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Le Vohou-vohou ou l’art du « n’importe quoi »

Danielle YESSO | | Art contemporain

Le Vohou-vohou est un concept créé en milieu universitaire qui signifie « n’importe quoi placé n’importe où, pêle-mêle » en langue gouro. Il consiste à utiliser les débris et objets usés pour créer des oeuvres d’art. Né pendant la période coloniale, le mouvement Vohou-Vohou est partie d’une vague d’étudiants de l’école des Beaux-Arts d’Abidjan, qui ont eu la chance de continuer leurs études aux Beaux-Arts de Paris.

Ils firent partie de l’atelier de Jacques Yankel qui est un peintre qui connaît très bien l’Afrique de l’ouest. Il les a invité à ne pas reproduire ce que l’on voyait déjà dans les galeries, mais à revenir aux sources de l’art « nègre », débarrassé de l’emprise coloniale.

Pour certains, l’idée de l’utilisation des objets venait du fait que n’ayant plus de bourses d’étude pour acheter le matériel de peinture qui coûtait cher, ils ont dû utiliser des feuilles pour fabriquer des couleurs et ramasser des objets ça et là pour donner forme à leurs oeuvres. Tandis que pour d’autres, l’utilisation de ces objets était volontaire. C’est un retour aux sources, une valorisation du patrimoine culturel afin de faire découvrir au monde leur origine avec un contenu différent.

À la fin des années 1950, Christian Lattier, un sculpteur ivoirien résidant en France, surprend le monde de l’art avec ses conceptions. Il utilise les matériaux tels que les fils de fer et ficelles, qu’il élabore à mains nues, bouleversant ainsi les conventions formelles de la sculpture moderne. Sa reconnaissance par les instances académiques de la métropole est un hommage à la modernité du génie ivoirien.

Les adeptes du Vohou-Vohou revendiquent une esthétique négro-africaine. Les uvres gardent la structure sur châssis de la peinture de chevalet mais, la toile de fin fait place au Tapa (écorce de bois battu), à la toile de jute, au collage avec intégration de matériaux locaux comme les cauris, le rotin, le sable etc. Les colorants acryliques et huiles font place à des colorants obtenus à partir de décoction des plantes. Les sujets sont désormais centrés sur une imagerie surréelle de dévoreurs d’âmes, de Komians, quand ils ne donnent pas complètement dans l’abstrait, sans référence à quelques images connues que ce soient.

La gamme de matériel de l’artiste ivoirien s’était enrichie. On pouvait peindre avec n’importe quoi et ces tableaux pouvaient être exposés dans les mêmes lieux que les tableaux académiques. Toute une génération d’artistes comme Mathilde Moro, Esso N’guessan, Togba, Issa Kouyaté etc., prolonge dans l’actualité, les acquis du Vohou-Vohou. C’est à leur retour de la France qu’un groupe conduit par Koudougnon, Kra N’guessan, Youssouf Bath, Yacouba Touré, Ibrahim Kéita, va créer le mouvement en 1985, date de la première exposition sous la domination officielle de Vohou-Vohou au centre culturel français. De nombreux journaux leur accordent une place de choix dans la rubrique culture.

Dans le Vohou, l’artiste s’efface au profit de la communauté. Ainsi parle-t-on de l’art Wê, Sénoufo, Akan ou Krou. Mais très vite, les chrétiens, au nom de la religion et les biens pensants au nom de la raison, entreprirent le laminage et le dénigrement de cette culture. La mauvaise visibilité par le public ivoirien des créations des artistes vohou, participe au peu de valeur qu’accordent les pouvoirs  publics à la conservation et à la valorisation du patrimoine artistique contemporain, à l’instar de l’art traditionnel, qui est en train de prendre le chemin d l’Occident.

Le vohou ne s’est pas éteint pour autant. Au contraire, il se perpétue en accueillant de nouvelles générations tout en gardant les deux composantes essentielles: integrer une spiritualité ancestrale ou une tradition culturelle d’Afrique de l’ouest ; pratiquer librement l’assemblage, qu’il soit fait de matériaux ou de thématiques.

Selon Y. Bath, <<il est l’expression d’un état d’esprit qui traduit la liberté de concevoir une oeuvre d’art en fonction des contraintes de son environnement tout en mettant en avant sa culture d’origine>>. D’après Mimi Eroll, le Vohou représente les artistes avec leur égo qui arrivent à se mettre ensemble pour créer quelque chose. C’est former un groupe. C’est la voix du groupe qui porte.

Le Vohou est avant tout <<un mélange entre culture occidentale et culture fondamentale africaine>> (Dr Koffi Yao). C’est le métissage des cultures pour un monde uni.

 

Danielle YESSO