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Interview avec Arsène Ablo, auteur de « Les crocs-niques de Leblanc »

Macaire Etty | | Litterature

Arsène Angelbert ABLO est un écrivain ivoirien multidimensionnel. Il est, en effet, dramaturge, poète et romancier. En 1999, la fondation PANAFCOM lui décernait le Prix spécial du Jury, catégorie THEATRE quand en 2007, Le premier prix Catégorie Théâtre des Manuscrits d’or, fit de lui le premier lauréat et en 2009, la consécration sur le plan international, plus précisément au niveau de la francophonie où toutes ces régions regroupées au sein de l’AIRF (l’Association Internationale des Régions Francophones) le distinguait avec le Premier Grand Prix de l’AIRF pour mon roman Cœurs d’état, paru aux éditions les grilles d’or à Lyon.  Il vient de publier en cette année 2013    à Paris Les crocs-niques de Leblanc  chez le Petit Editeur.

Vous venez de publier dans une maison d’édition en France, un livre qui s’inscrit dans le genre dramatique Les Crocs-Niques de Leblanc. Roman, poésie, théâtre…Peut-on dire que vous êtes un auteur polyvalent ?

Je suis très à l’aise dans toutes ces formes d’expressions littéraires que j’ai citées plus haut, et le théâtre est celle par laquelle j’ai fait mon baptême d’écrivain en France puisque en 2000, je publiais ma première œuvre dramatique aux Editions l’Harmattan à Paris. Il s’agit de Ah ! Ce ventre.

En plus de ce baptême, mon initiation à l’écriture dramatique s’est faite avec mon père, un homme de théâtre que Feu Noel EBONY a appelé l’homme-orchestre. Mon père Quenum Kouassi ABLO était Acteur, metteur en scène, et dramaturge ; il était aussi percussionniste et danseur, à l’Ina l’actuel Insaac, on parlait d’expressions corporelles.

J’aurais ne pas pu lui ressembler mais la vérité qui découle de ce constat c’est que si lui est un homme-orchestre, moi je le suis à ma façon en étant un auteur polyvalent. Et j’en suis fier, comme je suis très fier de lui pour tout. En plus c’est mon père, que du Bonheur !

Ce dernier livre met en scène pose des questions d’ordre existentiel, des questions qui transcendent celles des races ou des sous-développés.  N’est-ce pas ?

Les crocs-niques de Leblanc  publié à Paris chez Mon Petit Editeur qui est un recueil de deux pièces à savoir Le pire ou rien (La PR) , le rêve ; j’ai demandé à Ibrahim Diouf de faire la première de couverture, à mon frère de plume, Hermann Hokou d’en écrire la quatrième couverture qui résume de fort belle manière les problématiques que je soulève. Il a parlé de chronique de la liberté et la question que je me pose c’est de savoir si les peuples ont été une fois libres, libérés oui ou non de certaines conjectures, des certains goulots  mais vu que nous interagissons sur nous-mêmes, nous nous influençons d’une manière ou d’une autre, c’est bien ce qu’on a essayé de traduire par les termes de la globalisation et de la mondialisation que le politique dans tous ces démembrements en abuse pour ses propres fins.

Je vais donc parler des peuples africains et dans Le Pire ou Rien, nous avons deux groupes, deux tendances qui s’affrontent ; le groupe du oui qui veut maintenir cette relation avec l’occident et le groupe du non qui dit qu’il faille retourner à une Afrique dépourvue des tous les oripeaux occidentaux qui se sont dévoilés comme des instruments de servitude, de pressions et de chantage ; et d’ailleurs nous avons des exemples tant notre histoire fut marquée par la traite négrière, la colonisation et de nos jours, des groupes qui échappent à tout contrôle qui font et défont les Etats, et ce, sur tous les continents.

Et dans le Rêve, l’Afrique qui voit toutes ces aspirations au moment où elle accédait à son indépendance, voler en éclat à cause de sempiternelles querelles entre les fils de ces peuples, ensuite la désunion et la paresse pathologique de ceux à qui nous confions nos destins. Faut-il alors s’aligner ou pas ?

Doit-on encore parler de liberté ? Je plaide plutôt ni pour l’un ni pour l’autre, seulement il faut que nous travaillons pour nous en sortir. J’entends dire qu’il faille ne pas se libérer d’une puissance fut-elle coloniale et aller se jeter dans les bras d’une autre puissance. Les puissances réfléchissent toutes de la même façon, c’est-à-dire leurs intérêts. Si l’Afrique veut échapper aux crocs ou moins les sentir, elle doit se remettre au travail.

Que faire alors ? Pour couper la poire en deux en ce qui concerne les groupe du oui et du non, Je dis arrêtons les bavardages, les souvenirs d’auto contemplation et travaillons.

Le choix du théâtre pour poser ces problèmes sérieux s’est-il imposé à vous ? Autrement dit quelles en sont les raisons esthétiques ?

Le théâtre est pour moi l’art le plus complet et j’aurais pu raconter ma trame à travers une fiction mais le théâtre s’est imposé en première intention. Cela n’est nullement lié à la problématique soulevée. C’est un choix et je pense qu’un art vivant tel que le théâtre peut être le vecteur idoine pour sensibiliser, pour critiquer mais aussi pour proposer les solutions en impliquant les uns et les autres.

Le titre de cette œuvre à première vue est énigmatique. Pouvez-vous nous éclairer 

Les crocs-niques de Leblanc en effet pourrait le paraitre et je m’entends dire jusqu’où irions-nous pour trouver ces titres ; Eh bien ! Je ne voulais pas écrire les Chroniques de Leblanc parce que dans ce recueil, nous avons Leblanc qui le traverse en étant au côté des groupes du oui et du non, et de Mama Africa dans le rêve. Ce personnage de Leblanc (un Kpakpato, comme on le dirait chez nous) est de près mêlé à ces trames que je déroule, avec des histoires différentes mais identiques dans le fond.

Le titre Les crocs-niques de Leblanc pourrait faire penser aux crocs de Leblanc, qui est une caricature  de l’exploiteur, du rapace, toute race confondue, qui ‘‘niquent’’ les peuples au gré de leurs intérêts. Donc ce n’est pas une identification raciale du rapace ou du niqueur, Leblanc est un personnage qui vient de l’occident et ils sont tout aussi nombreux, et bien plus voraces, ces rapaces et ces niqueurs sous nos tropiques.

Arsène Ablo, vous êtes reconnu comme un bon écrivain. Mais qu’est-ce qui vous pousse à publier toujours vos œuvres en dehors de la Côte d’Ivoire ?

Merci de dire que je suis un bon écrivain. Publier en dehors de mon pays, vous avez bien raison, ne répond à aucune raison particulière ; j’ai fait des démarches pour me faire publier ici, ça n’a pas marché, les mêmes manuscrits sont acceptés en Europe, en France plus précisément ; donc je ne suis peut-être pas assez bon pour les maisons d’éditions d’ici ou que je ne rentre pas dans leur ligne éditoriale ; en France aussi, des maisons m’ont bien refusé des manuscrits pour les mêmes raisons. Le plus important c’est de continuer d’écrire, de ne pas se décourager et toujours aller vers les maisons d’édition. Si mes œuvres intéressent les libraires elles pourraient les faire venir comme pour la réédition localement de mes œuvres en ce qui concerne les maisons d’éditions.

On vous voit rarement dans les rencontres littéraires en Côte d’Ivoire….des raisons particulières ?

A chaque fois que j’ai été informé d’une rencontre littéraire et que mon temps me le permet, je m’y rends. Je dis que c’est important que les écrivains se soutiennent mutuellement par leur présence, en achetant les œuvres des consœurs et confrères.

Si on ne m’invite pas et que l’on peut y aller sans y être invité, je m’y rends aussi quand je le peux. Si on ne me voit pas aussi, c’est peut-être parce que ce sont les mêmes qu’on veut voir, qu’on doit inviter et ne promouvoir une activité littéraire que s’ils sont présents. J’ai participé au café littéraire de Koffi Koffi à l’institut français, aux activités de l’AECI ou du ministère de la culture et de la francophonie.

Manuscrit d’or en 2007, vainqueur du concours littéraire des régions francophones avec votre roman « Cœur d’Etat »….Les prix sont-ils important pour vous en tant qu’écrivain ?

Les prix littéraires sont importants pour un écrivain parce que c’est une autre façon de reconnaitre son mérite et son travail abattu.

Déjà quand vous publiez, c’est une grande victoire et les écrivains le savent, notre salaire, c’est le livre produit qui suffit à lui seul pour nous rendre heureux ; c’est comme la délivrance d’une femme qui accouche. L’un dans l’autre, c’est bon.

Quelle est votre lecture sur la situation de la littérature en Côte d’Ivoire ?

Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? La côte d’ivoire a une chaine du livre à savoir des écrivains, des libraires pour la commercialisation et la distribution du livre et des éditeurs qui les produisent. Au-delà de la simple volonté politique, il faudrait impliquer tout le monde puisque le livre rentre partout, c’est lui qui peut dormir au chevet du président ou du chef d’entreprise sans protocole.

Quant à mon pays, l’offre y est, il s’agit de l’adapter à la demande et puis, il faudrait bien changer notre approche dans la promotion des livres. C’est tout petit, à la maternelle et au primaire qu’il faut commencer et donc imposer aux écoles dans leurs cahiers de charges, d’avoir des bibliothèques et des activités obligatoires qui seraient inspectées.

Les ivoiriens lisent-ils ? le font-ils suffisamment ? Qu’est- ce qu’ils lisent ? Qu’est- ce qu’ils aiment lire ? Quand on aura répondu à toutes ces questions, alors on pourra faire un état des lieux fiable de la situation littéraire.

Avez-vous deux ou trois propositions à faire pour booster le monde du livre en Côte d’Ivoire ?

J’ai commencé à répondre à cette question et plus concrètement, je proposerai un abattement fiscal sur toute entreprise qui va investir dans la politique des livres (construction de bibliothèques, prix littéraires, centres culturels, associations culturelles, etc.), aux intermédiaires du livre, une parafiscalité souple de sorte à les permettre de poursuivre leurs activités, ce qui voudrait dire dans le principe qu’ils ne doivent pas être soumis aux impôts comme des entreprises commerciales.

Au niveau de l’Etat, si vraiment il croit en l’importance des livres, il pourrait prélever un pourcentage sur le PIB pour financer une véritable politique de livre.

Des nations fortes qui dominent le monde, en plus d’avoir une économie forte, des armées fortes, sont aussi des puissances culturelles et le livre est à ce titre le vecteur, le moyen pour porter non seulement leur message hégémonique ; mais en plus, le livre permet de pérenniser les mémoires de ces peuples. Alors si on veut leur ressembler, faisons le bien et cela à tous les niveaux.

Je voulais pour conclure remercier encore tous mes amis qui m’ont soutenu et que Dieu bénisse leurs familles.

Interview réalisée par Macaire Etty