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Bil Aka Kora : « La musique pop-corn ? Non merci ! »

Raymond Alex Loukou | | Musique

Double Kundé d’or (2002/2006). Premier du concours de la chanson moderne initié par le Ministère de la Culture de son pays. Promoteur de la Djongo musique, déclinaison musicale alliant rythmes traditionnels de l’ethnie kassena et musiques contemporaines (jazz, blues, reggae), Bil Aka Kora est une star de la musique burkinabé même s’il refuse cette étiquette par modestie.

En 20 ans de carrière, il a traîné sa silhouette sur plusieurs scènes du monde avec dans sa poche 6 albums qui retracent son parcours artistique. Loin des spotlights, il affûte ses armes pour son 6ème album. C’est dans son antre fétiche (le Djongo Club) situé à l’avenue Kwamé N’Krumah, l’avenue la plus courue de la capitale burkinabé que nous l’avons rencontré. Entre transmission, partage et échange qui ont lieu dans ce club, véritable centre d’incubation de jeunes talents, Bil s’est ouvert à nous. Appréciez plutôt les premières notes de cette partition qu’il a bien voulu nous jouer…

Que deviens le prince de la Djongo musique après des années de silence ?

Le prince de la Djongo musique va bien. Il continue de travailler. Généralement je mets 4 à 6 ans pour sortir un album. Je ne crois pas que je sois dans une course de vitesse. En dehors des albums, l’artiste à une vie, une carrière à construire. Il travaille également sur d’autres aspects de la musique (musique de film, évènementiel, théâtre, spectacles inédits, spots radio-télé etc…)

J’ai aussi mon espace d’apprentissage de la musique que j’ai baptisé le Djongo Club. Dans ce club les gens viennent apprendre la musique. N’oubliez pas que la musique c’est toute une orchestration. Donc vous verrez des instrumentistes, chacun selon sa spécificité apporte quelque chose à l’ensemble. On apprend à jouer aussi bien en solo qu’en groupe avec le chef d’orchestre Serge Coulibaly et le guitariste Seba. Il faut construire une carrière qui s’inscrit dans la durée. Pour moi la musique est un métier à part entière auquel je me consacre pour bien construire mon identité culturelle. L’enjeu ici est de construire une véritable carrière.

Sinon tes fans ont vite fait de penser à une retraite ou à une pause…

Pas du tout ! Ce n’est ni l’un, ni l’autre. C’est vrai qu’aujourd’hui c’est la consommation rapide, la musique Pop-corn pour ainsi dire. Mais moi je prends le contre-pied de tout ça. Je ne suis pas pressé de monter sur scène. Je ne suis pas non plus dans une course. Il faut que les conditions optimales soient réunies pour faire de la musique. Il ne s’agit pas d’aller pointer sa gueule à la télé ou à la radio chaque 3 mois pour dire qu’on a sorti un album.

A quand remonte ton dernier spectacle ?

Il y a quelques semaines, nous avons occupé la scène pour un grand évènement commandité par une entreprise de la place. Le spectacle s’est déroulé dans un hôtel de la capitale. Ce spectacle a donné la chance au public d’apprécier les prestations de tous les membres de l’orchestre. Chaque instrumentiste a eu l’occasion de jouer pleinement sa partition. Le public a vraiment apprécié. Ce spectacle a été un moment de régal !

Plus de 20 ans de carrière. Y a-t-il un bilan à faire ?

S’il y a un bilan à faire, je dois dire que je suis heureux et fier d’avoir immortalisé ma tradition à travers la danse et la rythmique Djongo.  J’ai pu créer cette osmose entre rythmes traditionnels de l’ethnie kassena dont je fais partie et la musique contemporaine. Il ne s’agit pas de mettre ensemble ou de juxtaposer ces rythmes. Loin s’en faut ! Il s’agit plutôt de faire la fusion de ces deux entités et c’est de là que provient l’originalité.

Depuis plus de 18 ans, nous travaillons à valoriser le rythme Djongo. S’il y a un bilan à faire, c’est le fait qu’on ait réussi à imposer ce rythme au Burkina-Faso et sur des scènes internationales.

Au cours de notre parcours, nous avons réussi à fusionner avec un Big Band danois et belge pour des concerts en Italie et aux Etats-Unis. Nous avons eu des collaborations avec le pianiste français Patrick de Viennes.

Ma plus grande satisfaction c’est le fait d’avoir de la considération et du respect de la part de mes pairs, des journalistes. Bref ! Des connaisseurs de la musique. Et cela demeure pour moi la plus grande satisfaction.

Tu te considères comme l’ambassadeur de la Django musique ?

Je n’aime pas trop le titre d’ambassadeur. Je me considère plutôt comme quelqu’un qui est en quête de quelque chose. Je suis en train de rechercher une certaine identité dans le domaine de la musique. C’est un travail qui n’est pas achevé mais plutôt en cours de réalisation.

Je ne suis pas un adepte de la musique pop-corn. Je suis dans une musique de construction qui s’inscrit dans la pérennité et non dans la consommation rapide. Voyez-vous au États-Unis le blues et le jazz se jouent dans les clubs mais cela perpétue cette tradition musicale qui est toujours remise au goût du jour. Quand on a des mentors tels que Manu Dibango, Richard Bona, Lokoua Kanza, Ray Lema et Etienne Mbappé qui ont porté la musique africaine sur les scènes internationales, on ne peut qu’être heureux et fier. Avec humilité, nous essayons de marcher dans les pas de ces géants.

Ce qu’il faut retenir c’est que la mondialisation ne doit pas nous faire perdre notre identité, bien au contraire elle doit la consolider. Il ne faut pas confondre un artiste et quelqu’un qui est abonné à la starmania et au star-système. Souvent on trouve que je suis vieux jeu mais je l’assume pleinement. La musique est tellement sérieuse qu’elle doit être l’affaire de personnes sérieuses.

Peut-on dire à présent que tu es en phase de transmission ?

On peut le dire ainsi pourquoi pas ? Il faut toujours transmettre l’héritage. Mais en même temps qu’on transmet, on apprend également. Donc dans la transmission il peut y avoir le partage. Ce n’est pas qu’on est plus doué qu’on ne doit rien recevoir de l’autre. J’ai peut-être de l’expérience mais je peux également découvrir de nouveaux rythmes avec de jeunes talents. Dans cette perspective, nous organisons un festival qui est également une résidence de création dénommé « Les Nuits du Djongo ». La musique c’est toute une organisation, un staff, une équipe, une vision, des objectifs à atteindre. A côté du festival, il y a « Au paradis des meilleurs vins » ou espace Djongo où les gens viennent « déguster » la musique comme vin (rires). Il y a un vrai vivier qui est train de se construire.

20 ans de carrière, quels ont été vos plus grands souvenirs ?

Je crois qu’il s’est passé beaucoup de choses dans cette période. Il y a eu d’abord mon premier direct en 1997 à la Télévision nationale du Burkina (RTB) avec mon album Douatou.  Il y a eu le 4 août 1998 lors de la cérémonie d’ouverture de la Coupe d’ Afrique des Nations (CAN). Il y a eu également une tournée en Belgique en 1999 dans le cadre du festival Laafi Bala. Une tournée qui a duré 1 mois et demie. Il y a eu des émissions télé comme Afrique Étoiles, le Festival des Musiques Urbaines d’Anoumabo (FEMUA). J’ai remporté le 3ème prix d’un concours de musique au Togo et j’ai été au Congo-Brazzaville pour un festival.

Des moments de flop ?

Sur scène j’avoue que je n’ai jamais connu des moments de flop. La scène, je crois que c’est quelque chose que je prépare minutieusement. C’est vraiment rare que je passe à côté de mon sujet. Peut-être qu’il y a eu des moments où mon album n’a pas eu l’assentiment du public. Il y a aussi des couacs entre artistes qui sont relayés par la presse. Peut-être le côté jardin de l’artiste peut aussi alimenter la rumeur publique. Sinon je suis un artiste fait pour la scène.

A quand le prochain album ? 

Je n’ai pas de date précise. Je travaille tout doucement. Je prends mon temps. D’ici la fin de l’année peut-être. Je me laisse guider par mon instinct. Je me laisse traverser par des courants musicaux. Je suis à la tâche. Je construis…

Un mot pour conclure…

Je voudrais vous remercier pour l’intérêt que vous portez à ma musique. Une musique qui tire ses origines au Ghana voisin et qui a fini par s’imposer sur l’échiquier national voire international. C’est le fruit d’un travail de longue haleine. Cela nécessite assez de courage, de conviction et surtout de passion. Ce n’est qu’à ce prix que la musique peut se construire durablement. Merci à ceux qui ont cru en moi et qui continuent de rêver avec moi. Dans ces conditions, il est à parier que le meilleur reste à venir pour la Djongo musique.

 

Raymond Alex Loukou