Il y a des noms qui font peur. Ouidah est de ceux-là. Cette ville du Bénin (Afrique de l’Ouest) a une histoire particulièrement chargée à cause de la traite négrière. De cet endroit, ont été déportés de nombreux noirs d’Afrique vers les côtes européennes et américaines, à partir de trois forts français, portugais et anglais. Mais, ce n’est pas tout, car Ouidah est aussi connu pour son syncrétisme religieux qui lui vaut d’être le berceau mondial du Vaudou…
La ville de Ouidah fait face à une mer hostile dont la fureur est amortie par une lagune hérissée de mangroves où, autrefois, les lamantins venaient se reposer et deviser à l’abri des regards indiscrets. Un véritable plaisir de fouler le sable fin de sa plage, d’admirer de là l’Océan Atlantique avec ses immenses vagues et les cocoteraies que le vent du large caresse au gré des marrées, sa lagune barrée çà et là de branchages destinés à attirer les poissons… De ce décor féerique de nombreux africains n’auront pourtant qu’un pire souvenir. Ce haut lieu de rencontre au XVIe siècle entre les tribus locales d’une part, et entre ces dernières et l’Occident d’autre part, matérialisée par la construction des forts français, anglais, portugais et hollandais et aussi l’émergence de l’esprit conquérant du royaume d’Abomey, va prendre une tournure tragique : la traite négrière.
Aujourd’hui, Ouidah symbolise la résurgence de la mémoire vivante de la plus grande et de la plus longue déportation que l’histoire ait jamais connue. À partir de Ouidah, l’accès à la mer permettait au roi d’Abomey de participer à la traite des nègres et de fournir du « bois d’ébène » aux esclavagistes européens en intensifiant les guerres et les razzias pour se procurer des captifs de guerre en pays yoruba et mahi. Le vice-roi de Ouidah, Chacha Francisco de Souza servait de relais pour ce « négoce ». Ouidah est, en outre, le port de retour des Afro-Brésiliens qui vont s’installer le long de la côte occidentale de l’Afrique après l’abolition de la traite des esclaves. D’ailleurs, il existe à Ouidah un quartier dénommé « Brésil » marqué de l’empreinte architecturale de Bahia. Et, de nombreuses familles béninoises portent des noms portugais tandis que la gastronomie locale est notoirement constituée de mets brésiliens comme le Kosidou, le Feijoada ou le Concada, etc. De même que la communauté afro-brésilienne continue aussi de célébrer la fête de Nosso Senhor ou de la Burreinha.
Un « temple » consacré au python
Avant de passer par « la Porte du Non-Retour », les esclaves faisaient d’abord le tour de « l’Arbre de l’Oubli » pour se vider de leur passé et devenir de véritables zombis abouliques. Pourtant, l’histoire retiendra que c’est grâce au Voduns et aux Orixas que les esclaves transportés aux Amériques vont garder le souvenir de l’Afrique. À ouidah, on ne dit pas « qu’un python est mort » mais plutôt que la nuit est tombée. Cette expression affectée à un python qui vient de mourir met en relief la place et le symbolisme qui entourent l’histoire des peuples de Ouidah. Situé au cœur de la ville, en face de la basilique de Ouidah, le temple des pythons demeure à ce jour un lieu sacré qui regorge d’histoires. L’adoration du python a commencé juste après la guerre fratricide de 1717 qui a opposé les royaumes de Danxome et des Houeda, aujourd’hui Ouidah. Face à la défaite de son armée, le roi Kpassé des Houeda se réfugie dans une grande forêt pour échapper à la captivité. Il doit alors son salut aux pythons qui barrent le chemin à ses poursuivants. Depuis lors, le roi, en guise de reconnaissance, va ériger trois cases dans la forêt et faire des pythons avec qui il passe alliance le totem des Houeda. Depuis cette époque, a lieu tous les sept ans dans le temple au « python royal » une grande fête au cours de laquelle 41 petites filles vierges vont chercher à l’aide de petites jarres de l’eau sacrée recueillie dans une grande jarre pour des cérémonies de purification. L’autel de la divinité se trouvant dans la plus grande des cases et servant de lieu d’invocation et de prière pour les maîtres de cultes. Quant aux deux autres cases, elles sont consacrées aux cérémonies de purification, d’exorcisme des mauvais esprits. Le souvenir de l’ensemble de ces rites pouvait-il raisonnablement s’évanouir du fait de leur déportation ? Il faut croire que non.
Cette mémoire religieuse a également, sur le plan des chants et des rythmes nés aux Etats-Unis et en Amérique latine, permis à la musique noire de proposer au monde de nouvelles façons de percevoir les mélodies du monde et d’esquisser la naissance de pas de danses inconnues.
La reprise de l’initiative historique que l’on peut constater en visitant cette ville dépasse le cadre de la survivance. Ouidah a pris les devants de la croisade contre l’amnésie parce que, s’inspirant de l’expérience des juifs, les autorités du Bénin ont compris qu’on peut pardonner aux esclavagistes mais que la plus grande erreur serait d’oublier ce passé douloureux. Car « le ventre de la Bête d’où est sorti le monstre est encore fécond ». Si l’on se tait aujourd’hui devant les actes de racisme, d’intolérance, d’exclusion et de marginalisation, des formes plus modernes de l’holocauste négrier vont surgir. Et partout, comme en 1998 lors de la commémoration du 150è anniversaire de l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises, des voix doivent s’élever pour demander que la traite négrière et l’esclavage soient déclarés comme crimes contre l’humanité et que les nations qui ont participé à ce honteux commerce demandent pardon à l’Afrique et aux noirs des Amériques. Des initiatives comme celles des Anneaux de la Mémoire de Nantes, de la proposition de loi votée à l’unanimité par le Parlement français et assimilant l’esclavage à un crime contre l’Humanité, le pardon demandé à l’Afrique par le Pape Jean-Paul II et le Président Bill Clinton son autant de signes qui montrent que la ville de Ouidah a joué un rôle essentiel dans l’éveil de consciences que l’on constate aujourd’hui.