Vendredi 6 novembre 2026, la patinoire du Sofitel Abidjan Hôtel Ivoire a accueilli la première édition du SISAMBE, le Salon International de la Santé Mentale et du Bien-être. Placé sous le thème « Ensemble, levons le tabou sur la santé mentale », ce rendez-vous initié par Vision Diamant a rempli la salle, des étudiants aux parents de famille. Prières traditionnelles, théâtre, consultations gratuites et conférence : une journée pour rappeler que demander de l’aide n’est pas une faiblesse.
Il est 9 heures lorsque les portes de la patinoire s’ouvrent au public, ce vendredi. La salle se remplit et finit par être comble, portée par un enthousiasme qui frappe d’emblée. Les étudiants sont venus nombreux, et autour d’eux se croisent de jeunes professionnels, des personnes sans emploi, des mères et des pères de famille, présents comme exposants ou comme visiteurs. Ce mélange des âges et des situations dit beaucoup de l’esprit du salon : la santé mentale ne concerne pas une catégorie de la population, elle touche chacun, à un moment ou à un autre. Pour cette première édition, les organisateurs ont voulu faire de ce lieu un espace où l’on peut enfin en parler à voix haute.
Libation, prières et théâtre : une parole qui s’ouvre
La cérémonie a laissé toute sa place à la tradition. La chefferie de Cocody village a procédé à la libation, invoquant les ancêtres et Dieu tout-puissant, et en a profité pour inviter les autorités à se pencher sur la question de la santé mentale. La chefferie du village d’Anoumabo, à Marcory, était également présente. La communauté musulmane a ensuite formulé des douas pour le bon déroulement de la cérémonie. Cet ancrage dans les valeurs spirituelles et coutumières rappelle que, pour beaucoup, la parole sur le mal-être passe aussi par les repères familiers de la communauté.
Sur scène, une troupe artistique a présenté une pièce de théâtre consacrée à la santé mentale, et le public a été touché par ce qu’elle racontait. Les comédiens y ont mis en scène des difficultés que chacun peut reconnaître : celles que l’on traverse seul, celles qui naissent au sein de la famille, celles qui surgissent dans la vie professionnelle, comme la perte d’un emploi ou son absence. Toutes ces épreuves du quotidien, dit la pièce, peuvent finir par troubler l’équilibre mental, et ce, dans toutes les couches de la société. Reste alors la question essentielle : vers qui se tourner ? Organisateurs et acteurs y ont répondu d’une même voix, en invitant à consulter un psychologue comme on consulte n’importe quel autre professionnel de santé.
Parmi les jeunes présents, une étudiante résumait l’esprit de la journée. « En tant que jeune, c’est une joie pour moi d’être là. C’est l’opportunité de comprendre et de voir comment surmonter les difficultés du quotidien dues au stress », confie-t-elle. Ses mots sont simples, mais ils disent l’attente d’une génération qui cherche des repères autant que des mots pour décrire ce qu’elle ressent. La présence massive des étudiants dans la salle en témoigne.
Dr Cissé Savané Massandjé : « La santé mentale n’est pas un acquis »
À l’origine du SISAMBE, on trouve une femme dont le parcours explique en partie la nature du projet. Pharmacienne, entrepreneure et fondatrice de Vision Diamant, Dr Cissé Savané Massandjé est une femme engagée qui transforme les douleurs en lumière. Promotrice et commissaire générale du SISAMBE 2026, elle évoque sans détour ce qui l’a conduite à agir : « Après avoir vécu une expérience difficile, je me suis dit qu’il fallait que ça s’arrête. La santé mentale n’est pas un acquis. C’est comme la santé physique : quand on a de la fièvre, des vomissements, des maux de tête, ce sont des signes. C’est pareil pour la santé mentale. »
Face à notre micro, elle a insisté sur ces signaux que l’on ignore trop souvent. Elle décrit ces matins où tout va bien, jusqu’à ce qu’on apprenne un licenciement ou l’accident d’un enfant. « Si l’on parvient à gérer ses émotions, sa peur, ses inquiétudes en quelques jours ou quelques semaines, tout va bien. Sinon, cela devient un problème, et il faut demander de l’aide. » Elle en dresse la liste : le stress permanent, l’isolement, un sommeil perturbé, le fait de manger trop ou trop peu, l’agressivité. « Tous ces changements, aussi subtils soient-ils, sont des signaux auxquels il faut faire attention. Nous avons le devoir de prendre soin les uns des autres. »
Dr Cissé rappelle également qu’il y a encore beaucoup de cas de suicide en Côte d’Ivoire, la majorité concernant, dit-elle, les 15-29 ans. « Quand nos enfants se suicident, qu’est-ce qui se passe ? On n’a pas encore compris, on n’a pas encore pris assez d’initiatives. » À ceux qui demanderaient si le salon n’est pas une initiative de plus, elle répond qu’il y en aura peut-être cent autres, et que le problème ne sera pas réglé pour autant. Cette urgence explique le choix d’un salon qui s’adresse d’abord à la jeunesse, avec le soutien du ministère chargé de ce secteur.
Parler, consulter, accompagner : les messages du salon
Le ministre de la Promotion de la Jeunesse, de l’Insertion Professionnelle et du Service Civique, Mamadou Touré, parrain de cette édition, n’a pas pu être présent. Il était représenté par M. Anderson Assui, qui a salué l’initiative et encouragé à la soutenir, à l’image de ce que fait le ministère. Cette présence institutionnelle donne au salon une résonance particulière, à l’heure où la jeunesse est au cœur des préoccupations autour de la santé mentale.
Au fil de la journée, le programme a alterné les formats. Une conférence inaugurale a abordé les aspects plus techniques de la santé mentale, suivie d’un moment interactif entre professionnels de la santé et jeunes. Des consultations gratuites ont par ailleurs été proposées aux participants afin d’évaluer leur état mental, une manière concrète de passer de la sensibilisation à l’action. Le salon réunit des psychiatres, des psychologues, des coachs, des médiateurs et des acteurs de la société civile, venus croiser leurs regards. La cérémonie de reconnaissance a, elle, permis au commissariat général de saluer, trophées à l’appui, celles et ceux qui ont œuvré à la naissance du salon.
Dr Cissé est revenue sur la manière d’accompagner un proche en difficulté. « On s’approche de la personne : “Je suis là pour t’écouter. Qu’est-ce qui ne va pas ? Tu es libre de parler.” Et quand elle parle, on ne juge pas, on écoute, on essaie de comprendre. » Elle s’est aussi attaquée à un préjugé tenace, celui qui veut que consulter un psychiatre revienne à être jugé « fou ». « Le psychiatre n’est pas celui qui s’occupe des fous. C’est le professionnel de la santé mentale. Il écoute, il conseille, il oriente, et si l’on a besoin de médicaments, il les prescrit. L’internement n’est que le dernier recours. » D’autres messages ont traversé la journée : s’éloigner des personnes toxiques, et prendre soin de celles et ceux qui, autour de nous, traversent des périodes difficiles.
Le rendez-vous se poursuit samedi 7 novembre au Jardin botanique de Bingerville, avec une journée placée sous le signe du bien-être. Selon le programme, elle s’ouvre par un réveil collectif, une marche et du fitness, avant des panels consacrés notamment aux addictions, aux défis du quotidien, à la prévention et à l’accompagnement. Le public pourra aussi composer son parcours parmi des ateliers de yoga, de respiration, de méditation, de sophrologie, d’art-thérapie, de nutrition, de sommeil ou de massage.
Reste aux autorités, aux familles et à chacun de prolonger cet élan, car prendre soin de la santé mentale est aussi un engagement du quotidien envers soi-même et envers les autres. Le SISAMBE aura au moins eu le mérite de rappeler que ce combat se mène ensemble.
Innocent KONAN