Ce grand blond français à l’allure juvénile et à l’idéalisme intact cumule les prix en Suède. Aujourd’hui à Älvkarleby pour le Dagerman, demain à Stockholm pour le Nobel…
Nous sommes le 25 octobre 2008 sur la place de l’église de Älvkarleby dans laquelle aura lieu la cérémonie à 14 heures. La place rengorge de monde. Les voitures se suivent, s’arrêtent, déposent leurs passagers et repartent plus loin se garer car le parking affiche complet. Cet événement littéraire est important à plus d’un titre, ne serait-ce que parce que Stig Dagerman, grand poète , écrivain et journaliste , mort à 31 ans, il y a cinquante quatre ans, est l’enfant du pays. Il repose là dans le cimetière jouxtant cette église. Important également car celui qui va recevoir le prix est un écrivain étranger, en l’occurrence JMG le Clézio ; l’on l’a vu certes, en photo ; cependant, l’on veut le voir en chair et en os pour satisfaire cette curiosité bien humaine innée en tout un chacun. Cela dit, les habitants de Älvkarleby ne sont pas les seuls présents, loin de là. L’assistance est composée d’étrangers au village, venus des quatre coins de la Suède, de France et d’ailleurs afin d’assister à l’ évenement « Une fois par an ».
Mais comment contenir tout ce monde dans la belle petite église médiévale ? Si ses murs étaient élastiques, ils se seraient étirés davantage volontiers pour les accepter tous , me suis-je laissée penser. La solution au dilemne semble trouvée : ceux qui n’ont pas pu trouver de place assise dans son sein peuvent suivre la scène retransmise dans la paroisse lui faisant face. La conscience rassurée, je pénètre dans l’enceinte, où j’ai pu trouver une place à côté d’’un des membres de l’Académie Royale Suédoise des Lettres, d’où je peux voir le tout de la scène. En attendant l’entrée imminente du lauréat du jour, mon regard se promène sur l’assistance, aux regards débonnaires, d’aucuns causant à voix basse, d’autres à voix audible, en français, en anglais, la majorité en suédois, d’aucuns riant à gorges déployées – ce qui égaye davantage les vieux murs décorés de quelques tableaux – ; ils ont tous en commun la même passion pour la littérature avec un grand L. Pour varier, mes yeux rencontrent le plafond, s’y attardent, autant pour admirer les magnifiques fresques du Moyen Âge que pour lire la phrase écrite dans son ciel : « Gud är Kärlek », traduisez : « Dieu est amour ». Il y a dans cette proposition un tel charme magnétique qu’elle retient mon regard et celui-ci, subjugué, s’amuse à la retourner à l’envers : Amour est Dieu , revient à l’endroit : Dieu est Amour et lui attribue toute la beauté qui est la sienne.
A mes oreilles, me parvient le signal du début de la cérémonie de ce grand moment littéraire de ce jour en ce lieu sacré…Je reviens à la réalité pour voir qu’ont déjà pris leurs places respectives, les différents acteurs du jour à savoir, Jean Marie Gustave Le Clézio en personne ; Bengt Söderhäll , membre organisateur ; Arne Ruth, interprète ; l’actrice Annita Björk , épouse du disparu; et celui qui prend la parole le premier pour nous donner un apercu biographique de Stig Dagerman s’exprime en suédois. Il a la soixantaine . Dans son costume noir et sa cravate rouge, sa voix au rythme cadencée est lente et étranglée par une émotion qui va crescendo, à telle enseigne qu’il lui a fallu marquer par deux fois une pause. Ce n’est qu’à la fin que la plupart, dont moi, ont compris que cet interlocuteur est le fils-même de Dagerman ! Il a pour prénom René, prénom symbolique- pensé-je. Réné Dagerman avait à peine l’âge de raison lors de la dispartion de l’auteur de ses jours. Conjuguez le verbe sympathie à la première personne du singulier et du pluriel, et vous saisirez le sentiment d’ensemble . La mer d’émotion générale se transforme en un océan d’applaudissements prolongés et joyeux au moment où René remet le prix qui porte le nom de son père, à Jean Marie Gustave Le Clézio.
En recevant son prix , Le Clézio dit son admiration pour celui qui est connu en France comme « le Camus suédois » ou encore le « Rimbaud du nord».
« C’est un grand honneur pour moi de recevoir le prix », dit-il en la langue de Sheakespeare, « car Dagerman a été pour moi comme un modèle . Il m’a accompagné toute ma vie (…) La lecture de son livre « le Serpent » a été ma meilleure évasion à un moment de ma vie où je me sentais prisonnier. Et de le recevoir dans cette église où il avait l’habitude de venir me touche beaucoup… On sent sa présence dans l’air de cette eglise, dans les arbres alentour, les rivières… » ajoute-til sur cet auteur qu’il estime au plus haut point et qu’il considère comme un frère.
J-MG partage tant de points en commun avec Stig Dagerman que l’on en est confondu. Ils ont le même âge, vingt-trois ans quand, ils recoivent un prix littéraire. Tous les deux sont des grands idéalistes, les défenseurs des plus faibles, et le disent avec des mots si purs, si précis que l’on se demande comment ils font pour deviner le mot juste. A titre d’exemple, pour un mot donné, le dilettante cherchera une périphrase, l’autre trouvera une approximation, un autre un synomyme, un autre encore une comparaison, mais Stig et J-MG trouveront le mot exact. Exprimé, le dilettante reconnaîtra que « c’est exactement ce mot » qu’il cherchait. Stig et J-MG sont comme des jumeaux vitellins : ils se ressemblent à tel point que l’on est à-même de se demander si ce n’était pas l’esprit de ce frère littéraire qui avait envoyé son oeuvre « Le Serpent », à son double, pour s’y évader à sa guise alors qu’il était dans une situation critique. Pour témoigner des vertus bénéfiques du livre, il écrivit en retour un « Hé Stig » dans lequel, par une prosopoppée, il entra en osmose avec chaque personnage, chaque élément , jusqu’à la personnification par assimilation du livre. Ici dans l’église, lorsqu’il dit sentir l’esprit de Stig, j’ignore si c’est l’expression de son verbe, ou la conviction avec laquelle il le dit dans ce lieu sacré, en tout cas, l’on se sent gagné par la force de ces mots, par leur certitude, et le même fluide d’accord se lit sur le visage de l’assistance. Les anges-gardiens et les muses littéraires sourient d’approbation. Il s’est passé un évènement tour à tour littéraire, humain, unique, inédit, dans cette église. La figure de l’absent a disparu derrière la présence du verbe. Le verbe et celui qui l’exprime. Oui, disons-le en d’autres termes, c’était comme si Stig avait réussuscité par le verbe. J-MG Le Clézio nous a fait vivre un instant magique littéraire et humain. Entrés en étrangers divers, nous sommes devenus une famille unie pour la cause humaine.
Un truisme que de dire que l’assistance est conquise par ce genre humain littéraire qu’est J-MG Le Clézio, ce corps matériel cousu du pur idéalisme, à l’instar de son double Stig , humaniste impénitent, rêveur qui souhaiterait qu’à défaut de mieux,
« Qu’un jour par an, La mort aille s’inscrire au chômage, que nul ne puisse plus perdre son courage, que personne ne soit tué pour quelques francs, que nul ne quitterait ce monde volontairement »… Il y a dans ces vers une naiveté angevine, pure, que l’on ne retrouve que dans le monde de l’innocence , métaphore de l’enfance. Il y a de l’humanité en celui-ci comme en son double. Quand , intervievé au lendemain de son prix, la première pensée de Le Clézio est pour ses confrères littéraires africains, que les éditeurs européens boudent et d’exhorter ceux-ci à prendre en considération ceux-là…
Outre son prix qu’il qualifie de précieux, JMG a également recu un livre -cadeau par la société des lettres des amis de Dagerman. « Je conserverais ce livre comme un « talisman », dit-il en remerciément , tout en s’excusant d’employer ce mot dans l’église.
Toute la famille littéraire, proches et amis avons accompagné J-MG Le Clézio saluer son frère et double, qui repose au pied d’un jeune hêtre , métaphore de la pleine jeunesse dans laquelle il s’en est allé.
La fin du programme nous a réunis dans la salle de réunion de la paroisse. Le lauréat s’est soumis, sage, patient , aux questions de divers journalistes. Pour 100% Culture, j’ai demandé à l’auteur de « l’Africain » s’il éprouvait la même sensation lors de l’obtention de son prix Renaudot que lors du prix Dagerman.
« Ce n’est pas comparable. Lorsque j’avais recu le prix Renaudot, j’avais à peine 23 ans. J’étais impétueux , jeune, désinvolte. J’ai recu les autres prix à un âge avancé : en recevant le prix Dagerman aujourd’hui, j’éprouve une sérénité que je n’avais pas lors du prix Renaudot. Par ailleurs, les prix sont différents en amplitude… »
Non, mes autres confrères et consoeurs ne me laisseront pas lui poser d’autres questions car, chacun , chacune veut sa question et la réponse de J-MG Le Clézio. Les questions pleuvent. Il s’y soumet, sage, serein. Et les clics-clacs des photographes n’arrêtent pas de saisir en instants d’éternité cet éternel grand enfant au charme inoui .
Qu’est-ce que ce sera le 10 Décembre, lorsque le roi de la littérature actuelle recevra le prix le plus prisé du monde des mains de son homonyme le roi de Suède ? A propos de Gustave et de roi, c’en était encore un , Gustave Trois, qui fonda l’Académie Royale en s’inspirant de l’Académie française qu’elle prend pour modèle.
Jean Marie Gustave le Clézio a séduit et par sa personne et par son verbe et par ses écrits. La première cérémonie du contrat de mariage que cet éternel adolescent a conclu en l’Église Älvkarleby avec la Suède, sera complétée par celle, civile, plus pompeuse, à l’hôtel de Ville devant les caméras du monde entier. Cet idéaliste, défenseur des minorités, amoureux de l’humanité, passera sa lune de miel plus au nord chez les Lappons, un peuple qui, dit-il, le fascine et dont il est curieux de percer les origines. Peut-être au bout de ce voyage, un nouveau livre en perspective. ..
J’appelle de mes voeux qu’ une institution africaine dont je ferais parti du jury, décerne un prix à ce fleuron de la littérature universelle. En tant qu’écrivaine, je partage sa vision de l’homme et son amour des mots, comme avant lui Stig Dagerman, et bien d’autres .
Je suis venue à Älvkarleby voir et interviewer un homme, j’en ai rencontré deux.
Ps . quelques livres àrecommander.
« L’Africain ». Jean Marie Gustave le Clézio. Ed. Gallimard.
«Le livre des Fuites » . Le Clézio. Ed.Gaillimard. .
Le désert. Le Clézio , Ed. Flammarion.
« Raga ». Ed. Du Seuil. 2006.
Stig Dagerman
« Le Serpent » traduit du suédois. Ed. Denöel. 1966.
« Un jour par an » Stig Dagerman, traduit par Philippe Bouquet.