L’affaire dite SNEDAI 2, jugée par le Pôle pénal économique et financier, marque un tournant important dans la lutte contre la délinquance financière en Côte d’Ivoire. Les lourdes condamnations prononcées — sept ans de prison ferme et plusieurs milliards de francs CFA d’amendes — traduisent une volonté claire de la justice : celle de sanctionner sévèrement les atteintes aux finances publiques, quels qu’en soient les auteurs.
Pourtant, au-delà des décisions judiciaires, cette affaire soulève une question sensible, presque inévitable dans l’opinion publique : comment des détournements portant sur des montants aussi colossaux ont-ils pu se produire sans que les plus hauts niveaux de responsabilité ne soient informés ?
La justice, elle, répond par le droit. En l’état actuel du dossier, seules des personnes précisément identifiées ont été poursuivies et condamnées, notamment le Directeur administratif et financier de SNEDAI et une société considérée comme un instrument du détournement. Adama Bictogo, fondateur du groupe SNEDAI et aujourd’hui haut responsable politique, n’a pas été mis en cause dans ce procès. Non pas par indulgence, mais faute d’éléments judiciaires établissant une implication personnelle, directe ou indirecte, dans les faits poursuivis.
C’est là toute la frontière — parfois incomprise — entre la responsabilité pénale et le soupçon public. En droit, la hiérarchie, le prestige ou le volume financier ne suffisent pas à fonder une condamnation. Seules les preuves comptent. Mais dans l’espace public, la question morale demeure : celle de la gouvernance, du contrôle interne et de la vigilance au sommet.
Cette affaire a également ravivé les inquiétudes autour du passeport ivoirien. Là encore, il convient de distinguer l’essentiel de l’accessoire. Les enquêtes ont porté sur la gestion financière des recettes liées aux documents d’identité, non sur la fiabilité technique du passeport biométrique lui-même. À ce jour, le passeport ivoirien reste un document officiel, reconnu et crédible sur le plan international. Confondre irrégularités financières et invalidité du document serait une erreur lourde de conséquences pour l’image du pays.
SNEDAI 2 révèle moins une crise du passeport qu’une crise de gouvernance et de confiance. Elle rappelle que la lutte contre la corruption ne peut s’arrêter aux exécutants, mais qu’elle doit aussi interroger les systèmes, les contrôles et les responsabilités structurelles. Elle rappelle surtout que l’État de droit avance à son rythme : lent pour l’opinion, exigeant pour la justice.
La vérité judiciaire n’est pas toujours la vérité émotionnelle. Mais elle reste, en démocratie, la seule qui engage durablement la République.
Jonas Kouassi