Portrait : L’enturbanné est aussi un tourmenté de la plume.

Georges Yémy est écrivain. D’origine camerounaise, il a à son actif quatre œuvres dont il a présenté le dernier (le tarmac des hirondelles) à l’été du livre de Metz cette année. Rencontre avec un écrivain iconoclaste.

L’homme, grand et vigoureux avec des traits fins, en veste couleur treillis et turban sur la tête, mais et surtout les yeux limpides a une voix suave de femme. Ou comme qui dirait d’embobineur . Il a le verbe facile. La citation incisive et la mise en récit de sa vie fascine.
Et, ce ne sont pas les cris des clients du bar de Metz non loin de l’imposante cathédrale Saint Etienne où a lieu l’entretien qui l’empêchent de dire sa vision du monde.

Georges Yemy a dix ans lorsqu’il débarque à Paris en provenance de son Cameroun natale…
Un petit flash back s’impose avant de poursuivre ce portrait : Il est l’un des trois cent écrivains invités à la 21éme édition de l’été du livre de Metz placée sous le thème de Mai 68 au Tibet du 6 au 8 juin dernier. Il a écrit au moins quatre livres : La lune dans l’âme (éd. L’harmattan . 1997), Suburban blues (éd, Robert Laffont 2005) , l’Inévitable histoire de Chacun (éd. Robert Laffont 2006) et Le tarmac des Hirondelles chez Héloïse d’Ormesson en 2008. Donc c’est quelqu’un de sérieux. Donc, ce jeune homme de trente deux, titulaire d’un DEA de lettres modernes, aux doigts fins est un écorché vif qui n’écrit que pour dire sa douleur d’un monde injuste, d’un monde sournois qu’il a connu en banlieue parisienne. Seulement voilà, il nous faut être vigilant : « son grand-père était l’un des premiers lettrés du Cameroun en plus, un haut –fonctionnaire ». Imposture. « Non ! la preuve à neuf ans j’écrivais déjà et puis j’ai été nourri à la révolte en lisant Césaire, Mongo Béti et autres Kourouma ou Sembène Ousamne ». Et puis, il enchaîne sur les travers de l’Afrique, les tyrans, « les pantins » comme il dit des dirigeants africains. Et puis soudains d’un geste d’une élégance de lady anglaise « mais je ne suis pas pour la lutte armée, je crois fermement qu’il y a un temps pour combattre et un temps pour gagner ». Et puis tout à coup les dieux de la technique nous lâchent les piles du dictaphone numérique sont à plat.

Vite un calepin. Imperturbable Georges Yémy continue de raconter son histoire, sa mise en récit. Il a été « étudiant avec de faux papiers dans une université française » Un peu gros non ? Il poursuit « j’ai l’impression d’être mort avant de naître » . Comprenne qui pourra ! « J’ai été clandestin à l’âge de dix ans, ma mère un jour m’ a foutu à la porte. » Et puis on veut en savoir plus sur cette mère indigne, il devient pudique. Trop facile ! « Ma mère est une princesse qui s’est retrouvée enceinte sans le désirer et on l’a éloigner du pays pour épargner à la famille la honte. » Une pirouette ? « Lorsque, je me suis retrouvé hors de la maison familiale, j’ai traîné avec des dealers, des caïds à Argenteuil ». Hum ! hum ! Il ouvre son treillis et montre une blessure au couteau du côté gauche de sa poitrine qui ferait se pâmer toutes les nanas qui aiment les mauvais garçons . Le veinard !

Ensuite, Georges Yemy revient sur son grand –père, qui l’a élevé, ce grand-père dont –il porte le nom : « sache qui tu es, tu n’as pas le droit d’échouer M’bombo, (ndlr : Homonyme) Il est ma boussole ce grand-père », dit-il avec une voix presque larmoyante. Et fuse sa relation fusionnelle avec ce grand-parent « il m’a aidé à devenir quelqu’un, car j’ai connu le désespoir, les tentatives de suicide pour des raisons sentimentales, pour ma relation exécrable avec ma mère. » Tout à coup c’est le silence radio sur cet épisode de sa vie.

Une espèce de pudibonderie. Une façon de cacher la blessure profonde qui semble l’avoir marquée à vie. Et comme s’il était désolé d’avoir trop exposé ses plaies, il change de sujet et dit qu’il se passionne pour Samuel Beckett, pour Albert Camus, qu’il se réclame de Céline en matière d’écriture. Il raconte un peu la trame de son œuvre pour laquelle il est venu à l’été du livre de Metz. L’histoire d’un enfant soldat au Cameroun. Mais le Cameroun n’a pas connu de guerre ! «c’est de la fiction, et dans la fiction il n’y a pas d’espace délimité. » Et puis une fois encore on retombe dans ce mysticisme qui lui fait porter un turban : « Je viens de la fin, je marche vers le commencement, l’origine qui conduit à l’infini. » C’est ainsi que je signe mes textes et c’est pour cette raison que j’ai un tatouage de la représentation mathématique de l’infini sur le poignet. Et encore, il sort de son monde et dit avec une lucidité terrible qu’il ne se leurre pas sur la communauté noire de France. Car, la misère fait que les uns et les autres se tirent dans les pattes. » Terrible n’est-ce pas ? espérons que la communauté noire ne se suicide pas elle-même dans l’auto-flagelation et la misère qu’elle s’inflige. » Et, il redevient le petit garçon qui a du fuir en laissant ses jouets et ses nounours des banlieues chics de Paris et parle de son dernier livre qu’il écrit à la première personne du singulier. Le « je » nous a –t-on toujours dit est haïssable. Chez Georges Yemy, le « je » est un moyen de transcender son corps charnel et de rendre visite à l’autre a fin de prendre sa souffrance, de porter sa douleur, de faire un avec sa douleur. Il appelle cela l’altérité. Encore un exalté ? Non ! Nous l’avons déjà dit ce jeune homme aux yeux limpides est sérieux. Car ce qu’il cherche à montrer c’est que le gris n’est pas si gris.

Abissiri Fofana: