Premières Nations au quai Branly: quand les masques de la côte nord-ouest racontent l’histoire coloniale

Jusqu’au 17 janvier 2027, la Galerie Jardin du musée du quai Branly – Jacques Chirac, à Paris, consacre une grande exposition aux Premières Nations de la côte nord-ouest de l’Amérique. Plus de 200 œuvres, des masques de transformation aux mâts héraldiques, y racontent un art devenu langage sacré, mais aussi les ruptures imposées par la colonisation.

Conçue avec une commissaire haïda, l’exposition insiste sur un message, celui d’une culture qui n’a jamais cessé de vivre.

Plus de 200 pièces, un mât de six mètres et une voix haïda au commissariat

Intitulée « Premières Nations. Arts et cultures du Nord-Ouest de l’Amérique », l’exposition est présentée depuis le 29 septembre 2026. Elle réunit des masques cérémoniels, des capes chilkat, des coffres en bois plié et des éléments de maisons, ainsi que des œuvres contemporaines, réparties en six sections.

Parmi les pièces phares, un mât héraldique de plus de six mètres, sculpté par l’artiste et chef héréditaire haïda James Hart, originaire de Masset, sur l’archipel de Haida Gwaii. Offert au musée par ses amis pour les vingt ans de l’établissement, ouvert en 2006, il rejoint ses collections permanentes.

Le commissariat est assuré par Steve Bourget, responsable des collections Amériques du musée, assisté de Quentin Ehrmann-Curat, avec Nika Collison, directrice du Haida Gwaii Museum, comme commissaire associée. Les musées d’anthropologie de l’Université de la Colombie-Britannique et de Haida Gwaii ont participé à la préparation, notamment pour les prêts.

Des sociétés sans agriculture ni écriture, mais d’une grande complexité

Sur près de 1 800 kilomètres de littoral, du sud de l’Alaska à l’État de Washington, et à travers une quarantaine de langues, les Premières Nations de cette région ont bâti des sociétés sédentaires sans agriculture ni écriture. Elles s’appuyaient sur l’abondance des saumons, des poissons chandelles, des mammifères marins et des forêts de cèdres.

Au XVIIIᵉ siècle, lors des premiers contacts avec les Européens, ces peuples formaient une mosaïque de clans, où la filiation passait le plus souvent par les femmes. Leur art met en scène des êtres prodigieux et des animaux esprits, comme le Corbeau, créateur et ancêtre des clans. Ces figures ornent les mâts héraldiques, les maisons, les masques et les objets du quotidien, selon des règles symboliques précises.

Cet univers a profondément marqué l’anthropologie et l’art du XXᵉ siècle, de Franz Boas et Claude Lévi-Strauss aux surréalistes Max Ernst et André Breton.

Le potlatch interdit, les objets saisis, l’art de survivre

L’exposition ne s’arrête pas à l’esthétique. Elle replace les œuvres dans l’histoire des peuples qui les ont créées. La colonisation britannique, puis la création du Canada en 1867, bouleversent ces sociétés. Le potlatch, cérémonie de dons qui valide rangs et titres et structure les alliances entre clans et villages, est interdit au milieu des années 1880 et jusqu’en 1951, dans le cadre des politiques d’assimilation. Des objets sacrés sont confisqués, et beaucoup finissent dans des collections privées et des musées. Des artistes doivent aussi adapter leur art à la vente touristique pour survivre.

Ces questions résonnent bien au-delà du Canada. En Côte d’Ivoire, le tambour parleur Djidji Ayôkwé, saisi en 1916 par l’administration coloniale et conservé plus d’un siècle dans ce même musée, a été restitué le 20 février à son peuple d’origine, les Atchan, avant d’ouvrir un débat sur l’authenticité de la pièce. Un rapport remis en 2018 avait estimé à environ 88 000 le nombre d’objets africains conservés dans les collections françaises, pour l’essentiel au quai Branly, une réalité qui avait précédé les restitutions du trésor du roi Béhanzin et du sabre d’Oumar Tall.

Le visiteur ne ressort pourtant pas avec un récit de disparition. Le parcours insiste sur les efforts concertés des Premières Nations pour préserver leur identité malgré les ruptures.

Une exposition pensée avec les communautés

La collaboration ne se limite pas au commissariat. Un colloque, organisé les 30 septembre et 1ᵉʳ octobre, a réuni des artistes comme James Hart et Meghan O’Brien, ainsi que des responsables de musées, dont la directrice du centre culturel U’mista et des conservateurs de l’Université de la Colombie-Britannique. Le musée y a présenté sa mission de collecter et de promouvoir les arts de ses partenaires autochtones.

Faire dialoguer le passé et la création actuelle n’est pas nouveau au quai Branly. En 2021, l’exposition consacrée aux présences africaines dans l’art d’aujourd’hui présentait notamment la spirale de tongs de migrants imaginée par l’artiste béninois Romuald Hazoumé, parmi 150 œuvres de 34 artistes.

Infos pratiques et soirée du 27 novembre

L’exposition est ouverte du mardi au dimanche, le musée étant fermé le lundi sauf pendant certaines vacances scolaires. Le billet d’entrée au musée coûte 14 euros en plein tarif et 11 euros en tarif réduit, et seule la réservation d’un créneau horaire garantit l’accès.

Le vendredi 27 novembre, de 20 h à minuit, une Soirée Premières Nations au théâtre Claude Lévi-Strauss propose danses, musiques et rencontres, gratuitement dans la limite des places disponibles. La chanteuse Tia Wood, révélation de la scène autochtone, se produira pour la première fois en Europe, et la famille Wood partagera des chants et des danses salish autour de la transmission entre générations.

À Paris, ces masques et ces mâts disent une chose simple, un patrimoine ne se visite pas seulement, il se comprend en écoutant ceux qui continuent de le porter.

Jonas KOUASSI

Jonas Kouassi: