un « comme ».
Tout comme l’onde et la particule, les concepts de tout et de rien ne sont que les deux faces d’un même point de vue dont le centre de l’un se fait comme l’horizon de l’autre et réciproquement. Et parce que cette idée est telle une auto-identité absolument contradictoire d’un tout qui ne contient rien et d’un rien qui contient tout, elle ne peut que mourir à elle-même, ou pour mieux dire, s’affirmer en se niant.
Ce concept mondain, ce « comme » vrai du discours, nous l’utilisons tous les jours sans même plus nous en rendre compte. « Réflexivité » est son nom. C’est aussi celui de l’égalité mathématique (=) et c’est à l’intérieur de ce symbole qui est la négation superposée de ce qui lui est de part et d’autre que se tient l’idée d’« infini actuel ».
Ainsi dans l’expression aristotélicienne A=A ou « A est A », le symbole « = » a-t-il la signification de « ce qui n’est absolument pas non-A ». En déduire que « A est A» serait négliger qu’entre la proposition absolument négative (Non-non-A) et la proposition relativement positive (A = A) se tient cet « infini potentiel » qu’est le « positivisme ». Au mieux peut-on dire de « A » qu’il est conditionnel, qu’il pourrait être « A ».
La différence fondamentale entre l’affirmation d’une identité conditionnelle et l’affirmation d’une identité avérée, c’est que la seconde n’est qu’une redondance, une affirmation de l’affirmation, c’est-à-dire ni plus ni moins qu’une idéologie, abstraite et statique, fermée sur elle-même, tel un dogme. La première en revanche reste totalement ouverte et laisse un « A » concret dans l’« unie versalité » dynamique d’un Possible majuscule.
Jean-Christophe Cavallo
