A la première page de couverture de l’ouvrage, l’on peut clairement lire comme titre, La loi des ancêtres. Ce titre baigne dans une couleur rouge, symbole du sang. Le sang du sacrifice de Mangouté Paul l’un des personnages principaux de l’œuvre, le sacrifice du sang du sous-préfet, le « commandant » Soukou. Dans la partie couleur or, se trouve une impressionnante statue pour couronner l’idée selon laquelle l’écrivain veut faire avec son lecteur un voyage dans les méandres de la tradition africaine.
Une écriture remarquable
La Loi des ancêtres est une parfaite métaphore du combat épique entre l’esprit et la chair. Une mise en opposition de la modernité et la tradition africaine. Etty Macaire emploie une écriture variationniste, c’est –à-dire une plume qui vacille entre le registre soutenu et le registre courant. Ce procédé d’écriture donne une coloration assez particulière à l’œuvre.
L’une des spécificités de l’écriture de Macaire Etty, c’est que, quand il s’empare d’un personnage, d’un espace ou d’un objet quelconque, il le décrit jusqu’à épuisement de l’encre à la manière des grands écrivains de l’époque classique. Dans le prologue déjà, l’auteur fait une description à nulle autre pareille des deux personnages principaux en ces mots : « Haut comme une girafe, la peau noire comme le reste d’un bois calciné, le regard plutôt dur, les yeux sombres d’un tueur à gages ; on ne saurait dire si Mangouté est vraiment beau ou laid… Son épouse par contre est une femme belle, reconnue par tous unanimement. Elle bénéficie d’une apparence physique captivante. Son teint de soleil au zenith, sa forme harmonieuse et sa croupe rebondie font d’elle une « femme à problème » ». (p.7) Toujours dans sa technique descriptive l’auteur transporte son lecteur à l’hôtel Paradis pour le faire partager les moments idylliques du « commandant » d’avec Hery: (pp.130-131)
A lire ce passage du roman, l’on a l’impression d’être témoin vivant de l’action décrite. On en trouve en nombre suffisant dans le roman. Aussi, faut-il ajouter que l’écriture de Macaire Etty est teintée de beaucoup de poéticité ; ce qui fait de son roman une œuvre littéraire, la vraie. Ainsi, les figures métaphoriques, les répétitions aspectuelles, les comparaisons, les hyperboles, etc surabondent dans le roman. On lira à la page 126 : « les jours galopaient, complices, pourchassant la saison des pluies qui marchaient telle une tortue ». L’auteur se sert ici de la personnification, et de l’animalisation pour qualifier les jours et la saison des pluies.
Une autre force de l’ouvrage, c’est qu’il est frappé de ce que Pierre N’DA, parlant de l’écriture de Bandama Maurice, a appelé le décloisonnement générique ou « l’intergénérité ». Il dit : « Une des particularités les plus frappantes aussi chez Maurice Bandama, c’est l’éclatement des frontières et croisement ou l’imbrication des genres dans la « discursivation » romanesque » (in En-Quête n°16-2006, p.32). Ainsi dans La loi des ancêtres, Etty intègre le mythe, la légende et l’épopée dans le roman, etc. Ceci donne dès lors , par moment, aux structures phrastiques du texte sur le plan morphosyntaxique le caractère de l’oralité. Par ailleurs, le chant et la poésie deux genres chers à la littérature orale occupent une bonne place dans le récit (p.146) (p.167)
En plus de ces procédés précités, que dira-t-on alors de l’humour qui de temps à autre vient arracher un sourire voire des éclats de rires au lecteur ? Une phrase comme « Cette femme magnifique mérite mieux que ce « demi-homme » , terne et sans poésie » (p.7) achève de convaincre plus d’un lecteur sur la valeur et la qualité littéraire du texte.
Ce sont tous ces précédés de style ou d’écriture qui font de l’œuvre un ouvrage passionnant, mordant.
« La loi des ancêtres » : une satire sociale
Le récit s’ouvre sur une révélation d’adultère de Héry avec le « commandant » Soukou. L’adultère d’une femme, chez les Bilas, est un crime de lèse majesté. La loi des ancêtres doit obligatoirement s’appliquer : Supprimer le cocu à l’arme blanche ou se supprimer soi –même.
A travers cette œuvre, l’auteur met le lecteur en face d’un tableau à deux versants. D’une part, l’on a les défenseurs indécrottables des coutumes africaines (adeptes de Touta) et d’autre part ceux qui ont compris que les temps ont changé.
L’Afrique est riche de sa culture et de ses traditions. Cela est indéniable. Mais Macaire Etty dans son ouvrage soulève une problématique importante. Dans un monde qui se modernise de jour en jour, dans un monde devenu planétaire et où les cultures se rapprochent par la magie des Technologies de l’Information et de la Communication (TIC), les enseignements de Touta sont-ils encore observables ? L’écrivain met chaque peuple face à ses propres responsabilités. Diko Ollo, tout comme Hery, ne manque pas de rappeler à Mangouté que « le monde a évolué et continue d’évoluer. C’est un processus irréversible. Refuser de se mettre dans cet élan, c’st se suicider » (p.73). Diko est raisonnable, pragmatique et lucide quand il dit : « Nous ne pouvons pas toujours suivre aveuglement les coutumes de nos ancêtres. Je ne dis pas qu’elles sont toutes mauvaises, loin de moi cette idée. Mais commettre un crime, tuer un être humain sous prétexte qu’on a été humilié, n’est-ce pas là une attitude rétrograde digne de la jungle ? Peut-on raisonnablement mettre fin à la vie d’un homme sous prétexte de se conformer à une loi ancestrale ? » (p.72)
De par cette déclaration, il a déjà fait le procès du caractère inhumain de certaines coutumes africaines. Cette œuvre est une invite à une ouverture d’esprit pour un changement de comportement durable.
Avant Diko Ollo, il eut le prêtre qui discuta longtemps avec Mangouté. La discussion fut houleuse. Mangouté de temps à autre se rendait compte de la bêtise qu’il allait commettre, mais sa tradition le dominait. Sa communauté le regardait, le pressait, le stressait.. La vie africaine est communautaire, dit-on. C’est la raison qui fonde le soutien indécrottable de toute la communauté Bila à vouloir pousser Mangouté à commettre le crime de sang. Mais le paradoxe, c’est qu’après le crime, la vie communautaire prend fin. Le criminel reste seul face à son destin. A ce niveau, Mangouté dans ce roman s’avère en réalité la vraie victime. Soutenu hier par sa communauté à éliminer le « commandant » Soukou, Mangouté est finalement seul face à son destin en prison. Il le dit lui-même : « L’enthousiaste des premiers jours s’était estompé. Ma communauté m’avait-elle abandonné ? Où étaient passées les valeurs comme l’honneur et la solidarité qui faisaient la fierté de mon peuple ? » (p.162)
La seconde vraie victime est Héry. Elle est foudroyée à trois tours. D’abord sa dérive sexuelle avec le « commandant » Soukou. Sa souffrance psychologique due à la réaction de sa communauté et l’attitude de son mari. Enfin l’emprisonnement de son mari après le crime. Hery chute. Mais elle arrive à avoir la force de se relever. Sa communauté la tire davantage vers le bas et enfin, elle sombre dans l’abime de la misère. La mort de Mangouté doit symboliser la mort de toutes ces coutumes africaines odieuses qui ne font que mettre l’Afrique en retard.
L’œuvre de Macaire Etty mérite d’être classée parmi les grandes œuvres révolutionnaires. Œuvres qui ont permis à l’Afrique de connaître un changement qualitatif quant à sa conception du monde. Le discours est clair et accessible même si quelque fois le lecteur se perd quand il y a changement de locuteur. La petite difficulté ici, c’est que le récit est de bout en bout raconté à la première personne du singulier, c’est-à-dire le « je » incarné d’une part par Mangouté et d’autre part par Hery. C’est peut-être là le style que l’auteur a choisi dans la progression thématique du texte et qui dans le fond n’entame en rien la compréhension du message. Mais surtout pour les lecteurs avertis.
Abraham GBOGBOU