Suivez Nous

CLAUDY SIAR (Animateur de radio) : L’Afrique a quelque chose de fort et d’humain à défendre dans le domaine culturel et musical

Atse Ncho De Brignan | | Média

-

Claudy Siar est celui-là même qui se définit comme un « Africain de la Caraïbe, né et grandi en France ». C’est un animateur de Radio qui a toujours milité pour une société plus juste. Grâce au succès de son émission « Couleurs Tropicales » sur RFI, il joue un grand rôle en Afrique où il mène de nombreux combats. L’un de ses combats qui a failli lui couter son licenciement de la Radio France Internationale est d’avoir pris faits et causes en critiquant son pays, la France dans la crise ivoirienne. C’est dans son bureau à la maison de Radio-France à Paris que nous avons rencontré le créateur du zouké-décalé, un concept de rapprochement entre peuples et cultures d’Afrique et des Caraïbes pour une interview sur des points bien précis.

Claudy Siar et sa première émission radio et télé
Ma première radio, c’était en janvier 1983 sur TROPIC FM. Comme j’aimais la variété afro-américaine à l’époque et l’automobile, je passais la musique afro-américaine et je parlais de voitures. Bref ! C’était l’émission de radio la plus ridicule de la bande FM. Très vite, j’ai compris et je pense que je n’ai fait qu’une émission comme ça. Je me suis donc dit que pour faire ce métier-là, il me faudrait apprendre tous les rudiments et partir de la base. C’est ainsi que l’année suivante je me suis retrouvé à Europe 1 en tant qu’Assistant.
Pour la première émission télé, c’était le 30 octobre 1988. J’animais la rubrique musicale sur France FR 3 à l’époque (aujourd’hui France 3, NDLR) tous les dimanches matins. Je parlais de musique afro et d’outre-mer. L’émission s’appelait Latitude.

Claudy Siar et RFI
Tout a commencé le 13 mars 1995, donc 13 ans dans cette radio. C’est vrai qu’à l’époque je n’imaginais pas que je serais à RFI puisque j’étais toujours sur France 3 et en même temps sur M6. Bien vrai que j’avais postulé à RFI, je n’imaginais pas que cette radio ferait appel à moi. Moi, je cherchais à être sur les antennes d’Africa N°1. Le rêve de beaucoup d’animateurs, producteurs ou journalistes en France, c’est d’être peut-être sur France Inter, RTL, Europe 1 ou je ne sais quoi. Mais moi, mon rêve c’était Africa N°1, c’est-à-dire une radio africaine où j’allais pouvoir parler au continent. Et finalement avec Africa N°1, les choses ne se sont pas faites, et 15 jours après, RFI m’a appelé pour me proposer d’animer l’émission Canal Tropical.

Claudy Siar et Tropiques FM
« Tropiques FM » du XXIe siècle, ça c’est notre entité à nous. Mais il y a eu le « TROPIC FM » du XXe siècle, c’est-à-dire de 82 à 92 qui était une radio associative et qui n’avait rien du tout à voir avec ce dont certains font le lien. Nous, on a repris le nom de « Tropiques FM » en l’orthographiant autrement d’ailleurs. On voulait à la fois rappeler les prémices de la radio des originaires d’Outre-mer, des Afros de la capitale française. Tropiques FM aujourd’hui, même si elle défend en grande partie les Français d’Outre-mer, c’est une radio qui est ouverte sur le monde afro et le monde également. Je pense qu’on a vraiment créé une radio qui permet aux uns et aux autres d’échanger, de porter leur culture, de ne pas la vivre comme étant une culture de ghetto. En un mot, c’est une radio qui part à la conquête du monde avec des animateurs ambitieux. Il est hors de question de n’inviter que des gens d’Afrique, de la Réunion, des Antilles ou de la Guyane sur cette radio, mais des gens qui font l’actualité, ceux qui font la société française et ceux qui font que le monde tourne avec un regard qui est le nôtre.

Claudy Siar et Couleurs tropicales
Je ne savais pas ce que serait cette émission. En me posant cette question, je pense au nom de l’émission. Au départ, la direction de l’époque de RFI souhaitait qu’on conserve CANAL Tropical et évidemment, moi je ne souhaitais pas du tout. Tout simplement parce que Gilles Obringer avait écrit des pages magnifiques des musiques d’Afrique et des pages importantes de cette radio RFI et je trouvais qu’il faudrait nous aussi écrire une autre page, faire autre chose ; donc donner une autre identité à ce programme musical. D’autant que moi, je voulais vraiment remettre les musiques dans un contexte social et politique et donc forcément, il fallait donner un autre nom. Et tous les noms d’émission que je proposais à l’époque ne convenaient pas, parce que trop « parisiens ». Avec le recul, je m’en rends compte. Et un soir, un peu la mort dans l’âme, j’ai comme ça une petite lumière qui s’allume et je pense à « Couleurs Tropicales » qui a été accepté par André Larquie, le président de RFI à l’époque. Finalement, un nom n’est rien, mais ce qui est important c’est le contenu et non le contenant. Le contenu que nous avons donné à cette émission-là, et bien à ce nom-là, n’a rien d’exotique. Ce n’est pas les jolies filles avec la musique du soleil. Il y a une dimension politique et militante dans « Couleurs Tropicales » qui fait que ce nom qui pouvait sembler léger au départ, et bah ne l’est pas du tout.

Claudy Siar et la chanson
C’est cinq albums déjà. Le premier : Rebel, c’est en 1990 avec SALINES, mon Groupe. Deuxième album, en 1991 : Génération Consciente. Le troisième, c’est Tant de combat à mener. Le quatrième, Trouver sa route, sorti fin 99 et puis le concept zouké-décalé est le cinquième album sorti en 2005.

Claudy Siar et le zouké-décalé
Dans le concept zouké-décalé, il y a deux choses : pour moi, le zouk est devenu une musique africaine et le coupé-décalé est devenu aussi une musique caribéenne. Et puis, je trouve que par le biais de la musique, on peut faire en sorte que les peuples d’Afrique et sa diaspora se rapprochent parce que les idéologies esclavagistes et colonialistes ont fait beaucoup de mal pour nous séparer pour dire : « les Africains vous ont vendus et, ceux-là (les Antillais), ils sont rien, ce sont des déchets. Ce ne sont que des vendus ». Alors, c’est à nous de faire, par la musique, en sorte que tous ces mensonges-là ne soient plus dans notre quotidien, dans notre façon de penser et de fonctionner face à l’autre. Pour moi, j’ai trouvé que ces deux mots (Zouk / coupé-décalé) pouvaient vraiment bien se « marier » et que les artistes de coupé-décalé pouvaient échanger avec les artistes de zouk et vice-versa. Il y a du militantisme dans ce concept évidemment.

Claudy Siar et la politique
Je fais de la politique comme tout le monde, c’est-à-dire en prenant position, en disant ce que je pense, en m’engageant. Mais ce n’est pas de la politique politicienne. Mes idées transparaissent dans les interviews que je donne ou dans mes prises de positions à la radio. A cet effet, j’ai clairement pris position dans la crise ivoirienne où j’ai failli être licencié à deux reprises de RFI. Il y a un Ambassadeur de France au Mali qui avait demandé mon licenciement de RFI parce que j’avais donné un article où j’avais pris faits et causes pour la Côte d’Ivoire en expliquant que le scénario de la France est un scénario inacceptable par le peuple ivoirien et inacceptable par moi qui étais Français qui pouvais critiquer mon pays. S’il ya donc une exception qui confirme la règle, c’est bien la Côte d’Ivoire. Alors là, je suis allé jusqu’au bout des choses car vraiment trop était trop.

Claudy Siar et la Génération consciente
C’est un album sorti en 1991. Ce mouvement est toujours là avec quelques copains dont l’un est aujourd’hui journaliste financier à San-Francisco. Nous, avec Génération Consciente, on avait envie de changer le monde. Aujourd’hui, c’est devenu une Association qui organisera la marche de la Liberté le 10 mai 2008 à Paris pour commémorer l’abolition de l’Esclavage, mais pas seulement l’Esclavage, mais mettre le doigt sur ce qui fait mal dans la société française telles que les discriminations faites aux gens pour leur peau, leur sexe et leur appartenance politique et religieuse ou autre. Si aujourd’hui l’esclavage n’existe plus, il a pris une autre forme qui est la discrimination raciale ou sociale. Pour moi, Génération Consciente est avant tout un état d’esprit dans lequel se retrouvent bon nombre de jeunes et de moins jeunes sur le continent africain, dans la Caraïbe ou ici en France.

-

Claudy Siar et le racisme en milieu professionnel
Il existe, même dans le métier que je fais, il y a du racisme. Comme ce sont des gens qui ont une certaine éducation qui évolue quoique parfois bien présents dans ce métier-là, ce sont donc des choses qui ne sont pas dites mais qui se font autrement. Et on voit bien avec une certaine représentativité dans les médias des Noirs, des Maghrébins et des Asiatiques ; c’est bien un racisme larvé. Si on voit que dans la politique française, on ne peut pas mettre au premier plan des Noirs, c’est bien qu’il y a un racisme qui est présent. Pour cela, ils (les Français) trouvent toujours des concepts comme la diversité et autre pour masquer les choses, mais nous on ne voit pas comme ça, d’autres ne le vivent pas également de la même manière que nous. D’autres comme ceux des quartiers populaires le vivent de façon plus violente encore. A tout cela, il ya également la discrimination à l’embauche, au logement, etc.

Claudy Siar, l’Afrique et les artistes africains
C’est difficile parce qu’on parle à la fois d’un continent et vous me demander de faire une comparaison avec des individualités. Pour moi, l’Afrique est certainement une des terres où les artistes ne sont pas seulement les plus talentueux (parce que ça ne veut rien dire), mais les plus présents dans la vie et dans le quotidien des gens parce que leurs chansons sont porteuses de ce que vivent les gens, à savoir : les joies, les désespoirs, les larmes, les révoltes, les colères du peuple. Et ça, je ne connais sur aucun autre continent. Sur le continent noir-américain, la musique est devenue un tel business que finalement ils (les Afro-Américains surtout d’ailleurs) sont prêts à chanter n’importe quoi juste pour se faire de l’argent. Ils nous relatent leurs ébats sexuels, ils insultent les mères des gens dans leurs chansons, ils parlent de violence à base de pistolets et pour finir, ils montrent nos femmes comme des prostituées dans leurs clips, des femmes qui se vautrent sur eux. Toujours à bords de jolies voitures pour mettre en exergue l’argent, même si j’aime moi aussi les belles voitures (Rires). Vu tout cela, c’est pourquoi je dis que l’Afrique a quelque chose de fort et d’humain à défendre dans le domaine culturel et surtout musical. Quand je vois que de temps en temps l’on succombe à cela, ça me pose un problème.

Claudy Siar et les femmes
C’est vrai, j’ai deux filles qui ont presque 11 et 15 ans. J’ai eu des femmes dans ma vie et j’ai connu des hauts et des bas comme tout homme.