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A la découverte d’Alain Mabanckou : un ovni dans le monde de la littérature francophone

Macaire Etty | | Evènements

Parmi les invités du Grand Prix Ivoire, brille Alain Mabanckou, écrivain talentueux, une étoile particulièrement flamboyante dans le firmament des lettres africaines. Nous nous intéressons dans ces lignes à cet écrivain dont la plume tout en noircissant des feuilles, éclaire un itinéraire condamné à l’ascendance.

Alain Mabanckou ! Quelles sonorités ! On aurait dit le nom d’une divinité. S’il ne l’est pas, il s’est installé néanmoins à une hauteur rivalisant celle d’une idole. En Europe, les revues littéraires l’encensent. La revue  Marianne l’affuble du sobriquet de « génial marabout des mots » et s’éprend pour son « verbe imagé et cocasse ». Le Figaro chante sa « plume virevoltante, drôle et érudite » et son style particulier où « se mêlent la truculence et l’autodérision ». Le magazine Le Devoir du Québec s’attarde dans un article sur   la forte intertextualité qui caractérise son écriture. Le site Rfi.fr est encore plus loquace et laudateur ; il le présente comme « l’une des voix importantes de la littérature africaine moderne ». Il ajoute : « Ses talents de conteur, sa verve endiablée, ses récits où le burlesque alterne avec le pathétique et le politique avec le populaire » et le qualifie de « écrivain emblématique de sa génération ». Le journal Le Point n’est pas en reste, lui qui a consacré une page entière à son livre très médiatisé et controversé « Le Sanglot de l’Homme Noir ». Un véritable culte de la presse et de la critique à faire pâlir les dieux africains abandonnés !

Comme tous les écrivains qui s’installent dans la durée, Alain Mabanckou prend plaisir à déconstruire les mythes africains. Il prend ses distances avec le passé idyllique de l’Afrique tel que l’a enseigné le mouvement de la Négritude. Sur des questions comme l’esclavage, la fraternité noire, la responsabilité de l’Europe dans les malheurs de l’Afrique, l’écrivain franco-congolais développe des positions déroutantes et iconoclastes. Il flétrit chaque fois qu’il a l’occasion cette manie des Africains à accabler l’Europe de tous leurs malheurs ou à appeler subtilement à un racisme antioccidental. « Celui qui hait aveuglement l’Europe est aussi malade que celui qui se fonde sur un amour aveugle pour une Afrique d’autrefois, imaginaire » lance-t-il. Son combat est que l’Africain puisse transcender tous ses complexes raciaux et les postures victimaires: « Je ne conteste pas les souffrances qu’ont subies et que subissent encore les Noirs. Je conteste la tendance à ériger ces souffrances en signes d’identité…Je refuse de me définir par les larmes et le ressentiment » se défend-il contre ceux qui l’accusent de se désolidariser des malheurs du peuple noir. A ses confrères écrivains africains, il montre le chemin de l’introversion et du miroir qui aide à se mettre en cause. En 2009, il disait sous forme de mise en garde: « le danger pour l’écrivain noir est de s’enfermer dans sa « noirceur »…il ne s’agit pas de tomber dans le piège de l’affrontement basique entre la civilisation noire et blanche. L’autocritique est essentielle si l’on veut ensuite poser un regard juste sur le reste du monde ».

Son livre Le Sanglot de l’Homme Noir dans cette veine est un véritable pavé jeté dans la marre.  Les coups de boutoirs qu’il donne à des thèses africanistes fâchent au point d’attirer des protestations dans le monde de la diaspora noire. Il est accusé de jouir d’une position privilégiée en Occident qui le mettrait à l’abri des tristes réalités africaines au point de rester insensible la « tragédie nègre ». Mais Alain Mabanckou ne se laisse pas démonter. De l’Europe, il n’a pas reçu une coupe enchantée et de l’Afrique quelque héritage familial juteux. Issu d’une famille modeste dont la mère est illettrée, Alain Mabanckou est parti du bas-fond pour atteindre le sommet par la force de son travail en refusant les jérémiades stérilisantes. Il a connu dans sa trajectoire d’aventurier et de quêteur de lumières des jours aigres, des heures de pain noir et des instants de doute. Mais les yeux fixés sur l’avenir et sur ses parchemins, il s’est battu pour briser les liens de la pauvreté, de l’anonymat et de l’insignifiance. Aujourd’hui, c’est avec grande aise et sans complexe qu’il peut embraser l’Occident, l’Afrique et la vie de son regard critique.

Alain Mabanckou, icône de la littérature francophone, est à la fois essayiste, romancier et poète. Auteur prolifique, il a en très peu de temps glané des lauriers à un rythme étourdissant. Chronologiquement, il est Grand Prix littéraire de l’Afrique noire en 1998 avec Bleu-Blnc-Rouge (roman). En 2005 avec son célèbre roman Verre Cassé il est à la fois Prix Ouest-France/Etonnants Voyageurs, Prix des Cinq Continents de la Francophonie, Prix RFO du Livre. En 2006, son roman Mémoires de porc-épic, lui ouvre les portes du prestigieux Prix Renaudot. En 2010, il est Prix Georges Brassens avec « Demain j’aurai vingt ans ». En 2011, il est élevé au rang de Chevalier de la Légion d’Honneur par la République française. En 2012, l’Académie Française couronne l’ensemble de son œuvre par le Grand Prix de Littérature Henri Gal.

Tous les chroniqueurs qui parcourent l’œuvre de celui qui est maintenant conseiller littéraire chez Présence Africaine (Paris) reconnaissent en lui « un regard nouveau, une vision singulière », en rupture avec des « textes larmoyants ». Son originalité, tient de la rupture qu’il a opérée avec la langue française conventionnelle et conformiste et d’autre part de son ouverture aux vents de l’Afrique et de l’Amérique où il réside en tant qu’enseignant depuis environ neuf ans.

Quand Alain Mabanckou dépose ses valises en France, il n’avait que 22 ans. Avec un DEA de droit obtenu à l’Université de Paris-Dauphine, il entre dans la vie active. Mais habité par le démon de l’écriture, il s’y consacre avec une grande assiduité. C’est en 1998 qu’il publie son premier roman Bleu-Blanc-Rouge qui lui vaut le Grand Prix Littéraire de l’Afrique noire. Depuis lors, sa plume ne connait plus de répit. Il publie régulièrement prose et poésie. Son œuvre est traduite en anglais, en espagnol, en catalan et en italien. Les prestigieuses maisons d’édition comme Seuil-Points, Fuyard et Gallimard lui ouvrent leurs portes.

Après avoir enseigné quelques années en France, il est remarqué par l’université de Californie à Los Angelos qui le coopte en 2006 avant de le nommer professeur titulaire en 2007. Après 23 ans hors de son pays, l’écrivain revient à Pointe-Noire, ville portuaire du Congo. Son séjour donne lieu à un livre intitulé Lumières de Pointe-Noire à paraître au début de l’année 2013.

C’est cette plume talentueuse, cet ovni à la « casquette joviale » que Akwaba Culture de la Présidente Isabelle Kassy Fofana a eu l’honneur d’accueillir à l’occasion du Grand Prix Ivoire à Abidjan.

Etty Macaire

Photo Alain Mabanckou (Photo Rue des Archives)