A propos de la genèse d’un roman
Le face à face avec les mots. Qui est le face à face avec la nuit. Avec ses peurs. Avec sa folie. L’écriture émerge de ce lieu. Qui est celui de la rupture. Il est ainsi dénudé. Sa carcasse n’est plus. Ne subsiste plus que les transparences de sa chair. Face à face avec les mots. Parfois l’envie de se taire. De cloîtrer sa parole. De l’empêcher d’être. De lui imposer le silence. Ainsi partir. Fuir. Ne pas s’arrêter. Fuir tout ce gît en lui. N’être plus que dans la rédemption du corps. N’être plus qu’un corps. Oblitérer la pensée. Oblitérer son gestuel. Mais le désir persistant des mots. Achever sa transcendance sur cette terre. Repousser en soi tous les déclins. Etre du dépassement. Face à face avec les mots. Mais l’écriture est d’une tradition, celle du chaos. Mais l’écriture est d’un culte, celui des obscurs en soi. Efforts sans fins. Lutter. Oui lutter, excaver en soi les mots-fluides, mots qui ne s’arrêtent pas, mots qui se déversent, rivières, tempêtes, cataclysmes. Peur des mots parce qu’il ne sait d’où ils viennent. Et ils ne lui obéissent pas. Peur parce qu’ils sont réfractaires à sa volonté. Il veut donc les dompter, en faire une matière qu’il peut ciseler, qu’il peut transmuer. Les mots doivent pouvoir tout dire, incarner les moindres inflexions. Et les mots doivent pouvoir l’inscrire dans l’écorce précaire du temps. Vanité. Abjecte sans doute. Abjecte. Face à face avec les mots.
Ecrire parce qu’il est poète. Poète, mot prétentieux et indécent. D’autres diront ridicule. Umar, écris nous un petit poème. C’est ce qu’ils lui disent. Le ton est narquois. On parle à un grand enfant qui a la tête dans les nuages. Peut-être même à un con. Cette île n’a que faire des artistes. Ile prête à bouffer ses tripes si elle y trouve du fric et matière à vanter les apparences. Mais c’est ce qu’il est. Poète. Il ne peut être que ça. Parce qu’il entend la parole jaillir en lui, lance qui perfore les voiles, qui s’enfonce au plus loin, toujours, qui blesse le lieu de son baptême. Et les mots voltigent et les mots dansent, ils viennent de partout et les mots se déversent et les mots sont des fleuves qui jonchent les terres et les mots bafouent tous les complots de la loi et de ses convenances. Ecrire de la poésie. Parce qu’il le faut. Parce qu’il ne faut pas mourir. Parce qu’il aime créer. Mais il ne crée pas. Il se laisse aller. Ou plutôt posséder. Son corps n’est plus qu’un silo qui recueille les caravansérails des émotions. Parce qu’il le faut. Pour juguler le temps qui passe. Pour défaire cette nuit qui ne cesse son défouloir. Ainsi la poésie. Aller au plus loin là-bas. Il faut affranchir les mots de leurs angoisses et les livrer à la frénésie poétique. Parce qu’il est un souffle en lui, qu’il n’explique pas, qu’il ne veut pas expliquer, parce que ce souffle est orné de violence, de bêtes et d’osmoses, il est en lui tant de mots à ne plus en pouvoir, il est en lui la poésie, il est en lui le poème, flots, rêves et rivages transmués en mots.
Ecrire. Ecrire. Toujours écrire.
Mais la lecture précède l’écriture. Et il se souvient de ce petit garçon, un petit garçon très timide, mais un vrai timide pas de ces pseudo-timides qui se réclament de la timidité pour se faire remarquer mais un timide pur et dur et ce petit garçon puisqu’il trouve les autres effrayants, à l’exception évidemment de ses proches, se réfugie dans les livres, il n’arrête pas de lire. Il lit Mickey Parade, que sa maman achète pour lui tous les jeudis dans un magasin à la rue Chaussée à Port-Louis. Il faut dire que Picsou l’énerve parce qu’il aime décidément trop l’argent mais il aime bien Donald, pas tout à fait une lumière mais qu’il est gentil, quant aux Rapetous n’en parlons pas. Et il lit aussi Tintin, et il lit surtout l’Etalon Noir, qui conte les extraordinaires aventures d’un cheval et de son meilleur ami, Alec Ramsey. Ce qui sympa avec les livres, se dit l’enfant timide pur et dur, c’est qu’ils sentent bons. Et il adore les sentir surtout quand ils sont neufs, de temps à autre, il y enfonce son petit nez (qui est comme vous pouvez le constater moins petit maintenant) et il hume son parfum. Parfum qui achève l’ivresse de la lecture. Le petit garçon vous recommande d’ailleurs de tenter cette expérience. Humez le livre. Humez-le. Et prenez votre temps. Vous en sortirez grandi. Vous apprendrez à mieux savourer le livre.
Et le petit garçon est demeuré le même. Sauf qu’il a peut-être maintenant un visage d’adulte.
Pourquoi donc en cette instance toujours retourner, toujours dire la même chose, toujours réitérer ce désir ? Dire que tu vis, dans une grande mesure, pour les livres. Et par les livres. Que tu en as besoin. Et que c’est viscéral. Parce que le livre est délectation. Parce qu’il cisaille en soi tous les crépuscules. Parce qu’il est le compagnon de tes solitudes. Parce que le livre est refuge pour l’enfant trop timide. Evasion pour l’adolescent trop anxieux. Expression de la quête pour l’adulte. Et fascination pour celui qui veut écrire. Et grâce sans doute pour celui qui s’en ira un jour. Et il a tant lu au fil des années. Des centaines, des milliers de livres. Livres empruntés à la bibliothèque, livres achetés maintenant sur le net. Livres, livres, livres, toujours des livres, encore des livres. Et il lit tout ce qui lui tombe sur la main, romans, poésie, science, bd et même une histoire des mathématiques même s’il arrive à peine à compter jusqu’à douze. Au fond il est toujours cet enfant, égaré dans la forêt des livres, il est dépositaire de ce même regard, émerveillé et impatient, qui attend le livre, qui désire le livre, qui veut le humer, pénétrer dans ses arcanes, qui veut le posséder. Car le livre est un univers, qui réalise la conjoncture de la beauté, du savoir et l’aventure. Il est une approximation du paradis.
Et il veut tout lire. Ainsi en ce moment il est plongé dans trois livres, la correspondance de Flaubert (qu’il est impératif de lire si on veut écrire), les poèmes de Yeats et un livre sur le Bouddhisme. Il veut tout lire, c’est une boulimie et il a sans doute de peur de passer à côté de ces livres qui pourraient changer sa vie mais c’est un vain combat n’est-ce pas, on ne peut pas tout lire mais il ne doit pas s’arrêter, il ne le doit pas.
Ainsi cerner la genèse de l’écriture, – le goût des mots et des livres, puiser en une source obscure en soi, mais sait-on jamais pourquoi on écrit?
Umar Timol