LA PART DU LIBRE DANS LE DEVELOPPEMENT NUMERIQUE DE L’AFRIQUE

L’une des caractéristiques de l‘évolution du secteur des Technologies de l’Information et de la Communication  est la généralisation du logiciel libre. Cette tendance s’accompagne d’une plus grande ouverture en matière de conception de logiciel. Au cours des 10 dernières années selon la CNUCED, les applications reposant sur le logiciel libre ont continué à gagner des parts de marché dans de nombreux secteurs de développement. Les aspects relatifs au développement des logiciels libres ont été abordés par la CNUCED dans son rapport E-Commerce and Development Report 2003 (Rapport sur le commerce électronique et le développement, CNUCED, 2003b).  Selon ce rapport, les gouvernements, les entreprises et la société  devraient réfléchir aux opportunités qu’offriraient une démarche positive et dynamique vis-à vis du logiciel libre.

Mais qu’est-ce que renferme le concept ‘’logiciel libre et quelles en sont les implications ?

Comme le mentionne  l’association APRIL[1], le logiciel libre n’est pas une nouvelle technologie. C’est un mode de production et de distribution du logiciel, c’est-à-dire un ensemble de pratiques concernant le management des projets, la gestion du code source, les canaux de mise à disposition des produits, les conditions légales d’utilisation, l’assistance technique, et même le marketing et les forces de vente[2]. Sans que le mode de production ne soit une innovation, la notion d’innovation dans le logiciel libre se trouve dans l’ampleur et les usages qui se manifestent sous plusieurs formes[3] à savoir l’écosystème mise en place  qui part de la production à la mise en œuvre chez les utilisateurs, à  la « démocratisation[4]» du logiciel.

Les  professionnels s’accordent à le définir comme le logiciel des quatre libertés : La liberté d’utiliser le logiciel pour n’importe quel usage, la liberté d’étudier le fonctionnement du logiciel, la liberté de copier le logiciel et la liberté de le modifier et d’en redistribuer les modifications. Les libertés d’étude et de modification du logiciel impliquent la disponibilité du code source, c’est à dire de la recette de cuisine du logiciel, permettant à des développeurs informatiques d’améliorer ou de corriger le logiciel. À l’inverse, la plupart des logiciels vendus avec les ordinateurs sont dits propriétaires : on ne dispose que d’un droit d’utilisation limité sur ces logiciels, et seul le code machine, incompréhensible pour l’humain, est disponible, rendant toute étude ou modification impossible[5]. Le logiciel libre alors se présente comme  une alternative aux logiciels dits « propriétaires[6] » qui sont limités par les systèmes des droits d’auteur et qui généralement ont pour objectif le contrôle de la diffusion du logiciel afin de permettre la vente.

Il faut cependant différencier le logiciel libre du  gratuiciel[1] « freeware[2] ». L’ambiguïté venant de l’expression anglaise « freeware[3] », qui signifie aussi bien libre que gratuit. Mais toujours est-il que «Le libre n’est pas gratuit et le contraire de libre n’est pas commercial ».  Dans la pratique et toujours selon l’APRIL : « Le terme Logiciel Libre fait référence à la définition de la Free Software Foundation, tandis que le terme « Open Source » fait référence à celle de l’Open Source Initiative. En pratique, ces deux définitions sont proches. Elles présentent toutefois des vues sensiblement différentes. Le mouvement du Logiciel Libre est avant tout éthique et philosophique, basé sur le partage de la connaissance et l’entraide, là où le mouvement Open Source met en avant les logiciels libres pour leurs avantages pratiques. En outre, le terme « Open Source » a souvent été utilisé dans un sens erroné pour qualifier des produits ne répondant pas aux critères de l’OSI. Le terme Logiciel Libre étant plus précis et renforçant l’importance des libertés ». La caractéristique du libre est alors de créer un pot commun auquel chacun peut ajouter quelque chose et ainsi de créer de la valeur.  La valeur apportée aux utilisateurs bénéficie ainsi également d’une diffusion plus rapide des technologies et des dernières évolutions. Prenons l’exemple de la contribution de Sun Microsystems à la communauté OpenOffice.org avec le développement d’une boîte à outils Open Document Format (ODF) visant à séparer les outils de bureautique de la gestion des documents. Avec le développement et la promotion de ce nouvel outil, l’éditeur prouve sa capacité à répondre aux besoins de ses clients tout en permettant à la communauté des logiciels libres de créer de nouvelles fonctionnalités ou utilisations. Et les opportunités offertes par ce cercle vertueux de collaborations croisées sont pour l’ensemble des parties prenantes (Sun Microsystems, communautés, utilisateurs) aussi nombreuses que les volontés respectives de chacun.

Quel est alors l’intérêt  du ‘’libre’’ ? Pour reprendre les termes d’APRIL, les propriétés de dynamisme et de sûreté des développements réalisés par les communautés se traduisent en avantages concurrentiels et économiques pour les entreprises dont l’activité repose sur le Logiciel Libre. Notamment, l’usage du Logiciel Libre permet de réduire le time to market (« temps de mise sur le marché ») d’une solution, et d’améliorer la productivité de l’économie numérique en s’insérant dans un marché mondialisé à forte réactivité pour un coût organisationnel minimal.

La création de valeur dans le Logiciel Libre est liée à la rapidité de mise à disposition des solutions, de leurs évolutions, ainsi qu’à la prise en compte des possibilités offertes par les nouvelles méthodes de travail collaboratif. Les acteurs professionnels du marché se situent sur un continuum allant du métier d’éditeur au service. Des entreprises industrielles dont l’activité principale s’écarte de ces modèles (constructeurs, fournisseurs de services en ligne, utilisateurs) emploient du Logiciel Libre pour des usages banalisés à un coût faible (commodité) et pour des situations spécialisées ou complexes (applications métier). Tous ces acteurs s’organisent en une chaîne de valeur qui constitue un écosystème diversifié pour produire une activité économique en plein essor : celle du Logiciel Libre dont le moteur principal est la dimension communautaire autour de la valeur ajoutée. La publication dans les communautés-projets sur l’Internet permet un accès généralisé à la technologie, une meilleure diffusion du savoir. Globalement, l’adoption des technologies subit un double phénomène d’accélération : la baisse du coût d’accès au savoir et le levier de la distribution à travers le réseau mondial. La valeur apportée aux utilisateurs bénéficie ainsi également d’une diffusion plus rapide des technologies et des dernières évolutions.

Certains gouvernements estiment en effet que le logiciel libre est un moyen d’aider au développement des capacités informatiques locales (CNUCED 2012). Il offre davantage de possibilités aux petites entreprises locales de s’installer facilement sur le marché.

Comment  comprendre la faible utilisation des logiciels libres en Afrique ?

Selon une récente enquête menée en Egypte et qui pourrait s’appliquer à nombre de pays africains, plusieurs raisons semblent expliquer le modeste rôle des logiciels libres dans les entreprises informatiques africaines.

D’abord, nombre d’utilisateurs accordent une importance à la réputation des marques des logiciels propriétaires. Les noms Microsoft et autres semblent leur apporter une certaine garantie. Ensuite, la plupart des utilisateurs publics et privés ramènent constamment la qualité d’un produit à son coût. Ils préfèrent donc se passer des solutions bon marché.  A cela s’ajoute les tactiques commerciales peu orthodoxes de certains grands distributeurs vis-à-vis des institutions publiques et privés ont permis aux multinationales d’entretenir des liens étroits avec les décideurs. Enfin, l’absence de sensibilisation et la faible demande contribuent à réduire les offres emplois dans les conceptions des logiciels issus des logiciels libres (Rizik et El-Kassas 2010). Alors que la tendance mondiale est à l’utilisation des logiciels libres dans les secteurs publics comme privés en France, en Allemagne et autres pays développés, l’Afrique est à la traine. En Russie pour ne citer que cet exemple, la mise en œuvre des logiciels libres est encouragée et elle s’étend. Selon les informations non officielles de OpenNet.ru, le marché représentait 79 millions de Dollars en 2009. Toujours dans la même année, le ministère de la communication et des médias a élaboré un plan de mise en œuvre des logiciels dans les administrations publiques, des travaux étant actuellement en cours dans ce domaine en collaboration avec le ministère du développement économique. En 2011, le ministère de la communication a créé la plate-forme logicielle nationale, un prototype fondé sur Linux, un contrat ayant été passé avec (Pingwinsoftaware) une société informatique locale (CNUCED 2012). Le logiciel libre constitue donc un véritable catalyseur de développement comme le souligne dans une de ses chroniques, Phillipe Scoffoni, responsable informatique externalisé Open-DSI : « 100 euros dans le logiciel libre égale à 100 euros dans l’économie locale ».

Quelle option pour les pays africains ?

Au regard de l’évolution de l’économie africaine qui affiche une croissance moyenne au-delà des cinq chiffres, vu la caractéristique du marché africain basé sur les petites entreprises, vu la jeunesse du continent, l’usage des logiciels libres et open source ne ferait que booster la production locale, dynamiser la production nationale et aiderait l’Afrique à s’offrir une place de choix dans le marché international. Nos Etats gagneraient plutôt à ne pas privilégier les modèles développés par les éditeurs propriétaires, étant entendu que ces modèles sont généralement orientés vers les tranches supérieures des consommateurs et fortement inspirés de pratiques caractéristiques d’outre-Atlantique. Outre le fait des licences à payer pour les logiciels propriétaires, il y a risque de ne pas pouvoir répondre aux besoins réels locaux. Pour ce faire, il convient de proposer des recommandations de normes fonctionnelles ouvertes, correspondant à une approche modulaire. Autrement dit, il s’agit de réaliser une veille technologique de manière à actualiser sans cesse une liste des fonctionnalités à offrir, de rassembler ces fonctionnalités dans des composants, unités logiques à décrire dans une cartographie générale sous forme de briques logicielles. Libre aux développeurs de réaliser ces briques en logiciels ouverts ou propriétaires, l’essentiel du point de vue de la puissance publique est son implication dans le processus de normalisation des interfaces avec description des entrées-sorties, de telle sorte qu’il y ait à la fois garantie de compatibilité et liberté d’entreprendre.

Yves Fulgence Batoua
Yves Fulgence Batoua: