Le monde s’effondre de Chinua Achebe : Un étincelant classique !

Il s’en est allé le talentueux écrivain nigérian Chinua Achébé (le 21 mars 2013, à 83 ans). Mais est-il mort vraiment ? Les grands esprits ne meurent pas. Chinua Achébé est parti, mais Chinua Achébé est là parmi nous. Dans nos bibliothèques et dans nos mémoires. Il est là en nous. Et pour cause : Le monde de la littérature africaine et mondiale lui doit le classique « Le Monde S’effondre ». Qui a lu ce roman, originellement titré « Things All apart », ne peut que frissonner à l’évocation de ce nom. Comment oublier Unoka, la paresse insultante ; Okonkwo, l’intransigeance ; Ikemefuna, le sacrifié au nom de la tradition. Un roman gigantesque, solide, métallique. De la même lignée que « L’aventure ambigüe » de Cheikh Hamidou Kane et « Les Soleils des Indépendances » de Ahmadou Kourouma.

Chinua Achébé dans ce livre immense nous parle, à travers le parcours de son personnage central Okonkwo, de l’Afrique, son Afrique, pris dans le tourbillon de la colonisation. Il évoque le continent noir, avec ses ombres et ses lumières. Le récit est sans complaisance. Le microcosme des Ibos où évolue Okonkwo est bâti sur des croyances animistes et des valeurs séculaires comme le courage, le culte du travail, le mérite. Dans cet univers intransigeant, impitoyable et souvent aveugle, Okonkwo trace par la force de ses muscles et sa fidélité à la tradition ancestrale, son chemin. Il monte les échelons de la société et devient un notable incontournable. Mais le contact avec l’occident et le christianisme donne le coup d’envoi d’un chamboulement sans nom. Le monde des ibos s’écroule. Okonkwo qui ne peut accepter la mutation qu’il considère comme une déchéance préfère disparaître par un suicide.

Le roman d’Achébé est avant tout un témoignage renversant du choc culturel entre l’Afrique et l’Occident au XIXè siècle. Le titre de l’œuvre en français traduit l’écroulement des croyances et des valeurs de l’Afrique traditionnelle. Nous y lisons la fragilité du monde africain qui face à un Occident conquérant n’a pas les ressources pour résister, « rebondir » ou se régénérer. Le titre du roman évoque l’idée que les choses tombent en lambeaux, la société africaine se décompose. Sur la couverture de l’édition Présence Africaine, nous voyons une écriture décomposée. Les mots, les syllabes  s’effondrent « dans un univers chaotique désert où rien n’est plus ce qu’il était en avant » (Jean-Valère Djezou).

Ce chamboulement est-il une fin ? Traduit-il le pessimisme de l’écrivain nigérian ? Rien n’est sûr ! Car les mondes qui s’effondrent relèvent de la fatalité et de la logique des choses. Chaque jour, des mondes s’écroulent pour que jaillissent d’autres mondes. Ce n’est donc pas un phénomène spécifique à l’Afrique.

Le plus important est que l’Afrique puisse trouver les ressorts nécessaires pour construire sur les cendres de l’univers chu, un nouveau monde.

La pluralité de lectures de ce titre d’Achebé est la preuve qu’il a offert à l’Afrique une œuvre riche en significations et en symboles. Le titre d’une œuvre littéraire, pouvons-nous retenir, ne doit pas être simplement guidé par des raisons commerciales. Dans une œuvre littéraire, tous les signes textuel, pictural, scriptural, structural etc. doivent concourir à construire le sens. Et plus ils offrent une densité et une diversité au niveau du sens et de l’interprétation, plus le livre s’inscrit dans « l’antre » des grandes œuvres littéraires. Chinua Achébé, par le titre seulement, confirme tout le bien que les critiques du monde entier pensent de lui. Adieu l’artiste !

Etty Macaire

Macaire Etty: