Laurent Gbagbo, ou l’art d’être indispensable en n’étant plus au pouvoir

Il y a des hommes politiques qui gouvernent avec des décrets, des institutions et des majorités parlementaires. Et puis il y a Laurent Gbagbo : un homme qui influence encore la vie politique ivoirienne par sa simple présence, presque malgré lui. Un paradoxe vivant, une anomalie démocratique, un acteur inattendu de la stabilité nationale.
Car, qu’on l’aime ou non, qu’on le juge ou qu’on l’admire, il faut reconnaître une évidence : Gbagbo est devenu l’homme le plus “protégé” de Côte d’Ivoire, précisément parce qu’il n’a plus le pouvoir.
L’adversaire utile
Il y a quelque chose de profondément ironique dans la façon dont la politique ivoirienne s’est réorganisée autour de lui. L’homme que l’on a longtemps voulu écarter du jeu est aujourd’hui celui dont la présence rassure, calme, stabilise.
Non pas par sa parole — il parle peu.
Non pas par son action — il n’occupe plus aucune fonction stratégique.
Mais par son existence même.
Gbagbo debout = message de normalité.
Gbagbo vivant = vitrine de stabilité.
À lui seul, il incarne un indicateur politique que les discours officiels n’arrivent plus à fournir : celui d’un pays où l’adversaire historique n’est pas traqué, ni enterré, ni effacé. Une situation qui, volontairement ou non, bénéficie au pouvoir en place.
La légitimité par contraste
La présence de Gbagbo a une utilité politique subtile, presque invisible, mais bien réelle : elle donne au régime actuel un vernis d’ouverture. Un vernis fragile, certes, mais efficace.
Car tant que l’ancien président circule librement à Abidjan, tant qu’il n’est ni exilé ni neutralisé, alors le pouvoir peut se prévaloir d’une forme de tolérance politique — même si cette tolérance tient parfois plus du calcul que de la conviction. Gbagbo est devenu, à son insu, le certificat vivant de la stabilité ivoirienne.
La soupape émotionnelle
Il existe aussi une vérité que beaucoup préfèrent ignorer :
Gbagbo possède encore une base populaire dont la loyauté est aussi profonde que volatile.
Une base qui, en d’autres circonstances, pourrait exprimer ses frustrations de manière plus visible.
Sa seule présence agit donc comme une soupape, un calmant social, une barrière naturelle contre des débordements possibles. L’homme que l’on craignait hier pour sa capacité à mobiliser est devenu, paradoxalement, un facteur de retenue. Son existence empêche ce que son absence pourrait déclencher.
Un rôle involontaire mais déterminant
Laurent Gbagbo n’a pas choisi ce rôle. Il ne l’a même pas revendiqué. Mais il s’est imposé par la force des événements, des émotions et des équilibres fragiles qui façonnent la Côte d’Ivoire contemporaine. Il n’est pas au pouvoir, mais il compte. Il n’a plus l’État, mais il a le symbole. Il ne mène plus les combats, mais son ombre suffit à influencer le climat politique.
Être indispensable en n’exerçant aucune fonction : voilà peut-être la dernière ironie d’une carrière politique qui n’en manque pas. La Côte d’Ivoire avance, se transforme, se redéfinit. Mais au cœur de ce mouvement, Gbagbo reste une présence qui rassure autant qu’elle dérange, qui stabilise autant qu’elle inquiète, qui légitime autant qu’elle questionne.
Un acteur silencieux, un héritage vivant. Un homme qui n’a plus besoin de conquérir le pouvoir pour continuer à peser dans le pays.
Et dans ce simple fait, se lit tout le paradoxe, toute la complexité et toute la maturité fragile de la politique ivoirienne.
Firmin KOTO
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