I. Le jardin d’Adalou, au cœur d’une atmosphère macabre
La première page du livre plante un décor sinistre. Elle nous installe dans une atmosphère mortuaire. L’ambiance qui sévit est celle d’un cimetière.
Les lieux où surgit Gaston, le premier personnage de l’œuvre, par ordre d’entrée en scène, reflète l’horreur. Nous avons l’impression de voguer dans un univers sépulcral dans lequel la vie est totalement niée : « Là où les gens finissaient par grappes, bouches ricanant, faces contre terre, lèvres retroussées, ventres en outres putrides grouillant de vers, d’asticots et d’insectes de toutes sortes » (page 3).
Cette atmosphère funéraire est renforcée par les différentes connotations de la brousse, l’espace où se déploie la scène. C’est un lieu où règnent en permanence l’insécurité et le danger. Elle est peinte comme un cadre d’angoisse et de périls. Le village et la ville sont aussi loin d’être des lieux de tranquillité. Le danger y règne également et en permanence. Les habitants semblent simplement survivre. Les assassinats de Lasso Emmanuel et Abenan en sont la preuve. Le portrait que l’auteur dresse de Gaston n’est pas fait pour apaiser cette atmosphère oppressante. Bien au contraire. Il est identifié à une « hyène » (P12). Il est fait mention de sa carrière de « détrousseur de cadavres » (p3). Toute la page 3 lui est consacrée : « la souffrance des autres lui était étrangère, elle ne le concernait pas ». En face de lui, se distingue tristement Esperanza, la petite fille. Le contraste entre la fragilité et l’innocence de la fillette et le cynisme de Gaston est frappant. Il participe à inoculer de la pitié chez le lecteur. L’atmosphère prend dès lors les couleurs du pathétique.
II. L’omniprésence d’un climat de terreur dans le jardin d’Adalou
L’atmosphère macabre décrite plus haut s’articule avec celle de la terreur. Le livre, notamment dans sa première moitié est fortement marqué par l’omniprésence de la violence dont la guerre est le point culminant. La guerre est omniprésente dans l’œuvre même si elle n’est pas décrite directement. Cette violence, au second niveau prend la forme de sévices corporels, de tortures et de chantages les plus inimaginables. Elle s’exerce sur des êtres fragiles, notamment l’enfant et la femme incarnés par Esperanza le personnage principal de l’œuvre. Tous ceux qui à un moment de la vie d’Esperanza ont été ses « tuteurs » n’ont jamais été tendres avec elle. Gaston, habité par le désir de tirer profit de sa trouvaille n’hésite pas à user de la violence pour la dompter. Gnalika cette tenancière de restaurant à qui Gaston avait vendu Esperanza est une femme cynique, presque sadique. Boniface qui la recueille suite à la mort de Gnalika est rongé par une jalousie meurtrière. Quant à Lasso, il est incontestablement l’incarnation de la brutalité la plus vile. En observant le tempérament de tous les « tuteurs » de Esperanza, nous pouvons dire que l’atmosphère macabre au départ a cédé sa place à une atmosphère oppressante et pathétique due à la permanence de violence.
III. La saison des lueurs dans Le Jardin d’Adalou
L’atmosphère se décrispe au fur et à mesure qu’Esperanza est poussée par la providence vers des horizons moins horribles pour ne pas dire plus humains. Des personnages et certaines circonstances vont impacter le climat de son espace vital.
L’entrée de Goliath en jeu et dans sa vie délie progressivement les chaînes qui la clouaient à la misère. Goliath apparaît comme un messie pour la jeune femme. Les lettres de l’alphabet qu’elle apprend à déchiffrer et à combiner à ses côtés ont une valeur prométhéenne. Elles lui ouvrent lentement et progressivement les portes d’une autre vie faite d’espoir et de lumières. Le lecteur pris par l’étouffement au début de l’œuvre retrouve sa respiration normale. L’atmosphère humanisée, domestiquée offre des possibilités sur l’avenir.
L’arrivée d’Esperanza à Abidjan, l’ouverture de son magasin de pagne, la rencontre d’Emmanuel et la mise sur pied de la structure Le Jardin D’adalou sont autant d’événements heureux qui diluent l’atmosphère de violence. A partir de la troisième partie du roman, Le climat prend souvent des couleurs de l’euphorie. Le vocabulaire est plus coloré. La rencontre d’avec Emmanuel ajoute une autre couleur à la vie d’Esperanza : l’amour. L’amour transforme sa vision de la vie et déteint positivement sur le climat ambiant. Malgré l’assassinat d’Abenan, la première présidente de leur organisation « le jardin d’Adalou » et d’Emmanuel, la dernière partie du roman dans l’ensemble baigne dans une atmosphère qui oscille entre la tranquillité et l’inquiétude.
Si la violence décroit, si le corps d’Esperanza est épargné des sévices et autres tortures physiques, son univers immédiat est toujours exposé à des risques d’agression. Le danger d’un assassinat plane au-dessus de sa vie. En fin de compte la deuxième moitié de l’œuvre baigne dans une atmosphère en clair-obscur avec une prééminence des lueurs. Les dernières lignes du livre laissent au lecteur une impression de liberté et de résurrection.
Cette étude du roman « Le Jardin d’Adalou » nous révèle que l’atmosphère de l’œuvre n’est pas figée et statique. Elle évolue en fonction de l’itinéraire d’Esperanza.
IV.Quelles significations peut-on tirer de cette atmosphère changeante et fluctuante ?
Il s’agit pour l’auteur, à travers cette atmosphère mortuaire et terrifiante de faire découvrir l’horreur de la guerre. En créant l’effroi et l’angoisse dans l’esprit du lecteur, l’autrice veut faire prendre conscience de ce que la guerre est la laideur achevée. Entre les lignes, l’écrivaine flétrit l’irresponsabilité des Africains, cette tendance qu’ils ont à ne pas pouvoir surmonter leurs différends, cette tendance à laisser l’instinct triompher sur la raison. L’horreur décrite ici est une sorte de miroir tendue à l’Afrique afin qu’elle se voit telle qu’elle est. C’est-à-dire une terre de désespérance, de l’infécondité, de la damnation.
Commencée dans un climat macabre et morbide où la mort et la violence tissent les jours de leurs fils sombres, l’histoire de notre roman s’éclaire et s’embellit lentement. L’atmosphère finit par se délester de ses nuages pour prendre les couleurs de la vie. L’une opposée à l’autre, on peut dire que la seconde vient en contrepoids à la première. Il faut que l’horreur cède sa place à la lueur pour que la vie ait un sens. Cette évolution positive du climat général de l’œuvre témoigne de l’optimisme de l’écrivaine pour qui il ne faut pas désespérer de l’Afrique et de l’homme. Si Esperanza a triomphé, si elle est sortie entière des serres de la guerre, c’est parce qu’elle incarne la pureté, l’innocence, l’avenir. Josette Abondio par cet artifice démontre que tout est possible. Si l’atmosphère euphorique est souvent perturbée par des vents contraires et des ombres, c’est parce que rien n’est acquis définitivement. La paix et la liberté demeurent des conquêtes de tous les jours. En bref, le Jardin d’Adalou symbolise la vie tout court, dans ses différentes oscillations, dans sa dualité.
Au terme de notre parcours, force est de constater que l’étude de l’atmosphère est importante dans l’approche de l’œuvre Le Jardin d’Adalou. Macabre, terrifiante et souvent paisible et euphorique, l’atmosphère est une des clés les plus importantes par laquelle il est possible de cerner le sens de ce livre. C’est l’atmosphère, à notre sens, qui rend possible la vie du livre et nous fait voir de près l’intention de l’auteur. Le Jardin d’Adalou est un texte qui sert de prétexte à l’autrice pour s’adresser à la conscience collective. L’originalité de ce roman réside dans le fait que sans raconter la guerre, elle réussit tout de même à étaler au grand jour sa laideur. Si malgré le climat d’horreur et de terreur Eperanza triomphe c’est parce que ce roman est en réalité un appel à plus d’humanité et de fraternité.
Etty Macaire
Josette Desclercs Abondio, Le jardin d’Adalou, Roman, éditions Les Classiques ivoiriens, 2012