L’autopsie romanesque du pouvoir


Camara Nangala vient de publier sous le double label Frat-Mat Editions/Calao Editions, «Le printemps de la liberté». Un roman contemporain. Texte dense, style dépouillé, mais incisif, au service d’une trame actancielle captivante, la dernière livraison romanesque de Camara Nangala, «Le printemps de la liberté», est d’une actualité déconcertante.

En effet, l’auteur, à travers ce roman, s’érige en témoin de son temps, en opérant une sorte d’autopsie de l’exercice du pouvoir à l’aune des démocraties balbutiantes et/ou contrastées dans un contexte mondialisé. «Le printemps de la liberté», derrière une plume romancée est une incursion dans les méandres des premiers cercles des dirigeants africains. Politiques notamment. Camara Nangala y stigmatise les inconduites sociales des hommes ayant entre leurs mains la destinée de leur pays et entretenant une gestion opaque du pouvoir à eux confiés. Sans oublier les dérives sociales de toutes ces personnes investies d’une parcelle de pouvoir ou d’autorité qui s’en laissent griser, en usent pour abuser leurs concitoyens. Donnant ainsi force de vie à la pensée de Lord Acton: «Le pouvoir rend fou. Le pouvoir absolu corrompt absolument».

La trame: un voyage en trois dimensions
L’ouvrage s’ouvre sur le voyage imminent de Wonouplet, un des principaux personnages, à destination du nord de son pays. Comme sur un écran de télévision, l’on découvre, au cours de ce voyage, l’attitude révoltante des «hommes en tenue» sur les routes, le peu d’égard accordé aux malades dans les formations sanitaires publiques, la paupérisation alarmante des masses paysannes, l’incohérence de l’administration publique et la précarité existentielle des travailleurs du public et du privé. Bref, un chapelet de maux dont sont comptables les tenants du pouvoir, fossoyeurs de l’économie qu’ils prétendaient faire prospérer.

A côté de ce voyage physique, il y a un voyage mental. Niepa Bruno, professeur de lettres de lycée, écrit à ce propos : «L’écrivain investit la mémoire de Wonouplet qu’il éventre, donnant ainsi à voir les comportements, à la fois indécents et licencieux, de petits enseignants qui ont une vision étriquée de leur noble mission ; d’agents des forces de l’ordre, dont l’intelligence intégralement logée dans les muscles, qui sèment la mort et la désolation dans une cité universitaire…».

Le troisième moment du livre et dernière forme de voyage revêt une dimension hautement métaphysique. Et c’est dans la localité de Papara que ce voyage prend corps. Ici, l’homme et la nature vivent en parfaite osmose ; le réel et l’irréel se mêlent pour extirper des esprits et des cœurs le mal, ce monstre multiforme, véritable virus qui se propage dans la société.

Wonouplet aura-t-elle le courage, face à ces trois dimensions, de s’engager dans la lutte pour le triomphe de la liberté, comme l’y convie, ardemment, Pessa? Leur amour, si passionné, résistera-t-il aux coups de boutoir du système établi? Pessa survivra-t-il aux foudres des demi-dieux?

Le sens: le peuple kidnappé et embarqué
Le Pr Séry Bailly, le préfacier, s’interroge et interroge sur l’essence et le sens du livre: «Comment ce roman, plein de voyages, pourrait-il ne pas être perçu comme celui d’une grande et longue quête? Des faux voyages dans lesquels le peuple se trouve kidnappé et embarqué, nous passons au véritable voyage initiatique pour arriver à une destination doublement heureuse, car elle est la fois fête de l’art et célébration de l’amour. Malgré les symboles abondants de mouvements, en dépit des moyens puissants permettant aux prédateurs de fondre sur leurs victimes, nous ne sommes pas dupes. Notre histoire marque le pas et fait du sur-place. Le même suit le même. Les complots se synthétisent ici, en se superposant, pour nous faire payer «l’impôt synthétique» de notre histoire, sans que nous ayons le droit de la faire. Payer un impôt pour une activité qu’onn’ a pas le droit d’exercer».
Initiatique et ludique, le roman de Camara Nangala est une invite au voyage pour découvrir et se découvrir, se laisser instruire pour se laisser transfigurer.
Entre le spleen du blues et la poésie militante du jazz, éclot un zouglou pour murmurer ce message aux peuples du monde entier: le pouvoir vous appartient ne vous en laissez pas spolier par des usurpateurs.

Le printemps de la liberté, 4e édition, Frat-Mat Editions/Calao Edition, collection Baobab, Abidjan, 2010, 372P.

Remi Coulibaly: