Partant de cette définition, l’écrivain africain joue superbement son rôle. Cette mission malgré notre jeune histoire est assumée de plus en plus en Afrique et hors de l’Afrique par les Africains. Comme tous ses pairs de partout dans le monde, l’écrivain africain produit des œuvres destinées à être lues et étudiées. Ces dernières années avec le petit boom de l’édition, le nombre des écrivains croît régulièrement. Dans un pays comme la Côte d’Ivoire, en moins de dix ans, le nombre d’écrivains s’est démultiplié et ce de façon exponentielle.
Pourtant la rengaine criant l’insatisfaction des éducateurs et les acteurs de la chaine du livre se veut plus perçante : les Africains ne lisent pas. Ou du moins, ils ne lisent pas suffisamment. Les enseignants et les bibliothécaires s’accordent pour soutenir cette thèse au point d’en faire le refrain qui rythme toutes les rencontres autour du thème de la lecture.
Pourquoi cette désaffection vis-à-vis du livre ? La réponse la plus chantée est celle-là : Les Africains n’ont pas une tradition de lecture car ils sont marqués jusque dans les gènes par l’oralité. Malgré l’alphabétisation relativement accélérée, les Africains d’après les tenants de cette position ont du mal à basculer dans la civilisation de l’imprimé. Ils ont épousé les autres couleurs de la modernité comme l’adoption de nouvelles technologies de communication, mais sont en majorité réfractaires à la lecture, pratique, pourtant, plus ancienne, plus présente et moins coûteuse.
Une chose est de produire, une autre est de se faire lire. Une autre encore est de susciter le gout de la lecture. Dans les livres pourtant, homme et femmes ont réfléchi sur des questions cruciales et répondu à la plupart des problématiques qui préoccupent le monde. Les Africains ont besoin de s’approprier des savoirs que regorgent les œuvres écrites.
Les lettrés, les élèves et étudiants, les cadres et les élus, les politiques … eux-mêmes ne lisant pas, comment faire lire la majorité ? Comment faire pour ouvrir au plus grand nombre le monde magique de la lecture ?
Devant cette équation, l’écrivain africain doit comprendre qu’il ne peut plus se contenter de produire des livres. Il est temps qu’il adapte ses approches en faveur de l’édification du peuple aux donnes de son peuple. Il ne s’agit plus de laisser le terrain aux seuls enseignants pour inciter les Africains à lire. Il n’est plus question d’attendre des politiques de créer les conditions de l’appropriation des livres. Tout le monde doit désormais mettre la main à la pâte. Nos créateurs, notamment, doivent sortir de leur bulle de nuage pour descendre dans l’arène. Chaque publication de livre publié doit être suivie par de multiples actions susceptibles d’amener la multitude à la consommation livresque. Les Africains étant de tradition orale, l’on ne peut continuer d’user des mêmes actions et stratégies de promotion de la lecture.
Un jeune écrivain ivoirien du nom de Benjamin Irié ayant pris conscience de la problématique a lancé ce cri de cœur : « Dans le Manding, le griot est le dépositaire de la sagesse qu’il transmet au roi et au peuple de génération en génération. L’histoire, c’est l’éducation et l’éducation est le fondement de la sagesse et la sagesse conduit au bien. …Les Africains sont habitués à l’art oratoire à cause de la mémoire longtemps exercée à capter la parole et la conserver. Les africains n’ont pas la culture de lire. Il faut conter les livres d’éveil de conscience. Il faut un griot de type nouveau » (in Le Nouveau Courrier du 18 janvier 2013).
Dans une Afrique où les clameurs politiciennes couvrent toutes les voix fécondes, où tout est politique, par la politique et pour la politique et sujet à polémique, la lecture n’a pas vraiment droit de cité de sorte que cet appel très audacieux ne peut passer qu’inaperçu.
Pourtant, il mérite d’être examiné en profondeur. Quelle stratégie faut-il mettre en pratique pour que les Africains accèdent au contenu des livres ? Pour Benjamin Irié, il faut changer de fusil d’épaule. Il faut laisser les discours et passer à l’action. Autrement dit l’écrivain doit monter au créneau, par la parole, le micro à la main, pour participer à l’éveil des consciences. Il doit après chaque publication se lancer dans une série de conférences afin d’expliquer son projet philosophique et idéologique.
Les textes poétiques par exemple doivent être déclamés, durant des rencontres, à la radio, à la télé et partout où cela pourrait être possible. Les supports CD doivent être expérimentés et exploités, c’est-à-dire utilisés pour rendre audible la voix des créateurs.
L’Africain étant plus sensible à ce qu’il entend et écoute, comprendra alors combien de fois les livres sont riches. « Le griot de type nouveau » n’est pas un zélateur ou un flagorneur. Il est plutôt un pédagogue public. Il est la courroie de transmission entre l’imprimé et le grand peuple. Il faut, par tous les moyens, rendre sonores les savoirs pétrifiés dans les livres. Il faut donner vie aux textes, les libérer de leur statut de signes gravés sur des papiers pour en faire des « êtres » vivants, à la portée du grand nombre.
Le combat pour faire de l’Africain un consommateur de savoirs livresques doit être révisé, revisité en tenant compte de notre histoire, de nos habitudes.
Dans son livre l’écrivain Irié Benjamin lançait cette magnifique exhortation : « Il faut …ressusciter les griots portant en leur mémoire l’histoire des hommes.
La profonde spiritualité de leur message est indispensable à l’éveil de l’Afrique…L’écriture est mieux mais en Afrique moderne, un griot de type nouveau doit naître. Il se servira du contenu des livres et le contera aux peuples, à tous les coins de rue » (in Seinabou, La Conquête De la Liberté, page 140, édition Sésame).
Cette voie, aussi âpre ou curieuse soit-elle devrait être empruntée. Elle pourrait être le remède susceptible de guérir le continent noir de sa torpeur face au livre.
Macaire Etty