Debat: Logique d’une longue marche savante vers l’«Africafrique »


Tout individu reçoit une éducation déjà avant sa naissance mais surtout dès sa naissance dans un environnement donné. Cet environnement peut agir négativement ou positivement sur celui-ci jusqu’à modifier sa relation avec lui-même, avec l’Autre et avec son environnement sous l’influence des astres et des phénomènes météorologiques.
Au fil des ans, il se détermine, soit par habitude, soit par héritage, soit par influence, à croire en un Tout Autre sur trois plans : à l’intérieur de soi, sur le plan horizontal et sur le plan vertical descendant dans sa relation avec la déesse ‘‘Terre’’ ou sur le plan vertical ascendant dans sa relation avec Dieu, si tant est que Dieu n’est pas logé en soi (en son âme). Ce faisant, l’environnement génère un saint ou un monstre qui, à son tour crée une jungle ou un paradis. Dans l’un ou l’autre cas, la volonté d’être de l’humain – en – situation détermine tout : être et être-bien ou être et accepter de mal-être ou encore Etre sans être. Devant un tel choix, l’ «Etresocial » s’oblige à être (exister) et à donner un sens à sa vie, une vie qu’il construit avec les plus belles fleurs intérieures possibles, ces plus belles fleurs étant celles qui donnent vie à la vie et qui, par le fait d’une mystique intérieure, animent ou transforment la cité en un paradis ou en un enfer.

Dans une telle dynamique de l’existence, éduquer s’impose comme une obligation passive ou active. Passive, cette forme d’éducation conduit l’être – en – situation à épouser sans discernement, des comportements et des réflexes, parce que abandonné à lui-même dans un environnement sans contrôle, sans normes ni repères préconçus. Active, cette éducation, par le fait de l’existence d’un code de conduite sociale et par la présence d’un collège de cercles d’initiation (famille, village, génération, classes d’âge…), s’impose, comme dans toute entreprise, une vision, des objectifs et des résultats. Pour la Côte d’Ivoire, cette vision, c’est : Union – Discipline – Travail. En d’autres termes, le succès de la Côte d’Ivoire, d’une côte d’Ivoire qui gagne réside dans l’équation : C. I. = U + D + T ?

Une telle approche cache en elle-même, comme l’écrit Amadou Hampaté Bâ dans Kaïdara, deux faces (la face diurne et la face nocturne) qu’il faut savoir décoder, voire décrypter pour faire de la Terre Côte d’Ivoire une terre de bien-être pour ses fils qui, parce qu’heureux d’être heureux peuvent offrir les meilleures pages possibles de l’hospitalité à tout citoyen en mouvance par le fait de l’inévitable jeu existentiel des mouvements migratoires, eux-mêmes à la fois sources et ressources pour ceux qui peuvent en tirer profit. Loin d’être ambiguë, cette aventure devenue de plus en plus complexe à cause des appétits gloutons, est une longue et précieuse marche savante qui ne peut se réaliser que par la qualité d’une triple diplomatie :

– la diplomatie classique qui impose des protocoles et un art standard de savoir-vivre ;
– la diplomatie académique qui se nourrit d’abord par la pensée sur la pensée (méta pensée), ensuite par l’expérimentation (la vérification des hypothèses) et l’énonciation de règles, de postulats et de lois à partir des données observables, mesurables, quantifiables qu’offrent la vie, les sciences de la vie et de la terre et la vérité scientifique ;
– la diplomatie coutumière régie par la discrétion, un esprit de gestion collégiale de la cité, la concertation et la recherche du consensus ; elle prend appui sur les rites et les rituels, les us et coutumes, le cultuel et leculturel, c’est-à-dire ce qui relève de ce qui fait que JE est différent de TU mais qui, tout de même peut concourir à rapprocher JE de TU.

Seule la conjonction de ces trois manifestations de la diplomatie peut permettre d’effectuer trois indispensables voyages : le voyage de JE à JE qui se résume dans notre projet de la Route (route physique,route idéelle ou philosophique et route spirituelle ou métaphysique) des Reines et des Rois, le voyage de Je à TUqui consacre le beau qui réside en l’Autre (le principe de l’altérité) et le voyage de JE à LUI, le divin, le créateur Ici peut se comprendre l’idée que le troisième voyage est le fait de la qualité (la bonne ou l’excellente) des deux premiers ainsi que l’impose le devoir des parents envers les enfants, et celui de l’Etat envers les citoyens : le devoir, le sacré devoir d’éduquer par soi-même (exemplarité) ou par convention (contrat social).

I/ Le village : une école de développement humain intégré
Le village africain des origines pourrait se définir comme une unité de mesure existentielle : tout y naît et tout s’y construit. C’est même un Etat dans lequel selon les philosophies des peuples, tout s’apprend. C’est,comme une chaire académique, un univers qui prend en compte et ce, de façon intégrée, tous les cycles et toutes les sciences. Ainsi, à la fin de la formation, autour de 40 – 50 ans (jusqu’à l’âge de l’accomplissement total et de la sagesse qui se situe à l’âge de la ménopause pour la femme), l’apprenant, par un système d’observation,de pratique et d’écoute, acquiert quatre types de compétences majeures liées à quatre fonctions : la fonction de la communication, la fonction d’éducation, la fonction d’exécution de création ou de créature et la fonction d’organisation. Dans cet univers où le système d’alternance est pratiqué de façon subtile et programmée, la formation professionnelle (le travail de la terre, l’architecture, les travaux d’entretien du village, le métier des armes…) ensemence les théories et les sciences que l’on y enseigne à travers les chants et les danses, les contes et les proverbes, les noms (toponymie, onomastique…) et les discours (poésie des libations), les écoles d’initiation et les bois sacrés, le cultuel et le culturel. Le village est une université libre régie par au moins cinq principes philosophiques : celui de l’araignée, celui du rat, celui du serpent, celui de la termite et celui du caméléon.

Principe n°1 : du principe de la toile d’araignée comme fondement de l’équilibre social et de l’unité. Dans cetunivers, tous les êtres sont reliés par le fait de la présence visible ou invisible de l’ancêtre commun,généralement fondateur du village. De là, naissent la nécessaire solidarité et la logique de l’inévitable entr’aide. Tous les êtres et toutes les familles d’un même village sont originellement liés et reliés (reliances), qui tissent leur toile, une seule, autour de trois sources en une ou en deux selon les régions : le chef du village et/ou le chef de terre maître de l’univers du sacré et du spirituel. Tel est le fondement de l’unité du village qui laisse apparaître que tout être dans cet espace, mais aussi quel que soit le temps, est en l’Autre, lié pour la vie. Le village est un patrimoine commun.

Principe n°2 : du principe du ‘‘trou caché’’ (issue de secours du rat). Le principe de toute oeuvre architecturale achevée impose des issues de secours visibles et invisibles. La prudence du rat qui connaît le danger que présente la porte ouverte sans contrôle (l’ouverture excessive des frontières par exemple) justifie deux de ses attitudes : la fermeture immédiate de son antre principale en cas de danger (d’où l’habileté de l’écoute) et l’effectivité d’un dernier trou (légèrement fermé) par lequel il se projette dehors lorsqu’il se sait en danger parce que tous ses chemins pris. Cette pratique du rat devrait conduire toute personne à avoir un jardin secret savamment protégé par le silence : d’où l’idée selon laquelle le Chef ne parle pas en public. Sur cette autre théorie, l’idée est que la parole offrant des lectures polysémiques, elle doit savamment être construite et reconstruite par concertation et consultation au coeur de la palabre africaine (véritable séance de brainstorming) avant d’être servie de façon méthodique et programmée au public par un porte-parole qui, lui, peut se tromper, et non toujours immédiatement par le chef qui est, lui, cette issue de secours (le dernier recours) que nous enseigne le rat.

Principe n°3 : du principe du danger qu’offre la brillance. Si le serpent n’était pas venimeux et s’il n’était pas ainsi admis par l’univers, si, de surcroît, il n’était pas condamné à ramper sans bruit – discrètement – pour exercer sa méchanceté sur l’Autre, il serait sans doute un beau jouet pour les enfants et une perle convoitée. Mais – et c’est là – le beau (la prudence, la discrétion) pernicieux qui porte la cruauté, la violence. La leçon ici est que, quoique JE soit une partie de TU, dans un village, les intérêts personnels peuvent faire, tour à tour, de l’un ou de l’autre un renégat, un sorcier qui de nuit, par le fait des forces maléfiques ou par le triste jeu de l’empoisonnement, oeuvre à nuire à autrui par le biais de ce qu’il est convenu d’appeler ‘‘sorcellerie’’. Dans un univers réduit à des cercles familiaux proches, il faut en tout lieu et en toute circonstance savoir cultiver la prudence, voire la méfiance tant l’hypocrisie peut conduire au pernicieux voire à la violence.

Principe n°4 : du principe de l’organisation sociale et du respect de l’oeuvre architecturale. Les termites de nos champs, par le fait de l’organisation de leur société enseignent grâce à leur sens d’organisation que pour bâtir durablement une cité, il faut :

– travailler ensemble et de façon harmonieuse en amenant chaque être – en – situation à jouer son rôle, le meilleur possible ; sinon alors d’où viendrait que le rythme existentiel de la termitière se lise à distance à partir de la crête de la termitière (auréolée d’une motte de terre imbibée d’eau ou non);
– offrir du solide qui suppose une sélection habile du matériau (un matériau de qualité supérieure ou confectionné pour être solide) ;
– offrir du beau (esthétique) : ici s’impose la puissance artistique de l’objet à construire ; le beau dont il est question ici se fonde, par principe, sur une logique de quête de la qualité totale ou de l’articité de toute oeuvre. La Côte d’Ivoire doit être belle, la plus belle et la plus grande des nations en moi-même, pour moi-même et pour les autres quel que soit l’angle d’attaque qu’offre la Programmation Neurolinguistique : le Visuel, l’Auditif, le Kinesthésique, l’Olfactif et le Gustatif (VAKO / VAKOG).

Principe n°5 : du principe de la vie et de l’être du caméléon. S’il est communément admis que le caméléon est synonyme d’être changeant, Amadou Hampaté Bâ nous présente autrement cet animal perçu comme inoffensif et plein de sagesse. Prudence et détermination guident les pas du caméléon qui, se sachant fragile, ne se prédispose à poser tout acte qu’après avoir pris le temps d’étudier l’environnement et le contexte (c’est le principe de la connaissance et de la pratique de l’intelligence du contexte). En effet, dans la marche du caméléon, sa tête ne bouge pas : c’est sa détermination à atteindre son objectif. Dans sa marche, il se sait en danger face à ses ennemis et à ses adversaires (la connaissance de soi). S’obligeant à atteindre son objectif, il prend la couleur du milieu, tout en demeurant lui-même (confiance en soi et aptitude à s’adapter aux réalités de la vie). Et pour éviter de reculer, en toute circonstance il tâte le sol avant d’y poser la patte (la prudence). En cas de danger extrême, il ne recule pas : attaché à son objectif, il se sert de sa queue pour s’accrocher à ce qui peut lui permettre d’échapper à la bourrasque, au danger où à la méchanceté d’en face.

Ces cinq leçons que nous offrent insectes et animaux qui, aujourd’hui encore, poursuivent leurs missions d’enseignement, montrent bien que le village, en Afrique, est un livre de la sagesse. Le village est plus qu’une simple école : c’est une université libre où se pratiquent :

– les méthodes actives : l’Etre – en – situation y crée une vie qui le recrée, le dénature ou l’emporte dans l’univers sacré et mystérieux des arbitres (arbitrage) que sont les ancêtres et Dieu;
– la pédagogie par alternance contes, proverbes, juridictions coutumières alternent avec les pratiques spirituelles et la célébration des valeurs à la fin des cérémonies initiatiques, qui alternent avec l’univers des êtres et des choses. La pédagogie par alternance telle qu’appliquée dans le village se soumet par
nature à trois logiques :
– la logique de l’alternance Théorie (leçon de sagesse)/pratique (connaissance pratique) ;
– la logique de l’alternance village / champ ;
– la logique de l’alternance monde visible / monde invisible.

De ce point de vue, l’on peut affirmer que le village est une école ouverte sur le monde où les curricula sont définis par l’expérience, les circonstances et les interdits liés à la programmation des enseignements ; l’actuel système L.M.D (Licence, Master, doctorat) en est le reflet par le fait de l’indispensable relation didactique entre l’université et l’entreprise ;

– l’enseignement par compétence : aussi bien les sociétés à castes que les autres (acéphales ou centralisées) s’organisent autour des compétences des différentes familles. De celles-ci se dégagent les performances individuelles par héritage, par apprentissage ou par nature (don). Une telle société a nécessairement besoin d’être structurée et organisée, et c’est peut-être cette façon de vivre qui a favorisé les types de commandement autour d’un chef et des notables. C’est bien de cette Afrique que parle David Diop dans son poème « Afrique » extrait de Coups de pilon, lorsqu’il écrit : « Afrique que chante ma grand-mère au bord de son fleuve lointain Je t’ai jamais connue »

Le capital existe et perdure malgré la rencontre avec l’Autre, le colonisateur qui, dès les premières heures de l’école en Côte d’Ivoire, l’a isolée du village pour tenter de produire un nouveau type de citoyen : le citoyen de Mamadou et Bineta : « Notre ambition, écrit André Davesne, Inspecteur d’Académie, dans Mamadou et Bineta lisent et écrivent couramment (CE) est que les écoliers africains continuent à se reconnaître sous les traits de Mamadou et Bineta»

A Mamadou et Bineta s’ajoutent le porte-plume, l’encre et le buvard ainsi que le symbole, cette perle ridicule ponctuée de coquilles d’escargots, d’épis de maïs, de sandales déchiquetés et de tout ce qui peut agir sur l’inconscient de l’enfant et de l’adolescent de façon à l’amener à s’éloigner à jamais, de ses valeurs, de sa langue, de sa culture. Et voilà ! Cinquante ans plus tard les enfants de ces enfants des années 50 – 60 – 70. Le village des origines a disparu. Nos valeurs aussi : d’où l’esprit du discours de Léopold Sédar Senghor à l’Université d’Abidjan en 1971 comme élément déclencheur. Y prônant le non-suivisme, Léopold Sédar Senghor, invite la jeunesse africaine à un nouveau mode de vie (négritude-idéologie), qui s’inspire des valeurs de l’Afrique. Mais auparavant souvenons-nous que cette Afrique lointaine est humaine et que ce qui aura favorisé l’émergence des autres peuples demeure encore en l’Afrique. D’où la nécessité pour nous de prôner un vaste mouvement panafricaniste qui consisterait à avoir foi en nous, à célébrer nos valeurs, à retourner dans nos villages en empruntant la célèbre Route des Reines et des Rois pour y créer des fermes communautaires, des plantations communautaires, des entreprises de transformation primaire. L’école de nos villages devrait, dans cette optique inscrire à nouveau, et de façon intégrée, toutes les formes d’éducation (mystique, politique, morale, civique, sportive, militaire …). Ce vaste mouvement de « Come back to the native village », pensée philosophique, analogue à la théorie du ‘‘Sankofa’’ devrait être traduite dans chaque langue africaine. Cet indispensable recours pourrait même n’être qu’idéel : apprendre ses valeurs et civilisations tout en demeurant là où l’on se trouve.

Là nous attendent d’autres combats : les combats contre nous-mêmes qui se déclinent en plusieurs types de conflits auxquels nous exposent les peuples de Côte d’Ivoire, microcosme d’une Afrique en mutation et parfois même sans repères :

• les conflits entre villageois résidents et intellectuels modernes des villes ;
• les conflits fonciers ;
• les conflits entre éleveurs et agriculteurs ;
• la manipulation à but d’exploitation politique des autorités coutumières par les ‘’cadres’’ du village non résidents ;
• le non-respect de l’autorité de l’Etat de plus en plus fragilisée ;
• la pluralité des cultures et des images des institutions coutumières ;
• les mouvements migratoires non contrôlés et leurs conséquences qui sont, entre autres, le déclassement abusif des forêts classées, la mauvaise répartition des terres, les installations anarchiques et désordonnées de campements d’allogènes et d’allochtones qui, au fil du temps, se transforment en villes plus puissantes – souvent par le fait de l’appui des ONG internationales – que les villages d’accueil d’origine ;
• le non-respect du principe du tutorat par les allogènes et les allochtones ;
• le vote par consultation populaire (choix par vote) et non plus le choix par concertation ou par consensus comme mode de désignation du chef de village ;
• la politique de regroupement de villages, la question du leadership et la toponymie ;
• le non-respect du sacré, du cultuel (culte, rites, rituels …) et de la mystique comme valeurs dans les cérémonies initiatiques ;
• la méconnaissance des cinq principales fonctions du Chef : la fonction mystique, la fonction politique, la fonction administrative, la fonction militaire (sécurité) et la fonction juridique ;
• la méconnaissance des fonctions de la femme dans les sociétés africaines : éducatrice familiale (éducation), administrateur financier (gestion financière), conseillère politique (détentrice des secrets d’Etat), directrice de protocole (accueil), assistante sociale (aide-soignante), directrice des ressources humaines (maître d’hôtel, ou gouvernante), chef de projets (agent de développement) et opérateur économique (principale animatrice du petit commerce et de la commercialisation des produits issus des cultures vivrières);
• la non-maîtrise des différents niveaux de mécanismes de résolutions des conflits (juridictions coutumières et juridictions administratives d’Etat) ;
• l’image et le statut du Chef.

Sans doute l’école nouvelle nous a-t-elle enseigné à être – plus spécifiquement et malheureusement – à ‘‘être comme’’. A présent, il nous reste, par l’éducation, à apprendre à être ‘‘Nous-mêmes’’ en OSANT affronter le monde et non en le subissant. Pour ce faire, nous devons affirmer notre Ivoirité culturelle (ou notre africanité) c’est-à-dire, cet ensemble de valeurs des peuples de Côte d’Ivoire qui les caractérisent et qui façonnent leur existence. Dans cette optique, affirmer mon ivoirité culturelle – valeur sans laquelle aucun peuple de Côte d’Ivoire ne saurait interroger ses origines – n’est ni une expression de xénophobie ni un crime de lèse-majesté. Pour aller à la rencontre de l’Autre, JE doit être fier d’affirmer qu’il est JE et non TU. Et si cette affirmation doit conduire à une révolution culturelle, peut-être faudrait-il y aller au plus vite. La terre de Côte d’Ivoire n’est pas une terre sans propriétaire et il faut, en l’esprit de chaque citoyen(ne), défétichiser le concept ‘’Ivoirienneté ‘’ ou lui préférer un autre ‘ivoirieneté’’ par exemple comme l’a suggéré Niangoran-Porquet. Loin d’être un concept visant à la consécration d’une certaine pratique de xénophobie, l’ivoirité culturelle voudrait (tout simplement, tout comme la francité, la sénégalité, la burkinabéité), pour tout ivoirien d’origine ou d’adoption légalement reconnu comme tel, en exprimer la profondeur de l’âme et un attachement parfait à une terre, a une patrie. L’ivoirité, de ce point de vue, est – et n’est que – l’expression de l’âme du citoyen ivoirien et par conséquent soumis aux exigences édictées par un souci d’appartenance, d’éthique et de convenance, par les textes fondamentaux, la devise et l’hymne national.

II/ Education et idéologie négro – africaine
La françafrique aura été, comme l’est, à présent, la chinafrique, un leurre. Il reste donc à l’Afrique une seule voie : l’Africafrique expression du voyage de JE à JE. C’est ce voyage qui, loin de se loger, voire se noyer dans une logique d’enfermement suicidaire, doit se vouloir d’ouverture (et non de négation de soi), d’initiative (être capable d’OSER), de création et de créativité. Il faut oser rêver et créer (c’est-à-dire donner vie) à ses rêves, à ses beaux rêves dont celui de vouloir transformer notre Afrique en une nouvelle puissance mondiale d’ici à 2025 (action d’urgence). Cette Africafrique – là doit se vouloir de puissance, d’affirmation d’une notoriété certaine par le fait de l’expression et de la manifestation plurielle de sa puissance qui se décline en sept pouvoirs que l’histoire des peuples et du village confèrent au Chef ou au Roi :

– le pouvoir mystique ;
– le pouvoir politique ;
– le pouvoir judiciaire ;
– le pouvoir législatif ;
– le pouvoir économique ;
– le pouvoir du verbe (la Parole) ;
– le pouvoir cognitif (savoir / Sagesse).

L’autorité du Chef se construit sur la base de trois puissances selon Combemale : la puissance personnelle, la puissance sapientale et la puissance institutionnelle. Ces trois puissances peuvent s’acquérir si l’école ivoirienne voire africaine et singulièrement francophone – change de pas de danse. Le document de travail des journées de consensus national tenues du 22 au 29 mai 2009, indiquent clairement les dispositions à prendre pour donner aux générations montantes et futures un esprit de combativité, une culture du succès et de quête permanente de qualité totale pour soi et pour la Cité. Autrement dit, il faut se battre non plus pour être élu comme leader dans l’univers des PPTE1 mais comme superpuissance mondiale. Pour ce faire, la Convention de la Société Civile propose, et nous y adhérons, les Etats Généraux de l’école ivoirienne de façon à s’interroger sur l’amélioration de l’environnement de l’école ivoirienne (une vision cohérente du modèle de société à bâtir et du modèle de citoyen à former), la formation de la jeunesse au mérite et à la culture de paix, l’amélioration des dispositions pédagogiques, l’amélioration des capacités d’adaptation, d’innovation et de créativité, la promotion de la recherche – développement pour que, parodiant Alain Peyrefitte, l’on puisse dire : La Côte d’Ivoire se dressera … le monde entier la verra, digne et fière. Pour ce faire, il faut sortir de la somnolence et se débarrasser définitivement des expressions familières, populaires et suicidaires que sont : « Ça va aller ô ! », « C’est Dieu qui est fort ! », « Tout ce que Dieu fait est bon ! » qui nous renvoient à la célèbre aventure de Candide de Voltaire qu’il résume lui-même en ces travers : « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ».

Ce disant, dans quel état psychologique devrions-nous nous mettre ? La somnolence, le sommeil ou l’éveil permanent et vigilant ? Les reliances de l’humain à la somnolence relèvent d’une logique de mort précoce. On peut en sortir, mais l’on ne peut en sortir que si une prise de conscience générale s’opère et que des leaders d’opinion, des ivoiriens braves et fiers décident de se dresser pour défendre et servir leur Nation : la Côte d’Ivoire. Car, lorsque tout un peuple, par éducation à la passivité, à l’anarchie et à la peur, vit dans l’abstrait d’une illusion de richesse qui, chaque jour s’éloigne de soi, il faut s’arrêter un moment et changer ses habitudes mauvaises en réflexes de qualité. Lorsque tout un peuple sombre dans la paresse, l’attentisme, le parasitisme
(exploitation excessive des vertus de la solidarité africaine) et la mendicité sous toutes ses formes dont la corruption, il faut s’obliger à reconquérir sa dignité. Lorsque le sexe devient un jouet d’enfant au service d’un pouvoir d’Etat et ce, de façon grossière, il faut restituer à l’Etre de l’Etre, c’est-à-dire son âme, à l’Etre – en – situation. Lorsque l’humain qui, en chaque être somnole se métamorphose en bête féroce (bôrô d’enjaillement, la 1 Pays pauvres très endettés traversée du vrai garçon …) – passant ainsi de l’humain au bestial ou de l’humanité à l’animalité ou encore de l’humanisation à l’animalisation comme c’est, hélas ! le cas des sociétés en mutation en Afrique, il faut se prédisposer à restituer à l’humain, l’humaine condition qui, en chaque être somnole. Lorsque, enfin, la honte qui est un sentiment naturel d’expression de sa dignité quitte la demeure humaine, il faut réapprendre à l’humain à avoir honte car savoir avoir honte, c’est se préparer à produire de la qualité. L’unique clé ? La révolution culturelle.

« La révolution culturelle : lancée non pas contre un régime par des opposants, mais par les fondateurs d’un régime, par le chef du parti au pouvoir, contre les cadres de ce parti et contre la déviation dans laquelle ce régime était en train de verser » (Peyrefitte : 1973, ch. VII) Le Chef : la clé du succès et le peuple, le succès lui-même. Cette vision suppose que la société soit organisée sur un socle solide : le culturel ; que le chef ait une vision de qualité et qu’il ait une politique de ralliement et d’appropriation qui permette à ses collaborateurs ou aux militants de son parti de penser construction et non récompense festive au terme d’une victoire d’élection. Alain Peyrefitte nous en livre quelques secrets qu’il appelle « secrets de la voie chinoise ».

Secret n° 1 : le culte du sage, du héros, du saint : la société, en principe, est tellement chargée de travers qu’il faut se déterminer à y repérer des sages, pas forcément des doyens d’âge, des héros de toutes les sciences de la vie et des saints, c’est-à-dire des personnalités qui, par le fait de la qualité de la vie qu’ils mènent deviennent des modèles sociaux, des symboles d’abord en famille, ensuite dans leur univers professionnel et enfin, dans la société toute entière. Le Chef (du village) est, en principe, l’incarnation de ces vertus. Aussi est-ce avec habileté qu’il faut conserver son image dans l’esprit des peuples :

« Quand Staline et Khrouchtchev moururent, fait-on remarquer, il s’écoula du temps avant que le peuple russe le sût. Tradition chinoise avant d’être russe. Le fondateur de la dynastie de Chin, au IIIe siècle avant Jésus Christ, Shih Huang-ti, mourut au cours d’une inspection en province aussi secrètement qu’il avait vécu : il avait dirigé les affaires de l’Etat en restant le plus invisible. On ramena sa dépouille au palais impérial comme s’il rentrait de voyage ; pour que l’odeur ne décelât pas le cadavre, on avait encadré le char impérial de chariots de poissons. On ne publia la nouvelle qu’après avoir pris toutes les dispositions pour la succession » (Peyrefitte : 1973, p. 4 – 5) Le secret réside bien ici, dans le respect de la qualité qui réside en la personne devenue sage mais non célébrée comme Dieu.

Secret n°2 : La puissance spirituelle : c’est cette force qui, en l’humain triomphe, l’amenant en tout lieu, en toute circonstance et à travers l’essentiel de ses actes à s’élever vers la morale divine : « L’essentiel est de bien penser. Pour bien cultiver le riz, pour bien couler l’acier, pour bien soigner les malades, il faut d’abord bien penser. Avant la Révolution culturelle dans les écoles, les universités, les théâtres, les journaux, on pensait mal. Cela valait bien la peine de les fermer, pour les mettre en mesure, ensuite, d’enseigner à penser bien. » (Peyrefitte : 1973, p. 43) Le ‘‘Bien penser’’, c’est la puissance de la réflexion et de la conceptualisation qui préludent à toutes les actions. Le ‘‘Bien penser’’ fait appel à la concentration et à la méditation et c’est ce que l’on appelle aussi : « la pensée positive »

La puissance spirituelle, c’est aussi cette force de méditation qui permet à l’individu de voyager en soi ; c’est un temps d’exil (l’exil intérieur) avant, pendant et après chaque acte que l’on pose. Pour le chinois, à la base de tout cela se trouvent le Yin et le Yang. Le rythme spirituel chinois est donc ponctué, comme le soupir africain, par une dynamique caractérisée par l’avertissement et la décision :

« Un coup de Yin, un coup de Yang, voilà le Tao ! … proclamaient les livres anciens. Les contraires complémentaires, ce sont le Yin et le Yang. L’harmonie des contraires, c’est le Tao qui l’assure ; le Tao, c’est-à-dire la Vie : une voie onduleuse, qui déroule sans fin ses sinuosités. Le Yin, c’est le versant ombreux de la vallée. Le Yang, le versant ensoleillé. Le Yin, c’est l’humidité, le froid, l’hiver, l’attente obscure, les énergies latentes, le négatif, la passivité, la féminité. Le Yang, c’est la sécheresse, le chaud, l’été, le désir qui se dresse, l’énergie qui conquiert, le positif, l’activité, la virilité » (Peyrefitte : 1973, p.48)

La recherche permanente de l’équilibre est donc une clé, la clé du succès. D’où l’importance de l’autorégulation. Alain Peyrefitte fait observer quelque chose de fondamental qui se résume en ces termes : « A la pensée binaire de l’Occident, qui coupe entre le oui et le non, le licite et l’illicite, le vrai et le
faux, les chinois substituent une pensée ternaire : thèse, antithèse et cet effet de leur opposition qui n’est pas vraiment leur synthèse, mais le produit de leur attraction et de leur répulsion. L’enfant tient de son père et de sa mère, mais il ne rassemble pas toutes leurs caractéristiques comme ferait un hermaphrodite. Il sera lui-même l’élément d’un nouveau couple dissymétrique, dont l’opposition produira un nouvel élément indépendant des deux précédents. » (Peyrefitte : 1973, p.49).

La lecture de cet extrait laisse apparaître l’essentiel de l’action du chinois qui, par le fait de son histoire, aurait pu n’être soumise qu’au Yin. Un élément nouveau interpelle les cités africaines : le produit et non la synthèse, un nouveau socle à partir duquel il peut être produit un produit nouveau, un nouveau type de citoyen, une nouvelle cité.

Secret n°3. La médecine : la ‘’révolutionnarisation’’ de la médecine s’impose comme une arme d’autodéfense. En fonction des régions, les vertus d’une plante changent par le fait des phénomènes météorologiques. Les vertus d’une plante cultivée ailleurs ne sauraient être efficaces à 100% sur un patient ou un sujet soumis aux aléas climatiques d’un autre univers. Les secrets des soins se trouvent en soi. La médecine africaine, cette clé bafouée sous l’administration coloniale, tout comme le cultuel et le culturel africain, mérite donc dès l’école primaire dans les jardins de l’école, une attention particulière.

« La médecine chinoise est un inépuisable trésor ; il faut s’efforcer de recueillir ce riche patrimoine, de l’explorer et de le porter à un niveau supérieur (…) » (Peyrefitte : 1973, p.81) La richesse de tout peuple réside en soi, en ses convictions profondes : il faut, pour ce faire, changer l’Homme (la personne humaine) et l’Ecole qui forme cette personne et forge son caractère. Sur ce point, Alain Peyrefitte écrit, à partir du modèle chinois :

« La formation intellectuelle est moins importante, que la formation civique et physique. L’élève deviendra bon ouvrier, bon paysan, bon cadre, s’il est d’abord bon citoyen. Pour être bon citoyen, il faut être bon soldat, il fau être robuste » (Peyrefitte : 1973, p.141)

Conclusion
Eduquer, ce n’est pas imposer la culture d’un peuple à un autre. C’est, dans un pays, extraire les valeurs de chaque peuple et les mettre en synergie en vue de construire des curricula qu’il faut sans cesse revisiter en fonction des besoins de sa cité et des exigences du système macro-économique et des besoins du monde, des citoyens du monde.

Voilà pourquoi il peut être proposé ce qui suit : un concept, une institution, une discipline (un module) ou une chaire et une méthode.

Un concept : l’ « Africafrique » dont les étapes intermédiaires consistent dans la connaissance, la défense et l’illustration des valeurs de chaque peuple par lui-même. Sur le plan national, il y aurait deux niveaux, celui de la Connaissance de chaque groupe ethnique et celui du Respect des frontières géographiques, des valeurs et civilisations. Peu importe que cette forme d’expression de l’âme des peuples s’appelle « burkinabéité », « sénégalité », « francité » ou « ivoirité ».

Une institution : l’âme africaine doit, enfin, être présente dans les institutions des républiques des Etats africains par le fait de la création, à l’instar du Conseil Constitutionnel ou du Parlement, d’une Chambre des institutions coutumières d’Afrique qui faciliterait la valorisation du statut des chefs dans les régions (Chambres régionales), dans les départements (Chambres départementales) et dans les communes (Chambres communales).

Une Chaire ou un Département (un Observatoire) ou seront enfin enseignées les valeurs africaines : la recherche qui y sera menée pourrait alors être un instrument majeur pour les projets de développement. L’Université africaine serait alors véritablement un centre de production de la pensée au service des modèles endogènes de développement moderne.

Une méthode : la mobilisation des jeunes en vue d’un service national des volontaires pour la paix dans des centres nationaux de service civique positionnés dans les principales régions frontalières. C’est là que tout diplômé devra terminer sa formation en apprenant et en mettant ses compétences au service de l’Etat : là, il apprendra – davantage – à aimer et à servir sa Nation. L’encadrement militaire y serait assuré par une puissante armée en état d’éveil et au coeur des nouvelles technologies et des industries lourdes pointe, au service du développement (construction de ponts, de routes, industries de transformation). Cette armée-là serait porteuse des valeurs et des symboles de l’Etat de Côte d’Ivoire.

L’autorité de l’Etat ainsi définitivement restaurée, la Nation ivoirienne pourra alors prendre son envol et dignement se présenter au rendez-vous du donner et du recevoir auquel invite le concert des Nations. Tout cela ne peut se réaliser efficacement que si l’humain – tout l’humain (développement intégral) – s’oblige à se soumettre aux quatre vérités existentielles que sont: la vérité intérieure, la vérité scientifique, la vérité divine, la vérité collective (ou relative) liée elle à l’intelligence du contexte et à la logique des reliances à laquelle nous invite Edgar Morin.

Plutôt que d’être une source de maux, de malheurs ou de misères pour les peuples, l’éducation, l’éducation à la culture de paix, de qualité et de bien penser par le travail, pourra alors contribuer efficacement à construire une Côte d’Ivoire et une Afrique belles (esthétique et éthique) et riches. Cette éducation – là, loin d’être un mal, sera une source inépuisable de bien-être et de bien-penser pour être et ‘‘être bien’’.

Prof. Urbain AMOA
Bibliographie

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Urbain Amoa: