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Elvire Maurouard, journaliste, romancière, essayiste et poétesse haïtienne à 100pour100culture: «Le roman réaliste haïtien reste une épopée de l’impuissance et de l’échec  »

Youcef Maallemi | | Litterature

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Née à Jérémie, Haïti en 1971. Elvire Maurouard est une écrivaine prolifique qui passe d’un recueil de poèmes à un roman. Ecrire c’est sa patient. Elle a tout lâchée pour se consacrer à l’écriture elle est notamment auteur entre autres de « Les beautés noires de Baudelaire » aux Editions Karthala, (Prix Louis Marin, Mention spéciale, Prix littéraire des Caraïbes), « Haïti, le pays hanté » aux Editions Ibis rouge, et « L’Alchimie des rêves » aux Editions l’Harmattan, (Prix Présence des Arts). Ses recueils ont été traduits en six langues dont le bulgare et l’italien. La première nouvelle d’Elvire Maurouard «Le Jardin de Baudelaire » a reçu en Sicile le premier prix de l’Académie Internationale Il convivio. Dans cet entretien que nous accordé, elle est bien voulue nous répondre a nous questions. Ecoutons-là.

100pour100culture : Pour vous présenter aux lecteurs, en tant que écrivaine que leur diriez-vous?
Elvire Maurouard : Ecrivaine, Exilée, je reste sensible aux vents et marées du destin, comme ceux qui ont engendré tant de drames humains dans le monde et tout spécialement en Haïti. Ma prose féconde le texte qui creuse, remue la terre pour que les passions puissent germer, jaillir et éclore au grand jour. Très tôt elle je me suis  investie dans l’étude des cultures composites issues de contacts culturels formés entre l’Occident et plusieurs sociétés qui lui sont familières, celles de la Caraïbe, de l’Amérique et de l’Afrique.

Votre premier roman remonte à quand?
La Joconde noire en 2009, je suis une jeune romancière, mais j’écris depuis une dizaine d’années maintenant et compte 15 titres à mon actif, notamment des pièces de théâtre : Conversation entre Toussaint Louverture et Lamartine, Une Haïtienne pour Baudelaire, Médée vaudou

Comment êtes-vous arrivée à devenir une écrivaine ?
Á l’origine de notre naissance, il y a d’abord une narration, généralement une histoire d’amour. Paradoxalement je porte en moi  la nostalgie de ce récit.  Lorsque mon père et ma mère se sont rencontrés ils avaient 7 et 5 ans. J’écris pour poursuivre cette histoire, dont je fais partie, mais  dans laquelle je me sens exclue. Vous connaissez comme moi l’histoire de la reine de Saba ou Makéda. Encore une histoire d’amour me direz-vous ? Cette histoire me passionne au plus haut point parce qu’elle écrit le désir, l’institutionnalise en quelque sorte. Mais qui pourra nous révéler la réponse que fit  Salomon ou Soliman à la reine éthiopienne ? J’écris aussi pour réinventer des répliques à ce dialogue inachevé.

Parlez-nous de vos romans brièvement
« La Joconde noire » dans ce roman, j’aborde la thématique du bourreau et de la victime à travers deux personnages : Jeanne Darfour et Legrand Pisquette. Ce dernier porte le masque de la justice grâce à sa richesse.  Dans La Joconde noire, j’ai campé  un personnage anglais qui utilise  le Christianisme pour justifier l’oppression des Noirs, comme d’autres se servent des nuances épidermiques. Nous ne sortons pas de la haine fratricide: Abel et Caïn, Jacob Esaü, Joseph et ses frères etc. Quelquefois cette violence semble complètement gratuite. Manipuler l’autre pour qu’il cède ne suffit pas à Legrand Pisquette. Il faut qu’il soit humilié, à genoux. D’ailleurs pour détruire son semblable, Legrand Pisquette s’imagine autre, Suédois et non pas nègre. C’est dans une généalogie fictive qu’il va s’enfermer pour devenir bourreau. Nous ne pouvons pas décréter que l’ennemi, c’est uniquement l’altérité, le différend, le possédant. Le mal n’est pas circonscrit à un espace géographique précis. Le lointain, le dépositaire d’une culture forte reste inaccessible dans une certaine mesure. Aussi va-t-on s’acharner sur le proche. Celui qui n’a pas été identifié par la multitude. Une communauté faible ou en déshérence est celle qui n’a pas appliqué la loi basique de la solidarité, cette règle d’humanité. « Le Testament de l’Ile de la Tortue» A la recherche de son passé et de ses illusions perdues, Sapotille Soulouque nous raconte comment Espagnols, Anglais, Hollandais, Français se sont livrés une guerre sans merci pour la possession d’Hispaniola qui deviendra plus tard Haïti. De toutes parts le sol de Saint-Domingue est arrosé de sang humain; et quelques-uns de ces nombreux champs de bataille ont conservé jusqu’à nos jours le nom de ces  massacres. Le Testament de l’Ile de la Tortue est aussi le récit du règne du dernier Empereur haïtien  Soulouque qui se fera sacrer Empereur par le Parlement. Il organise une répression violente contre ses adversaires et règne en despote sur le pays  pendant dix ans.  Il échoue par deux fois face à la République dominicaine qui occupe aujourd’hui les deux tiers de l’île.

Quel regard portez-vous sur la littérature haïtienne ? Pouvez-vous nous donner quelques traits de cette littérature ?
La littérature haïtienne relève du tragique. Elle conte l’aventure des « chefs » haïtiens et de ceux qui les subissent. Hors l’aventure, c’est la violence. Systématiquement contenue dans les sociétés démocratiques, il faut bien qu’elle éclate quelque part. La violence peut seule remplir le grand silence qui suit la mort de Dieu pour les uns, tout en assurant aux autres le sentiment d’une souveraineté absolue. Elle culmine la mort donnée ou reçue, dans l’éclair que déclenche l’appui sur une détente. Tuer, ou être tué, c’est le seul moyen d’échapper à la mort. Ces chefs, il faut le souligner, sont avant tout des dictateurs. Une formidable mythologie dictatoriale s’est constituée en Haïti après l’indépendance, transformant les dieux nocturnes de l’Afrique en une masse de divinités nouvelles violentes et cruelles.

Quel regard portez-vous sur l’évolution la littérature haïtienne au sein de la littérature française?
Le roman réaliste haïtien reste une épopée de l’impuissance et de l’échec. Partout où une résistance affronte un pouvoir, ce dernier aligne automatiquement plus de forces qu’elle C’est encore plus vrai en Haïti. Car dans ses romans, le mal haïtien suit son cours. Univers angoissant où toutes les places sont prises, chacun sent son insignifiance, le caractère superflu et sans poids de son existence. Univers où l’angoissant sentiment d’être de trop, encombrant et gênant, la certitude de n’être qu’une entrave au système qui n’a que faire de ses membres, où l’homme est de trop se traduisent par l’agressivité et la servilité. Car il faut lutter, s’opposer à autrui, pour imposer son être à un niveau primitif élémentaire : l’instinct de conservation, le désir d’obtenir une miette de pain devenant le moteur des liens sociaux. Il convient de savoir par ruse ou par faiblesse, se soumettre au puissant du moment pour simplement survivre et entretenir un semblant d’existence, malheureuse certes, mais sans compassion. Le cri des détresses est l’exécration de l’homme par l’homme.

Quels sont les thèmes abordés dans vos romans ?
La femme et l’Histoire. C’est d’une part une  volonté de puissance incoercible, une soif d’acquisition, de domination, la fascination exercée par la tentation de la Fortune ; c’est la fatalité du désir qui pousse l’homme à sortir de ses limites, à se surpasser, à tendre vers l’absolu d’une réalisation de soi dans le pouvoir politique, dans la possession d’un empire, de biens immenses, de la beauté, de l’amour exclusif d’une femme, de la connaissance, des secrets de la nature et jusqu’aux mystères de l’avenir et de la mort, d’autre part, le solide monde concret avec ses hommes et ses femmes, ses institutions politiques ou religieuses, ses lois et ses tabous, toutes formes de conventions à abattre, de cohortes à disperser, de citadelles à prendre, à la garde des lois morales et divines qu’il est possible d’agresser et de transgresser, mais jamais d’anéantir.

Jean-Price Mars, Garry Victor ou Frankétienne quel a été leurs rapports à la littérature haïtienne ?
L’œuvre de Jean-Price Mars, père de l’Ethnologie haïtienne est un plaidoyer. Cette plaidoirie n’oscille pas. Elle s’inscrit dans l’humanisme moderne travaillant activement au devenir de l’humain. Si elle est d’abord nationale, si elle défend le passé africain, son rayonnement dépasse le cadre étroit de la géographie haïtienne et condamne tout racisme. Ainsi parla l’Oncle demeure la bible des nouvelles générations parce cet ouvrage est un appel. Appel dont l’écho sonore est mille fois répété par les chaînes lointaines de montagnes lointaines  d’une civilisation. Les deux courants de pensée littéraire et artistique et scientifique se rencontrent. Poésie, roman, drame, peinture, chorégraphie, architecture, sciences Sociales, humaines et politique etc., tout se réveille à la recherche d’un idéal. Chez Frankétienne ou Garry Victor, on peut dire que le sang coule tel le champagne. Transposés, éclatés, réfractés, les fondements mythiques et historiques de la figure du dictateur se retrouvent dans une quantité considérable de romans haïtiens. Dans tous ces textes se manifestent de terribles figures, tantôt centrales, tantôt décentrées dont on discerne mal les contours et le relief mais dont l’existence est incontestable. Ces romans où l’on tue sont tragiques à leur manière, à en juger par la marée de sang répandu. Celui qui est capable de tuer ou de torturer au su et au vu de tous règne sur la scène du présent. Il se trouve alors comme perpétuellement remercié d’épargner celui qu’il ne tue pas tout de suite. Il ne s’agit pas seulement ici de la peur, mais d’une sorte d’emprise sensible sur le groupe, comme si celui dont on sait qu’il peut tuer et faire souffrir prenait la place du démiurge, puisqu’il crée la vie qu’il épargne encore. Le hasard aussi joue un grand rôle. Il se marie à des luttes, à des rapports de forces sociaux, politiques et économiques. L’amor fati, qui consiste à composer avec le hasard ou l’absurdité, ne signifie jamais résignation. Au contraire, il s’agit toujours de combattre, même si c’est à armes inégales.

Quel souvenir gardez-vous du séisme qui a secoué haïtien en 2010 ?
C’est malheureusement plus qu’un souvenir. C’est encore le quotidien d’un million d’haïtiens qui vivent encore dans des  tentes. L’effet d’une catastrophe, guerre, épidémie, ou autre, sur une société est cité classiquement dans les écrits des historiens depuis l’Antiquité comme ouvrant le champ social aux pratiques de cruauté. Je vis encore avec ces questions.  Comment se délivrer du destin ? Comment l’attraper, le retourner comme un gant, lui faire cracher sa vérité et se retrouver, cette fois, devant lui, ne serait-ce que furtivement et temporairement ? Comment détourner son cours ? Comment briser le cercle ou la spirale ?  Malgré tout, le pire n’est jamais sûr.

Qu’est ce que vous avez en chantier actuellement ?
Un roman abordant le thème de l’immigration.

Quel est votre mot de la fin pour vos (nos) lecteurs ?
Le pire n’est jamais sûr.

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