Chronique : L’ecrivain peut-il etre riche ?

La formulation de la question semble brutale, provocatrice et polémique. Nous l’avons voulu ainsi. Notre objectif est de susciter le débat, c’est d’amener les écrivains à pousser loin la réflexion en ce qui concerne leur rapport à l’argent. À cette question, nous répondons par la négative. Matériellement, l’écrivain ne peut pas être riche.
La première raison qui condamne l’écrivain au « désert financier » est ce qui suit. Le travail de l’écrivain comme celui de tous les artistes relève du domaine de l’esprit. Et une œuvre de l’esprit s’adresse à d’autres esprits. Bien que sollicitant nos sens, elle n’est pas destinée à combler un besoin matériel et physique, mais à plaire. Plaire ici signifie apaiser le cœur, combler les besoins de l’âme, étancher une soif de perfection, d’un ailleurs indéfinissable. Fondée sur la quête du beau, elle nous ouvre la porte de la jouissance morale et spirituelle. Or, il est que les plaisirs les plus quêtés en ce monde sont d’ordre physique. On veut bien manger, bien se vêtir ; on veut se soigner, on veut faire l’amour, etc.
Pour que l’artiste et particulièrement, l’écrivain, vive de son art, en tire un profit matériel important, il faut que la population à laquelle il s’adresse soit férue d’écriture et portée sur les choses de l’esprit. Or il se trouve que les besoins des humains sont en priorité des besoins matériels. Ils travaillent, s’échinent, se battent pour avoir de l’argent. L’argent est aujourd’hui la source de toutes les pulsions négatives les plus inimaginables. Pourquoi commet-on des malversations dans les entreprises ? Pourquoi fait-on la guerre pour le pouvoir ? Pourquoi étudions-nous comme des forcenés ? Pourquoi trouve-t-on le besoin d’aller en aventure ? Réponse : L’argent. Pour quoi faire ? Acheter des bolides et une résidence ; bien se nourrir ; bien se soigner ; acquérir une respectabilité dans la société où nous vivons.
Si les potentiels destinataires des œuvres de l’esprit sont attirés par la satisfaction matérielle, ces œuvres-là, celles de l’esprit, se retrouvent sans consommateur, sans amateur. Seul un cercle restreint des humains aime à acheter des livres et à les lire. Dans les pays africains, la situation est encore plus pathétique du fait du manque de moyen. Doit-on acheter un livre qui coûte 3 000 F alors qu’on n’a rien à se mettre sous la dent ? Doit-on avoir une bibliothèque personnelle au moment où on n’a pas de toit où dormir ? Dans de telles circonstances, la consommation d’un livre devient un luxe, quelque chose de superflu, un plaisir qu’on peut s’offrir, par intermittence, au passage. On a beau expliquer les énormes profits que nous tirons des livres en lisant, on ne peut convaincre un « ventre vide ».
L’écrivain « joue dans la même division » que le guide spirituel, le prédicateur, le prêtre, le pasteur, l’imam ou le gourou. L’homme n’étant pas seulement que matière, il a besoin que son esprit soit aussi entretenu. L’esprit englobe, les sentiments, l’intellect et l’âme. Pendant que la majorité des hommes se bat pour satisfaire les besoins matériels et physiques, l’écrivain, l’artiste et les guides spirituels se chargent de nourrir l’esprit pour assurer à l’humanité son équilibre, son épanouissement global.
Les œuvres des écrivains sont nobles. Ce sont eux (les écrivains) qui, par leur travail, apaisent la bestialité qui croupit en l’homme. Ce sont eux qui inculquent et enseignent les nobles sentiments. Ceux sont eux qui apaisent les cœurs consumés, qui dulcifient les âmes désaltérées. Leur travail, même si on ne le dit pas assez, entretient la partie humaine en l’homme. Sans ces « médecins de l’esprit », le monde serait plus barbare, une « boule condamnée au chaos ». Les guerres qui déchirent le monde ne seraient rien en face d’un monde sans ce travail sur l’esprit.
Pourtant, leur œuvre est ingrate, harassante, difficile. On la fait par passion. C’est un sacerdoce, un don de soi, un sacrifice en vue du salut de la majorité.
De là, on doit se convaincre d’une simple vérité : on ne devient pas écrivain pour s’enrichir. La richesse appartient à l’architecte, à l’armurier, au fabricant des cercueils, au transporteur et non au poète, au comédien ou au sculpteur. Il est vrai que des artistes-musiciens, des acteurs de cinéma et des cinéastes sont riches. Mais dans leur majorité, ce ne sont pas de vrais artistes. Ils produisent pour la masse, ils se sont soumis aux goûts tyranniques du public et aux exigences des producteurs. Gerard Klein l’a si bien compris, lui qui écrivait : « Il existe désormais de l’auteur une conception utilitariste qui le subordonne entièrement à une finalité économique. Il devient un outil à d’autres fins que sa création. Y gagne un statut, mais à quel prix ? »
L’artiste authentique a des principes et fait en priorité ce qu’il sent et aime. C’est un idéaliste, un rêveur, un utopiste. S’il reste artiste, un vrai, il est condamné voire à la solitude. Il en est de même des guides spirituels. Embourgeoisés, ils se corrompent, se pervertissent et sont projetés sur des voies qui les destinent à la perdition, à la mort spirituelle.
Jamais les grands et authentiques artistes n’ont été des crésus. Ni Hugo en France, ni Shakespeare en Angleterre, ni Goethe en Allemagne. En Côte d’Ivoire, nos plus grands écrivains ont pour noms Dadié, Adiaffi, Kourouma, Zadi, etc. Il est connu qu’ils ne sont pas des milliardaires.
L’argent est important dans la vie de l’écrivain. Mais l’argent ne saurait être son but et sa quête effrénée, sa mission. Comme le prophète, l’écrivain doit ouvrir des chemins, « fendre la brousse », guider, avertir, anticiper, éveiller jusqu’à ce que Dieu qui l’a envoyé auprès du peuple le rappelle à lui en le déchargeant de son fardeau. Telle est sa mission, tel est son destin.

Macaire Etty: