Interview: Fatima Cherfa-Turpin auteur de «La condition juridique de la femme rurale Kabyle»


La femme possède un statut juridique en Algerie depuis 1747”
Fatima CHERFA-TURPIN après plus de dix années de recherche sur les cultures du monde et le statut de la femme au sein des sociétés traditionnelles dans le contexte anthropo-juridique vient de publier aux Editions Apopsix un livre intitulé «La condition juridique de la femme rurale Kabyle» À l’occasion de la sortie de ce document juridico-anthropologique qui a beneficié d’une investigation de fond dans le traitement du sujet, 100%culture s’est entretenu avec cette digne porte parole des femmes en Algerie. La situation concernant la violence et l’exclusion faites aux femmes en Algérie reste déplorable aujourd’hui. Vous venez de sortir aux Editions APOPSIX à Paris, une livre intitulé “La condition juridique de la femme rurale en Kabylie”.

En Algérie, les violences contre les femmes se manifestent de multiples façons : actes de violences physiques, insultes, menaces, restrictions… quelques soient les formes qu’elles prennent, les violences visent à la fois l’intégrité physique et la dignité de la femme. Il existe également d’autres formes de violences dont on ne parle jamais, surtout de la part des victimes, comme les violences sexuelles, toujours occultées par les acteurs sociaux. Le phénomène existe depuis longtemps et s’est accrue ces dernières années mais l’Etat tourne le dos à ce fléau. Nous avons affaire à une violence très difficile à quantifier car, faute d’enquêtes menées sur le terrain, nous sommes confrontés à une absence de chiffres qui empêche de se faire une idée précise du problème.

A la lecture de votre ouvrage, la femme reste exclue c’est un fait, tout au moins sur le plan juridique. Mais la situation sociale de la femme rurale kabyle n’en est pas pour autant désastreuse comme cela peut être le cas pour les femmes afghanes ! Rassurez-nous…
Des femmes errantes dans les campagnes de Kabylie comme on peut le voir aujourd’hui dans les grandes villes occidentales est un cas très rare. Il s’agit d’un phénomène exclusivement urbain. La véritable exclusion se situe à l’endroit des organismes sociaux qui pourraient prendre en charge les femmes exclues qui se retrouvent avec leurs enfants à la rue, suite à un divorce ou à une répudiation, mais rien n’est fait pour améliorer leur situation. Le milieu rural a été épargné de ce fléau. Les gouvernants actuels ne font rien pour apaiser la souffrance des femmes. En Algérie, il existe deux catégories de décideurs aux affaires du pays : Les progressistes, malheureusement minoritaires, et les conservateurs. Ceux qui œuvrent pour le progrès et la démocratie, travaillent au développement de l’Algérie et oeuvrent à émanciper la femme en augmentant ses accès aux postes à responsabilité, mais face à ces efforts sincères, la femme fait l’objet d’une puissante discrimination institutionnelle et sociale qui émane des partis conservateurs majoritaires dont la vision politique s’appuie sur un archaïsme politique épuisé des textes coraniques.

Mais le statut inférieur de la femme algérienne et Kabyle ne date pas d’aujourd’hui !
Algérie et Kabylie appartiennent au bassin méditerranéen dont les sociétés traditionnelles sont issues d’un système patriarcal vieux de plusieurs millénaires! Dans cette organisation sociale coutumière, la femme algérienne et la femme kabyle sont sous tutelle, ce qui signifie qu’elles ont le statut d’une personne mineure. La conséquence directe est l’inégalité entre hommes et femmes. Or, nous sommes là, dans une contradiction totale des textes de la constitution algérienne qui envisage une égalité devant la loi pour tous les citoyens de nationalité algérienne sans distinction de sexe! La femme est donc l’égale de l’homme du point de vue de son statut social, tout au moins. Les partisans de la parité ne parviennent pas à faire entendre leur voix car le projet politique et social des conservateurs freine toutes tentatives d’évolution de la condition juridique des femmes en Algérie, leur projet d’émancipation étant enclavé à l’intérieur des préceptes de la religion musulmane et l’arabisation qui prônent le retour aux lois coraniques, totalement restrictives pour les femmes. Le bras de fer actuel est celui là, et au milieu de tous les débats et de toutes ces pressions, il y a la femme.

Depuis 1962 à jusqu’à nos jours, rien n’a changé en effet. La femme est sous le joug du Code musulman qui ordonne à la femme d’obéir à son mari, de dépendre de lui et donc de rester «éternellement» sous sa tutelle. Comment voyez-vous cette situation se résoudre dans les années à venir?
Après la conquête musulmane, les kabyles ont embrassé l’Islam, la religion majoritaire pour la plupart des Kabyles aujourd’hui. En Kabylie, la religion musulmane est devenue une sorte de tradition partagée entre d’autres coutumes traditionnelles préislamiques que les kabyles continuent d’observer dans leur vie. Il existe donc un brassage des coutumes purement kabyles et celles issues de la religion musulmane. Il s’agit d’une forme de syncrétisme qu’il faut considérer lorsque l’on souhaite comprendre la problématique des femmes aujourd’hui.

Votre analyse anthropo-juridique du problème des femmes en Kabylie est inédite. Vous pensez qu’il faille passer par le juridique pour entrevoir des solutions ?
La littérature existante avant l’Indépendance de l’Algérie concernant la femme kabyle était une littérature coloniale, donc fortement orientée, dans laquelle la femme est décrite, soit comme un facteur de retard, soit comme une personne émancipée et libre en comparaison de la femme arabe. Ces travaux, produits par l’ethnologie colonialiste visaient à initier des réformes juridiques pour modifier le statut personnel des indigènes tantôt pour affaiblir les minorités ethniques, tantôt pour nourrir idéologiquement une politique séparatrice entre arabes et kabyles. La production littéraire de l’ethnologie coloniale fut reprise après l’Indépendance par des anthropologues contemporains. Or, ces chercheurs ont reproduit les mêmes stéréotypes que leurs prédécesseurs, renvoyant la femme kabyle dans un imaginaire collectif totalement surfait : femme belle, libre, travailleuse et intelligente. C’est flatteur mais très réducteur !

Aussi, c’est façon de lui donner une légitimité historique et juridique qu’aucun chercheur ni juriste ne lui avaient donné jusqu’à présent est pour vous la direction à suivre pour solutionner le problème de fond concernant les femmes, c’est çà ?
Cette carence à l’endroit du droit des femmes me conduit à réfléchir d’une autre manière en ramenant les travaux de mes confrères anthropologues, sur le terrain du juridique afin de réhabiliter la femme dans son contexte historique. Il faut savoir que la femme possède un statut juridique depuis 1747 et ce n’est pas encore gagné !

Vous vous êtes arrêtée à une aire culturelle spécifique, celle de la Kabylie maritime. Comment ce choix a t-il été déterminé ?
La situation juridique de la femme rurale kabyle est le sujet de ma thèse qui s’est appuyée sur des matériaux rapportés de mon étude de terrain. La femme rurale kabyle est à mon avis un échantillon représentatif de la population féminine en Algérie. Puisqu’il existe un Code de la Famille qui s’applique à toutes les algériennes, kabyles comprises, j’ai proposé de réfléchir sur le problème de manière locale en ayant recours, chaque fois que cela est possible, au Droit coutumier afin d’éviter de passer par le Code de la famille et ses dispositifs complexes.

Quel but dans tout cela ?
Pour réduire les discriminations car en cas de violence, mieux vaut en effet trouver des arrangements à l’amiable, c’est-à-dire à favoriser tant que faire ce peut, le code traditionnel en vigueur. La coutume chez les kabyles, c’est quelque chose de très vivant vous savez ! Concrètement, dans le contexte social et culturel actuel, mieux vaut chercher à éviter à la femme d’être confrontée à l’appareil judiciaire qui est long et ne lui rend pas service, exception faite peut-être dans des affaires relevant du pénal. Le droit coutumier est efficace car il s’appuie sur des notions de fraternité, de respect et de solidarité. Tous conflits dans ce contexte, est supposé être réglé au sein de la société civile kabyle, avec toujours en filigrane, l’influence des grandes familles qui font autorité, l’implication de l’officier de police ou du maire qui peuvent constituer un bras de fer contre les hommes tyranniques qui battent leur femme, et dans des cas plus graves encore, contre les violeurs.

Dans tous les cas où la femme est directement meurtrie dans son intégrité physique et son honneur comme dans le cas d’un viol. La mentalité kabyle pourrait se passer du recours à la justice ?
Nous avons aujourd’hui de nombreux exemples d’hommes ayant rendu justice eux-mêmes. Ce n’est pas un problème en soit. Ce qui pose problème, c’est que la société civile actuelle est frappée par l’esprit individualiste provenant de l’Occident. Les conséquences sont lourdes d’effets puisque les sages, c’est-à-dire les anciens ne s’impliquent plus dans la gestion des problèmes comme un viol survenu au sein de la communauté, laissant la justice régler le problème à leur place. Le sage du village a été remplacé par l’appareil judiciaire officielle.

Si nous ne pouvons plus compter sur la sagesse des anciens, qui est en mesure de reprendre le relais ?
Pour régler ce problème il est nécessaire que soit créé d’avantage de structures d’aide aux femmes comme des associations, des rassemblements, la vulgarisation des droits des femmes sous forme de brochures ou fascicules… Ensuite, faire une médiation entre l’appareil juridique institutionnel et la justice coutumière. En fait, il existe un faisceau de droits concernant les femmes mais la plupart d’entre elles, surtout les femmes rurales, les ignorent. Pour cela il faut des personnes bien formées sur la problématique des femmes, qui soient disponibles et capables de se mobiliser en leur faveur. Or, comme il n’existe pas de système d’aide juridictionnel en Algérie, de nombreuses femmes se retrouvent dans l’impossibilité d’être représentées et défendues par un avocat faute de moyens financiers suffisants. C’est tout le problème.

Là ou l’on peut dispenser cette information concernant les droits des femmes, c’est évidemment à l’école.
Un programme pédagogique simple et adapté devrait être réfléchi en effet, mais pas seulement au sein des écoles, ce travail d’éducation doit pouvoir se faire dans les secteurs sanitaires (cliniques crèches, hôpitaux…) et également auprès des professionnels du droit, notamment auprès des cabinets d’avocats. Mais ce n’est pas tout : Il faut que cela relève aussi de la volonté des femmes. La femme doit vouloir chercher les informations opportunes qui vont l’aider à s’en sortir. Or ce n’est pas le cas actuellement, parce qu’elles ne croient pas au système juridique en place, elle s’en méfient et c’est souvent de guerre lasse qu’elles entament des démarches qui, la plupart du temps, n’aboutiront pas en leur faveur. Pire, leurs causeront du tord ! Souvent aussi, parce qu’elles ne connaissent pas leurs droits, les femmes attendent une solution miracle du juge face auquel elles se retrouvent à exposer leur problème. Pour elles, parler à un juge, c’est sortir vainqueur ! Leur ignorance, on l’imagine sans peine, est souvent lourde de conséquences…

L’Occident est constitué d’Etats-Nations qui reposent sur un droit collectif axé autour du principe de démocratie. La parité Homme-Femme prend son sens dans le tronc commun des quelques 40.000 lois, rien que pour votre pays la France ! L’Occident pourrait-il être un modèle juridique efficace qui pourrait être exporté ?
Trop de lois tuent la Loi. La preuve est que l’appareil juridique français n’a pas mis à l’abri les femmes contre les violences conjugales. La femme occidentale est peut-être victime de cette égalité. En Afrique le problème se pose autrement car nous avons affaire à des pays en transition. La plupart sont des états-nations qui ne reposent pas sur le droit. Nous avons affaire à des démocraties de façade. La femme africaine se bat aujourd’hui pour obtenir l’égalité des sexes, mimant par-là la femme Occidentale qui a gagné son statut au prix de nombreux combats. Mais je le répète, sa situation n’en n’est pas moins dramatique aujourd’hui…

Comment voyez-vous l’avenir pour les femmes Kabyles et algériennes ?
Il n’existe pas de société sans violence et sans discrimination. Le combat des femmes aujourd’hui porte sur l’idée de réduire la violence qu’elles subissent. Il n’existe sans doute pas de panacée en la matière. Probablement que le système nordique présente certains avantages car il favorise le planning familial et protège le statut de la famille. L’origine de la violence reste le propre de l’homme. Chez l’humain la violence est latente et peut se manifester d’un moment à l’autre. On ne peut pas lutter contre notre propre nature profonde. Avec les moyens existants, nous ne savons pas faire autre chose que jeter les auteurs de violences en prison et en punir les récidivistes. Ce n’est pas le juridique qui pourra solutionner cette violence. Mais si on arrive à instaurer une politique de prévention pour lutter contre les individus violents, on pourra alors envisager une politique de protection plus efficace au profit des catégories fragiles, donc menacées par les violences masculines : les mineurs, les vieux, les handicapés et les femmes. Pour cela, il nous faut revenir aux valeurs fondamentales en réintroduisant à travers l’éducation des jeunes générations, une vision universelle de l’homme, de la société et de la Nature.

Firmin Koto: