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INTERVIEW Marcel Essoh(artiste-peintre)  » Je suis un artiste témoin de mon époque « 

Raymond Alex Loukou | | Evènements

Marcel Essoh, une signature qui n’est pas inconnue des amateurs et collectionneurs d’art ivoiriens.  A force de travail, l’artiste-peintre a fini par imposer son style emprunté de l’Ecole négro-caraïbes. Influencé d’ une part par Matthieu Gensin, Serge Hélénon et Laouchez, des artistes martiniquais et d’autre part par Gérard Santoni auprès de qui il a appris les techniques de l’art mural et de la tapisserie, Marcel Essoh n’hésite pas à utiliser les ressources végétales de son terroir pour donner plus de volume et de relief à ses œuvres.

C’est ce peintre dont les tableaux ornent désormais le Palais Présidentiel ivoirien que je vous invite à découvrir.

Dans quel courant artistique peut-on vous classer ?

En 30 ans de pratique picturale, je dois dire que j’ai côtoyé plusieurs courants artistiques et leur déclinaison. J’ai été influencé par l’Ecole négro-caraïbe. Ensuite j’ai flirté à l’époque avec le Vohou-Vohou, qui était une sorte de peinture  » fourre-tout « . Mon admission à l’atelier de Gérard Santoni a laissé des traces sur mon écriture. J’ai été fasciné par l’art mural, la tapisserie. Cette façon de disposer les coloris a orienté mon travail. Aujourd’hui, dans ma démarche, j’intègre des matières comme l’écorce végétale (letapa), le pagne kita à mon travail. En tant qu’artiste, je suis témoin de mon environnement et cet environnement m’influence beaucoup.

Comment s’est faite votre rencontre avec la peinture ?

Je dois dire que ça été un pur hasard, un accident heureux! J’étais destiné à faire des études scientifiques et à l’époque le leitmotiv était :  » l’avenir appartient à la science ». La femme de mon oncle, assistante de direction à l’Institut National des Arts (INA) à l’époque, m’a conseillé d’aller m’inscrire à l’INA. Sûrement qu’elle avait décelé des talents d’artiste en moi (rires). J’ai suivi ses conseils.Mais, la première année n’a pas été facile. J’ai été repêché de justesse pour la deuxième année. C’est à partir de là que mes professeurs vont beaucoup m’apprécier pour la qualité de mes travaux. Les professeurs Gensin Matthieu et Samir Zarour m’encourageaient à persévérer dans mon travail. Mon goût pour la peinture a commencé à s’affiner lorsque j’ai été admis à l’atelier de Gérard Santoni. Là-bas, j’ai appris les bases de la tapisserie, de l’art mural et de la mosaïque. L’atelier de Santoni valorisait les matériaux authentiques et cela rencontra mon adhésion. C’est à partir de là que ma passion pour l’art a pris corps.

Quels matériaux utilisés vous généralement dans votre travail ?

Comme je vous l’ai dit tantôt, j’ai hérité de l’écriture de mon Maître Gérard Santoni. Et la démarche artistique de Santoni valorisait la matière. Je me définis comme un peintre de la matière. J’aime utiliser la matière dans mes compositions. J’utilise le raphia, le tapa, le coton etc… pour donner du relief à mon travail. J’ajoute de la couleur à ces différentes matières pour leur donner un aspect plus coloré. C’est autour de ces matériaux que j’oriente mon travail. Je procède également par empâtement de la peinture pour donner plus de volume à mes tableaux.

Quels sont vos thèmes de prédilection ?

L’homme est mon thème de prédilection. Le rapport de l’homme à la liberté, l’homme en tant que conscience libre ou conscience soumise à des pesanteurs. L’homme face à l’inconnu, l’homme face à Dieu. Mes tableaux sont une forme de réflexion profonde sur l’Humanité. Cela ne m’empêche pas non plus d’aborder des thèmes plus poétiques tels l’amour, le paysage etc…

D’ où tirez-vous votre inspiration ?

Mon inspiration provient de mon monde, de mon vécu, des relations avec mon entourage. Elle peut aussi provenir de réflexions profondes que je mène au quotidien. L’imaginaire et le réel s’imbriquent pour m’indiquer des voies à explorer en vue de figer quelque chose sur la toile. A vrai dire les sources d’inspiration sont multiformes.

Quels ont été les temps forts de votre carrière d’artiste ?

Ma première exposition à la Galerie Arts Pluriel en 1993. Je venais de sortir des Beaux-Arts d’Abidjan. Deux ans après, c’est-à-dire en 1995, j’ai eu la chance de faire une exposition en Martinique à l’ occasion de la semaine culturelle ivoirienne dans ce pays. Mes tableaux ont été exposés à la Bibliothèque Victor Schœlcher. J’y ai vendu la quasi-totalité de mes tableaux. Les martiniquais ont apprécié mes œuvres. De grandes chaînes de télévision m’ont accordé des plateaux-télé. En 2007, à l’Hôtel Ivoire d’ Abidjan, les férus d’art ont eu l’occasion de découvrir ma collection intitulée  » Les grosses têtes ». Ma dernière expose date de février 2013 à la Rotonde des Arts où le public a découvert  » Joies et tourments », une sorte de rétrospective.

Selon vous, l’art a-t-il de meilleurs horizons en Afrique ?

C’est vrai que l’Afriquen’est totalement entrée dans l’arène culturelle mondiale comme le diraient certains. Cela est dû au fait que les artistes sont vus ici d’un mauvais œil. Généralement, on les considère comme des « ratés » de la société ou encore des »amuseurs publics ». Il y a donc un travail psychologique à faire. Les mentalités doivent changer. Et cela passe par les pouvoirs publics qui doivent savoir donner de la valeur aux artistes. Heureusement, de plus en plus, il y a une légitimation de l’art en Afrique. Avec les nombreuses rencontres artistiques qui se déroulent de par le monde où les artistes africains donnent de la voix, je pense que les lignes semblent bouger. Pour moi, c’est une question d’éducation et de vision. Plus les africains seront sensibilisés aux questions liées à l’art, plus les artistes auront de la valeur. Les gouvernants doivent à leur tour, appuyer cet élan d’émancipation des artistes en optant pour des politiques culturelles, qui, à terme réhabilitent le métierd’artiste.  L’art peut et doit avoir un avenir radieux en Afrique.

Quel est le plus beau souvenir que vous gardez de votre carrière d’artiste?

Mon plus beau souvenir, c’est indéniablement ma rencontre avec l’homme de culture Aimé Césaire lors de mon exposition  en Martinique en 1995. Quand on a lu les textes de cet éminent homme de culture et qu’on a la chance de le rencontrer, j’avoue que c’est un immense privilège. Lorsqu’il m’a serré la main en guise de félicitations après mon passage sur le plateau de la chaine de télévision publique martiniquaise, je n’en revenais pas. Il m’a dit ceci : « Jeune homme, je vous ai suivi tout à l’heure à la télévision. Vous avez fait un brillant exposé. Continuez  votre travail ! ». Ce fut un moment d’intenses émotions. Des compliments venant de la part du Grand Aimé Césaire ! Quelle chance !

Pour vous, quelle place doivent occuper les arts visuels dans le développement de nos nations ?

Pour moi, les arts visuels doivent occuper une place prépondérante dans le processus de développement de nos pays. Nous sommes toujours émerveillés de voir que dans les pays dits développés,  les artistes constituent la locomotive qui tire le wagon. Ce ne sont pas les artistes de qualité et de renom qui manquent à l’Afrique. C’est le lieu d’interpeller les décideurs sur le rôle que les artistes doivent jouer dans la conception des grands travaux du pays.           Dans l’édificationdes infrastructures, la signature de l’artiste doit intervenir en tant qu’architecte, dessinateur,  peintre et sculpteur.  C’est dire que la place des artistes est indiscutable dans notre pays.  Ce qu’il faut, c’est leur donner la place qu’ils méritent. Si les artistes n’existaient pas, il aurait fallu les inventer pour que l’humanité s’en porte mieux. J’ai bon espoir que la donne va changer d’ici peu pour un développement plus harmonieux de notre continent.


 

Raymond –Alex Loukou