« Les marcheurs de Bougreville » de Mahmoud Soumaré: « Bougreville, la cité des misères-lumières »

Attita Hino et les pièces comptables. Et avec « Le grand masque a menti », elle brille. Mahmoud Soumaré, lui, a opté pour les mathématiques. Mais, en plus de décrypter les nombres, il sait lier le mot au mot, les phrases aux phrases pour suggérer des toiles sonores. D’une plume fine voire mystérieuse, l’algébriste prend en filature « Les Marcheurs de Bougreville » sur leurs sentiers sinueux. Quand les mots geignent pour accoucher l’histoire.

Makane, observateur privilégié des péripéties du récit, promène son regard. Koungourou, le nain pestiféré de Bougreville, part au village des nains. Balkiss va à la recherche de sa fille. Famakan se rend au Yémen après avoir traversé le vaste désert. Le nain, après son ascension au pouvoir chez lui, Albinosa et Rouquinio sont assassinés. Finalement, dans ce roman, les actants importants font leur expérience de la marche. Une transhumance qui révèle le refus de se confiner dans un espace cloîtré des barbelés de l’esprit.

Bougreville, en cette « aube crépusculaire », c’est l’univers de toutes les misères, la misère physique, morale voire spirituelle. C’est la peinture noire et acerbe de l’existence humaine dans cette cité-miniature où l’Homme est mu par ses faiblesses et son nanisme sur le segment du Bien. Il est éblouissant en méchanceté et autres vilenies qui empuantissent l’univers. Entre quolibets, discrimination et assassinats crapuleux, la laideur morale enserre les Bougrevillois. Un microcosme pour brocarder l’humanité et l’exhorter à emprunter les chemins de la vertu. Pourtant, Koungourou rêvait de « fabriquer une lampe qui égaierait la ville et l’homme en éclairant leurs ombres tout en éteignant leurs misères » (p.7). Cette hideur le conduit en exil, une aventure initiatique qui l’élève de son statut de hère, de gueux à celui de messie. Le voici « brusquement propulsé au sommet de la hiérarchie sociale » chez les Nains. Malgré cette ascension, haïssant un principe discriminatoire (l’élimination des hommes grands) de la « nation chez qui la vérité repose sur le mensonge du tabou » (p.31), il retourne dans sa Vallée pour prêcher l’Idéal. Son voyage de vie à trépas est le signe que les « enfants d’Adam » sont engoncés dans les méandres de la cupidité et du Mal. Pessimisme?

Dans « Les Marcheurs de Bougreville », l’on découvre un florilège de personnages énigmatiques et épais: Nankama, Famakan, Moine-Soufi, Rhayane (malgré son jeune âge)… Ces séquences de vie peuplant le récit montrent le faible que l’auteur nourrit pour la générosité. Il les peint avec son enthousiaste pinceau d’artiste.

Quoique handicapé, Koungourou est étincelant spirituellement. Une étoile. Mais une étoile évanescente. Ici, les esprits bougres sont sans identité, se fondant dans la cohue allégorique des « Trois mille trois cent trente-sept ».

Dans la thébaïde qu’est ce lumineux roman robuste qui procrée la méditation, les thèmes foisonnent. Sous le fromager des croyances ancestrales, des sacrifices humains au rêve de félicité en passant par la cupidité, le pouvoir, le statut de la femme, la misère, la discrimination, l’on note le désir d’élévation dans un monde en proie au matérialisme sauvage.
Par ailleurs, dans ce merveilleux livre, même si l’auteur pourrait s’en défendre, en filigrane, les nombres exécutent une danse endiablée soufie ; d’où l’ésotérisme profond et loquace que l’on perçoit à travers la numérologie suggérée par les 3337, 333, 1, 26… La foule, l’être, l’altérité et le vivre-ensemble dans l’harmonie pourraient s’avérer des pendants contextuels et  circonstanciels de ces chiffres.

Avec Soumaré, le récit est très imagé et ponctué par une foule de symboles; une écriture de toute beauté avec une telle richesse littéraire qu’on est forcément séduit. Cette dextérité semble prendre sa source dans la maîtrise de la langue maternelle qui enrichit l’outil officiel de communication que nous avons trouvé sous les décombres de la colonisation. Pour sûre, la narration et la poésie se donnent la main pour « conter ». Quelle esthétique! Comme chez les peintres, c’est l’écriture-tissage, un concept truculent qui brise les chaînes autour des morphèmes pour les laisser courir et porter le récit. Ce style métis où des genres roucoulent fait pâlir. Le merveilleux et la rigidité du conte voltairien, les interférences linguistiques kouroumaennes, la langue cryptée d’Hampaté Bâ, le poids des mots, la narration non-linéaire par cercles concentriques d’atypiques parcours et l’intrigue presque cachée ballotent le lecteur. Les analepses et prolepses créent un phénomène ondulatoire à travers la course de l’histoire qui bondit et tangue parfois. C’est là un rejet de la simplicité. Alors que les mots s’affranchissent, chantent et enchantent, enivrons-nous de belle écriture pour célébrer la littérature. Comment ne pas étiqueter Mahmoud Soumaré tel un partisan des puristes et perfectionnistes qui prônent le nivellement par le haut? Tout cela est exçeptionnel.

Mais, ce tissage mosaïque, proche de la sublime orgie littéraire, pourrait dérouter le lecteur moyen qui n’est pas forcément « bâti contre les séismes (…) et les intempéries » (p.151) de la hardiesse romanesque du récit éclaté et sibyllin.« Les marcheurs de Bougreville », une œuvre à décoder. Elle dissimule des trésors dans le cache-sexe de la richesse narrative et poétique. Un roman qui charme par le clairon original de l’auteur-peintre. Dans cette symphonie de cantiques charmants, ne marchant point « sur les pas du hasard », la littérature revient bercer et vêtir le silence aride pour tuer le Mal. Pour que la danse derviche de l’encre inonde l’esprit et que les hommes tètent de nouveau aux mamelles de l’humanisme.

 

Soilé Cheick Amidou

Soile Cheick Amidou: