Le parler-chanter, une œuvre mature et mageure. Un recueil de 5 pièces de théâtre alléchantes, à tout point de vue. Le titre en lui-même interpelle ! L’infinitif parler, articuler des paroles, exprime la pensée par des paroles. Si l’on se réfère à la genèse : Au commencement était la parole, on pourrait entrevoir cette œuvre comme étant une trahison du subconscient de l’artiste, le lieu d’épanchement et d’un transport humaniste de l’écrivaine pour le monde. Un vœu maternel enfoui qui l’exhorte à vouloir soigner le monde qui se donne laid et abjecte. La parole devient donc curative, préventive, bref thérapeutique. Quant à l’infinitif chanter cantaré latin, qui veut dire produire avec la voix, des sons de mélodie. La musique n’adoucit-elle pas les mœurs ? Le trait d’union est la preuve qu’il n’y a pas de fossé entre les deux.
Wèrè wèrè Liking veut par son théâtre aider à construire sans prétention un monde de justice, d’égalité de sexe. Un monde dépourvu de discrimination sous toutes ses formes.
Dans sa pièce la queue du diable, mais avant, dans l’imagerie populaire on tire la queue du diable quand on est pauvre, fauché.Ici, le diable lui même à honte de sa queue. Elle nous plonge dans une cour de justice où l’on assiste à un procès Kafkaien.L’accusé doit elle-même apporter la preuve de sa culpabilité…Elle mêle avec dextérité réalité et surréalisme. La symbolique des marionnettes dans la pièce donne à lire le double jeu du burlesque et du drame de notre société. Hypocrite à la quête effrénée de prébendes, de strapontins, en faisant fi de la morale, de la dignité qui donne sens à l’homme dans toute sa plénitude d’homme, sa part d’humanité. Ainsi assiste-t-on à une exposition des maux de la société au vitriol.
- Le viol
- L’inceste
- Le parricide
- La sorcellerie
- La vanité
L’atemporalité du personnage de N’Gonga traduit la résurgence sempiternelle des fléaux qui minent la société. Dans ce pays imaginaire Libradjan, qui interpelle le lecteur-spectateur à un besoin lancinant de le situer dans le temps et dans l’espace. Telle l’histoire est une histoire des pays des tropiques. Tant les maux semblent sui-generis et congénitaux. La panacée n’est rien d’autre que l’amour. Car absent dans un foyer construit des monstres dixit un personnage. Les sévices et brimades de la femme, celle qui porte le monde. Car elle gonfle pour donner naissance quand l’homme ronfle. Et les veuves qui souffrent le martyr avec les affres de la belle famille…
La poésie, l’expression chantée de l’écrit, s’invite de fait dans La veuve de Diyilème comme dans la précédente d’ailleurs. Le burlesque vole la vedette au pathétique pour faire un. L’éternel incompréhension dans le couple se fait jour. L’absence de l’un apporte les moments de regret. Un dilemme qui problématise la vie de couple ou la vie en couple. L’homme et la femme peuvent-ils faire corps pour être un ? Wèrè Wèrè Liking se coltine à le résoudre dans son théâtre-chanter, en stigmatisant par la même la télévision, qui devient un désintégrateur social au lieu d’être intégrateur. Elle présente l’image écornée et stéréotypée de la femme, sous un jour de vertu facile…
Héros d’Eau, n’est pas en reste des préoccupations ci-dessus.W.W.L.k fustige la sorcellerie, avec au menu le conte, une réappropriation culturelle, pour permettre aux lecteurs-spectateurs de s’égailler, de s’évader un temps soit peu mais surtout de prendre conscience de l’impératif qui est le sien. Cet aspect pédagogique du conte éminemment important apprend au lecteur-spectateur que la quête de la lumière, la recherche du bonheur n’est pas aisée. Heureux qui comme Ulysse est revenu sauf après plusieurs péripéties, comme les fils de Koba et de Kwang qui transportèrent la lumière sur les cinq doigts de leur être. Chaque doigt à un rôle capital, l’absence d’un seul constitue un manque énorme. Une gène immense. Les cinq doigts de la main synonyme des cinq continents habitables où tous les enfants de la terre viendront avec leur part de lumière. Le monde sera beau et mieux, il se portera. Pour atteindre cet objectif, il faut oser. Ne pas attendre que tout soit fait par le voisin. Si l’on veut sortir de la misère du fruit de l’indignité, en ne volant pas le fruit du labeur de ces compatriotes.
Cette terre de la maladie : ébola, sida, le palu et bien d’autres. De même que le phénomène des refugiés de guerre se multipliant, et, la famine rampante.
Sommes-nous les derniers de la classe ? affirmative pour la dramaturge !
Dans L’enfant M’bènè, elle conseille à un retour à notre culture à travers la réhabilitation des masques…et aussi au moins à la simple hospitalité qui caractérisait le continent.Ici, le pays est en quête de son passé. Il est essentiel de retrouver le tambour de l’union. N’est-ce pas là, le déficit d’union que l’artiste dénonce ? Pour le dire, elle utilise toujours le conte à la sauce musicale. L’idée de la métamorphose est recurrente.La régénérescence de l’être à travers sa progéniture. L’intertextualité de perpétuer la nature humaine, tout comme Garcia Marquez dans cents ans de solitude, dénote de l’humanisme de l’artiste.
Par ailleurs, pour faire corps avec la société dans sa totalité, elle utilise quelque fois à dose homéopathique un langage quelque peu relâché, argotique même, pour faire un clin-d’œil à une grande partie de la société exclue de l’école pour tous de Jule Ferry. La crise est arrivée là.
Mais toi lààà, tu es devenu trop kookoo.
Celui qui mange une bassine de piment sans faire sss.
Cette technique du théâtre-conte renvoie à un retour aux sources, qui replonge l’artiste dans son terreau d’inspiration légitime, négritudien, qui rappelle aux citoyens leur identité source de réveil.
Que conclure ?
Sinon, un immense plaisir du voyage d’Ulysse, je veux dire dans ce livre à thèse palpitant, qui à parler en moi, en nous, à travers le chant du retour aux sources, antidote de :
- La politique déviante de nos dirigéants, pas eux tous bien heureusement.
- Le népotisme ambiant.
- La fuite des cerveaux, handicape énorme pour le continent.
- Le manque d’amour.
- Le manque d’audace, de prise de risque.
- Le manque de justice.
Ce qui précède montre la maturité de le parler-chanter…Où l’écrivaine, peintre, poète, dramaturge, conteuse, chanteuse et romancière, dépeint non seulement l’histoire en elle enfouie, mais parle au monde dans son ensemble. Avec son cœur, son souffle qui est vie, son énergie, où elle mêle images, rythmes et métaphores à travers des mots de sa langue maternelle. Une lecture onomastique des noms est donc capitale. Par conséquent, toute lecture se voulant scientifique qui n’en tiendra pas compte serait lacunaire. Nous confessons.
Contribution à Bien-être littéraire, émission radio, sur l’œuvre de Wèrè Wèrè Liking le parler-chanter. le 11 mai 2014.
Abou Diarra