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L’art africain chez Sotheby’s : l’association gabonaise freine la vente de la collection Leloup

Lucie Assi | | Arts Vivants
Masque fang ayant appartenu à Helena Rubinstein parmi les objets vendus chez Sotheby’s Paris, le 21 juin 2023.© Montage JA; Florian Perlot pour Art Digital Studio.

Une tête fang issue de la collection de la marchande Hélène Leloup, estimée entre 4 et 6 millions d’euros, n’a pas trouvé d’acquéreur, tout comme une dizaine d’autres pièces. L’intervention du Collectif Gabon Occitanie aurait pu dissuader certains acheteurs potentiels.

C’était l’une des pièces maîtresses de la vente aux enchères organisée par Sotheby’s pour la collection de la marchande Hélène Leloup : une tête fang du Gabon ayant appartenu à la reine des cosmétiques Helena Rubinstein, estimée entre 4 et 6 millions d’euros.

Pourtant, le 21 juin, elle est restée invendue. Comment expliquer cela ? Certains spécialistes évoquent une surestimation de l’œuvre, qui ne vaudrait pas autant sur le marché. À moins que l’intervention, juste avant la vente, d’un collectif gabonais n’ait refroidi certains collectionneurs ?

Objet sacré et acquisition douteuse

En effet, l’association Collectif Gabon Occitanie (CGO) s’est manifestée chez Sotheby’s alors que la vente aux enchères allait débuter. Bien qu’ils aient été rapidement écartés, leur représentant a tout de même pu exprimer les revendications du CGO ainsi que des associations Essap et Diasp’Aura. Dans un communiqué diffusé dans la presse et sur les réseaux, ils déclarent : « Parmi les objets qui seront mis en vente ce jour, […] figure une relique fang […]. Nous indiquons que cette relique est un objet sacré utilisé dans nos rites biéri. Elle représente nos ancêtres, appartient à notre communauté et ne saurait être mise en vente. Il s’agit donc au minimum d’un bien mal acquis. »

Ils mettent en garde la multinationale américaine en déclarant : « Nous demandons instamment à Sotheby’s de suspendre la vente, afin que toute la lumière soit faite sur la provenance de ce trésor culturel et cultuel. Si la vente avait lieu malgré tout, Sotheby’s serait potentiellement complice de pillage colonial et ne pourrait invoquer la bonne foi lors d’une action judiciaire. De même pour l’acheteur, qui en plus risquerait de perdre son investissement. »

Malgré de tels propos, la vente n’a pas été bloquée – on connaît le peu d’importance accordée par le marché occidental à ce type de revendications, qui sont souvent méprisées. Cependant, ils ont probablement contribué à refroidir l’enthousiasme des collectionneurs, qui était déjà mitigé. Dans Le Quotidien de l’art, la journaliste Armelle Malvoisin s’interroge ainsi : « Mais où est la collection Leloup ? », remettant en question à la fois le choix des œuvres présentées et leur estimation.

Dix œuvres invendues Le record de la vente a été atteint par la Tête de femme du peintre britannique Francis Bacon (adjugée pour 6 437 375 euros). Certaines œuvres africaines ont également obtenu de bons résultats, comme une statue dogon/niomgon du Mali, vendue pour 381 000 euros, alors que son estimation haute était de 250 000 euros. Cette statue avait été vendue à Hélène Leloup (à l’époque Kamer) par le marchand malien El-Hadj Gouro Sow en 1957. Un masque dan de Côte d’Ivoire a également été acquis pour 60 960 euros, alors qu’il était estimé entre 7 000 et 10 000 euros.

Sur les cinquante-trois lots mis en vente, dix n’ont pas trouvé preneur, dont des œuvres importantes. Outre la statuette fang, un masque singe dogon (estimé entre 60 000 et 90 000 euros), une statue mbembé du Nigeria (estimée entre 150 000 et 250 000 euros), une statue double dogon/komakan (estimée entre 200 000 et 300 000 euros), une statue nkonde kongo/oymbe (estimée entre 250 000 et 350 000 euros), un masque dogon (estimé entre 120 000 et 180 000 euros) et une statue de porteur de masques dogon (entre 150 000 et 250 000 euros)…

Il est probable que ces œuvres soient remises sur le marché dans un avenir proche, peut-être lors de ventes privées.

Razzias

Cela témoigne de la volonté des marchands occidentaux de tout entreprendre pour réaliser des profits : une porte dogon s’est vendue pour 25 400 euros, une meule et un mortier de la vallée du Niger pour 9 525 euros. Triste constat : même les objets du quotidien sont devenus des sources de profit lorsque la région dogon a commencé à susciter l’intérêt des collectionneurs. Hélène Leloup elle-même parle de « razzias ».

Dans son ouvrage L’art de la décolonisation – Paris-Dakar (1950-1970) (Les presses du réel, 2023), Maureen Murphy rapporte ses propos : « Devant l’afflux des demandes, les Dogons vont se rendre compte très vite de la valeur marchande des statues qu’ils avaient refusé de vendre ou abandonnées dans des grottes. Dans un pays économiquement pauvre, riche d’un patrimoine ancien et convoité, ces œuvres allaient provoquer de véritables razzias. De nouveaux commerçants firent leur apparition, envoyant leurs ‘émissaires rabatteurs’ dans les villages. Ces derniers, s’ils n’arrivaient pas à acheter masques et statues aux anciens du village dont l’accord était nécessaire, n’hésitaient pas à soudoyer les jeunes gens pour les voler. »

Lucie Assi

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