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Vincent Toh Bi Irié : « Tout le monde se plaint de la médiocrité, mais qui est médiocre ? »

Aboubacar Sanogo | | Société

Monsieur Vincent Toh Bi Irié, ancien préfet d’Abidjan fait le portrait de la société ivoiriennne qui est en plein détour où la médiocrité a pris le dessus. Dans une société où nous assistons à une sorte de système renversé. Des parents qui prennent de moins en moins soin de la vie, l’avenir de leurs enfants alors que c’est la quintessence. L’État qui discrédite l’éducation nationale, car avoir un diplôme n’est pas synonyme d’employabilité. D’où cette interrogation de Monsieur Toh Bi sur sa page Facebook : Tout le monde se plaint de la médiocrité, mais qui est médiocre ?

« Tout le monde se plaint de la médiocrité en Côte d’Ivoire. Mais qui sont donc les médiocres ? Où sont les millions de personnes qui consomment sans modération les inepties déversées dans l’espace public tous les jours ?

La médiocrité n’existe que parce qu’elle dispose d’une bonne clientèle, vaste , solide et nombreuse, qui la rend si dynamique en Côte d’Ivoire.

N’est ce peut-être pas le moment de nous poser la question, nous des classes administratives, sociales, privées ou politiques pourquoi les repères de notre société sont devenus si bas ?

Nous ne faisons plus rêver ces jeunes. Notre vie ne les intéresse plus. Nous sommes seulement importants dans nos cercles où nous partageons les mêmes codes. En dehors, nous n’avons aucune réverbération pour les autres.

Ces jeunes, ils ont pour nouveaux modèles ceux qui leur ressemblent, qui habitent le quartier, qui parlent leur langue et leur langage, qui les amuse, qui leur montre que l’école ne sert à rien puisqu’elle ne permet ni d’être épanouis dans la vie, ni d’être riches, ni de réussir, ni d’être populaires (leur obsession).

Leur héros , ce n’est pas le surhomme en costume, perché dans une responsabilité sociale ou politique, puissant, riche et omnipotent. Cette image du héros a été gommée.

Nous sommes-nous déjà demandé si notre vie , notre parcours politique, social et administratif et si nos pratiques dans la vie publique n’ont pas créé le dégoût et le désespoir en ces jeunes en quête de modèles nouveaux et surtout ordinaires ?

On ignore le crac et on célèbre le cancre. On détourne les yeux de l’excellent et on adule l’ignare. On étouffe le petit génie et on comble le nullard. En vérité, qui est donc le fabricant du millésime et du grand cru de la médiocrité ?

La tendance aujourd’hui est à la destruction de ceux qui réussissent là où les autres ont échoué ; la tendance est au lynchage de tous ceux qui peuvent briller un tout petit peu.

Tous ces jeunes, de bonne classe et de bon niveau, souvent même encore de l’élite et de la bourgeoisie, qui détruisent les autres jeunes qui font l’effort d’innover ou d’exister, sont aussi médiocres que ceux qui nous abreuvent de sauces médiocres sur les réseaux sociaux.Tous ces jeunes qui se laissent utiliser par des vieux pour détruire d’autres jeunes figurent eux aussi tout en haut du classement de la médiocrité.

Lorsqu’une classe de sachants devient des censeurs d’opinions, des dictateurs de la pensée, des tortionnaires de la différence, cette classe devient une couveuse ou un incubateur de médiocrité.

L’inévitable nivellement par le bas, signe d’une société qui viole allègrement ses propres normes et qui a horreur de tous ceux qui ont quelque chose de nouveau à apporter au niveau de l’économie, de l’Art, du sport , de la culture, de la religion, des institutions républicaines.

Qui donc est médiocre ? Ne regardons pas toujours ailleurs. N’accusons pas ceux qui jouent le rôle qui est le leur dans l’espace public. S’ils sont populaires et devenus les modèles vénérés et à copier, c’est peut-être qu’ils répondent aux aspirations des populations à un moment donné.

S’il n’y a plus de honte à critiquer avec virulence et sans raison , s’il n’y a plus de gêne à détruire gratuitement les efforts sincères des autres , nous transmettrons la médiocrité aux gènes de nos enfants et à leur descendance.

Regardons-nous nous-mêmes. Regardons nos jalousies maladives que nous avons transformées en mode de gouvernance sociale et que nous étalons au soleil. Et vous voulez que l’excellence soit une chanson populaire dans le pays ?

Nous devrions avoir honte lorsque de jeunes entrepreneurs, de jeunes créateurs d’emplois, de jeunes influenceurs , de jeunes sportifs, de jeunes artistes, de jeunes politiciens sont inutilement lynchés avec une méchanceté de vampires. Comment dans un tel environnement de sadisme célébré, voulons-nous qu’émergent des individualités et des originalités?

La peur ambiante d’exceller produit le règne de la médiocrité dans une communauté.

Dans notre pays, on n’applaudit pas ceux qui produisent, on applaudit ceux qui détruisent ceux qui produisent.

Qui sont donc les médiocres que nous condamnons ? »

Aboubacar SANOGO

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