« Je ne sais pas où va cette conversation, mais c’est comme cela, c’est la vie », affirmait Virginia Ryan, lors de notre entretien au lendemain même de l’Exposition « de l’esprit de l’eau » organisée à la fondation Donwahi, le jeudi 25 novembre 2010, comme un signe prémonitoire du « long silence » observé quant à la diffusion même de ce texte presque hors d’âge. La pensée humaine, quand elle est instructive et constructive a-t-elle des limites ?
Cette exposition avait pourtant démarré sur des chapeaux de roue, mais peu de personnes peuvent dire comment elle a clôturé ses portes, tant l’atmosphère de fin de règne en Côte d’Ivoire avait éloigné le petit peuple des enjeux plastiques et esthétiques au profit de sa propre survie. Et c’est vrai, qu’il a fallu dans la triste ambiance qui régnait dans ce pays en ce moment-là, se barricader entre deux couvre-feux pour visiter des œuvres de l’esprit, en tachant de ne pas prendre de balles. C’était difficile et courageux de faire des expositions d’arts et presque puéril d’en parler, car de loin l’on pouvait entendre gronder entre deux pétarades de kalachnikovs, les chars et les canons. Par prudence, de nombreuses galeries avaient opté pour l’après-crise avant toute programmation artistique. Last but not least, cette exposition tenue à un moment d’incertitude pour la Côte d’Ivoire a pourtant laissé quelques traces indélébiles, des images, des vidéos, des textes, etc., qu’il est nécessaire d’exhumer, de dépoussiérer pour apprécier leur substance, dans l’optique de leur réédition prévue dans un ailleurs.
Après moult hésitations, nous avons pensé qu’il était impérieux de donner suite à cette démarche parce qu’au-delà de l’acte physique et visuel de la création humaine temporelle et temporaire, le discours du créateur demeure et est toujours d’actualité. Ce discours-là n’est pas circonstancié au lieu et à une période de manifestation pratique de formes dans un espace de vie, mais il le sublime pour se tenir au présent. La thématique populaire de l’exposition assise autour de la figure de Mami Watta (Mother Water), la mère et la reine des eaux, dans la conscience collective, est éternelle et indémodable. Mami Watta, c’est l’être amphibien par excellence, elle vogue allègrement entre terre et eau. Cette figure symbolique imprègne l’œuvre personnelle de Virginia Ryan dans la mesure où elle fait de l’objet récupéré des eaux, un objet de création plastique. La question principale est de savoir pourquoi elle fait de l’art avec de tels objets ?
Lors de cet entretien, l’artiste Virginia Ryan nous a confié que l’exposition à la fondation Donwahi n’était qu’un aspect du programme, car les œuvres selon un accord scellé avec les artistes de Côte d’Ivoire quitteront les bordures de la lagune Ébrié pour être exposées également en Europe. Wait and see !
Bonsoir Virginia Ryan, j’ai assisté à l’exposition que vous avez organisée à la fondation Donwahi. Elle regroupe de nombreux artistes de Côte d’Ivoire autour du concept « de l’esprit et de l’eau » et notamment de la figure de Mother Water ou Mami Watta. Mais avant d’entrer dans le vif du débat sur votre travail ; qui êtes-vous Virginia Ryan ?
Je suis une artiste, je suis également art-thérapeute. Je ne suis pas pratiquante en ce moment, mais l’art thérapie m’a beaucoup aidé dans ce type travail qui se fait autour de la dynamique de groupe. Je suis une voyageuse, toute ma vie est modulée pas cela. Je suis née en Australie et toute ma vie, j’ai voyagé et j’ai eu la possibilité de cohabiter avec des peuples différents. Je pense que cela informe mon travail.
Vous êtes donc aussi art-thérapeute. Connaissez-vous en Côte D’Ivoire l’art-thérapeute Grobli Zirignon ?
Non, je ne le connais pas.
Vous êtes écrivain également.
En effet quelquefois, j’ai ressenti la nécessité intérieure d’écrire, mais pour le moment je partage cette énergie avec des artistes pour la construction de cette exposition collective.
Quand vous écrivez par exemple « secrets entries » de quoi s’agit-il ?
J’ai commencé à écrire en Italie après que nous soyons retournés de l’Écosse où j’ai fait le diplôme d’art-thérapie parce que j’avais éprouvé la nécessité de retourner dans ma langue natale anglaise. J’éprouve également le désir d’écrire en anglais plus ou moins toujours dans des pays où je n’ai pas l’occasion de parler l’anglais.
Quelle est la démarche spécifique que vous avez entreprise entre l’art d’un côté et la thérapie de l’autre ?
Je pense que l’art informe la thérapie et la thérapie informe l’art et l’aspect thérapeutique de la création comme la poésie est essentielle. Je dis toujours que mon travail commence de cette nécessité intérieure, et cela est de même pour l’art-thérapie. Je n’aime pas cependant les définitions très rigides.
Comment arrivez-vous à concilier écriture et peinture ?
Je ne peux pas concilier les deux formes. C’est comme si je cherchais à concilier le fait que je sois une Australienne qui habite en Italie et qui vit maintenant à Abidjan. Ce sont des aspects de ma vie et de mon expérience. J’ai décidé il y a plus moins 10 ans qu’il est impossible de concilier toutes les choses. Il y a des côtés très heureux par moment et il est possible de trouver une pleine intégration. La plupart du temps, il y a un challenge, je suis très compassionnelle envers moi-même parce que je pense que la lutte pour intégrer tout est impossible.
Comment expliquez-vous votre activité prolifique ?
Mon travail change pour être la même chose, il me suit dans mon habit de voyageur. Il y a un an que je suis arrivé à Abidjan, je n’avais pas la possibilité de parler avec les personnes parce que je ne parlais pas le français. La première visite, je l’ai faite à Bruly Bouabré, après 4 jours. J’étais ici pour connaitre ce monde. Pour moi, la carte géographique d’un peuple est constituée par les artistes. J’ai commencé ce projet « de l’esprit de l’eau » avec les artistes qui est la continuité d’un travail commencé il y a dix ans au Ghana. Avant le Ghana, j’avais commencé des projets en Italie avec des groupes de personnes. Le médium change, mais le sens de mon travail demeure constant depuis 15 ans.
Connaissiez-vous Bruly Bouabré avant votre arrivée en Côte d’Ivoire ?
Oui, je le connaissais.
Quels rapports avez-vous ?
Je suis allé le visiter. Ce qui est pour moi un grand honneur. Il était élégant et gentil avec moi avec son fils Sylvestre et toute la famille. J’ai l’espoir maintenant que lui et moi, nous aurons un rapport d’amitié et de respect. Frédéric Bruly Bouabré et son fils Sylvestre ont bien perçu le bien fondé de ce travail.
Comment percevez-vous le travail de Bruly en rapport avec la spiritualité tout comme le vôtre d’ailleurs ? Vous dites bien dans une de vos citations « en tant qu’artiste, je m’intéresse aux mythes et à leurs puissances ». De quelle puissance parlez-vous ?
Quand j’utilise le mot puissance, je cherche quelque chose d’intangible qui a affaire avec la mémoire historique, culturelle et humaine, par exemple le mythe de la sirène qui a une relation avec le mythe de l’atlantique et de la méditerranée. C’est un mythe très utile pour le présent. J’ai toujours pensé que les artistes avaient la possibilité de recréer toujours la mythologie. De la faire passer du passé au présent.
Est-ce que vous êtes initiée à quelque chose ?
Non !
Est-ce que vous voulez être initiée à quelque chose ?
Où ?
C’est ce que je me pose comme question quand je lis la teneur de vos écrits littéraires et de vos œuvres d’art. On ne parle pas de Mami Watta au hasard, on a forcément une bonne raison pour le faire. Est-ce que l’on peut s’intéresser aux mythes et à leur puissance au hasard ?
Avant de quitter le Ghana en 2008, j’avais une grande exposition « Multiples Entries’ » à Spoleto, à la Galeria civica d’arte moderna. J’avais envoyé tout mon travail en Italie en disant à tous mes amis du Ghana que j’avais fini mon travail en Afrique Occidentale. Ils m’ont dit de retourner pour achever mon travail sur l’histoire de la mer parce que Mami Watta elle appréciera. Je suis donc retourné en Italie et après quelques mois, mon mari m’a demandé si je voulais aller en Côte d’Ivoire. Ce qui est incroyable parce que c’est à côté du Ghana. Je me suis dit que c’est la même histoire et que c’est parfait pour continuer ce travail. Il fallait trouver un fil conducteur autour de cette mythologie mettre l’accent sur l’aspect féminin qui est également curatif et protecteur. Chercher quelque chose à raconter. Une histoire possible entre les deux mers, l’atlantique et la méditerranée dans cette tension, dans l’environnement entre les personnes qui cherchent à traverser pour arriver en Europe. L’eau peut être une tombe pour beaucoup de personnes. Pour moi, ce matériau presque primaire est essentiel pour faire quelque chose. Il y avait toujours la vie réelle ou le vécu dans mon travail. J’ai décidé de partir de ça pour faire le travail artistique.
Est-ce que vous croyez à la force des mythes ?
Oui maintenant, car j’ai travaillé sur cela. S’il n’y avait pas cette force, pourquoi travaillerais-je là-dessus ? Je pense que pour l’exposition à la fondation Donwahi, il y avait une bonne atmosphère de partage et la conversation avec de nombreuses personnes sur les croyances et les mythologies était intéressante. Avoir un thème de travail est toujours une force.
Les œuvres que vous avez collectées appartiennent-elles désormais à votre collection ?
Je ne suis pas un curateur et je suis passionnée par ce que je fais. Ce travail est un document de ma vie. J’ai expliqué aux artistes le sens de ce concept. Je n’avais pas un grand budget parce que je suis un artiste individuel, mais j’ai fait des échanges et des accords financiers avec les artistes avec la condition que tout le travail reste ensemble pour pouvoir faire d’autres expositions notamment en Europe. Nous avons beaucoup de temps, ce n’est pas nécessaire de le faire maintenant.
Que pensez-vous des premiers résultats de l’exposition à Abidjan ?
C’était une grande surprise pour moi.
Une surprise agréable ?
Oui une surprise agréable ? Pas vous ?
Moi, je suis resté dubitatif. Je suis resté un peu sur ma faim.
Qu’est-ce que vous entendez par « être resté sur votre faim » ?
Cela veut dire que je ne suis pas satisfait à 100 %. Je me pose encore des questions.
Qu’est-ce qui est derrière ce concept ? Les œuvres sont certes réunies autour de la thématique de l’eau, mais j’ai trouvé que c’était un peu dispersé. Certains artistes donnant l’impression d’avoir un peu forcé le trait pour traduire cet aspect-là, même s’ils ne le sentent pas forcément. Dans ce groupe, évidemment votre travail personnel sublime de loin les autres. On sent un réel investissement dans ce concept. Quand j’ai vu vos travaux, j’ai été totalement fasciné par les sculptures en tissages de fil en chevelures, etc. Il y a une approche réelle. Chez de nombreux autres artistes, il y avait un peu de superficialité, comme s’il était obligé de produire du sens. Je me suis demandé si dans le choix des participants, vous avez choisi des artistes qui travaillaient déjà sur cette thématique avant ou plutôt leur avez-vous imposé le thème de travail a posteriori.
Il n’y avait pas un travail déjà fait. Il y a eu des contacts et j’ai demandé à tous les artistes qui voulaient faire un travail sur ce concept de le faire. Il y avait deux personnes qui avaient des travaux très faibles que j’ai refusés, ils en ont fait d’autres. Vous m’aviez précédemment posé la question du rapport entre la thérapie et l’art. Je puis vous dire que dans ce travail, j’ai mis en avant le rapport entre l’anthropologie et l’art. J’ai mis en expérimentation la question de savoir qu’est-ce qui allait sortir de ce concept en atelier de groupe. J’ai coordonné tout le travail, mais je ne voulais pas faire de jugement de valeur. Vous avez remarqué qu’il y avait effectivement une dispersion au niveau des matériaux de travail, batik, sculpture, peinture, bronze, bois, etc. C’est un choix que j’ai opéré de façon heureuse parce que je suis aussi une artiste, c’est un « Working progress » qui peut durer, mais qui peut aller en s’agrandissant. Je ne voulais pas faire une exposition de l’idée et de l’image que l’Europe a de l’art contemporain africain.
Qu’est-ce que c’est l’idée que les Européens ont de l’art africain ?
Je ne puis te donner une idée exacte. Je me demande aussi ce que c’est. Je ne veux pas contrôler, je veux seulement regarder et faire ensemble, mais ne pas contrôler.
Avez-vous cherché à savoir le regard des artistes associés au projet artistique Mami Watta ? Que pensent-ils ?
Vous mettez ensemble 50 artistes, il est évident qu’il y en a qui sont plus concernés que d’autres par la thématique proposée. J’ai parlé avec très peu d’entre eux après et je sais qu’ils ont vu le travail installé avec beaucoup d’attention, de respect et d’intérêt et que tous les travaux étaient considérés. Je suis sûr que certains étaient insatisfaits, mais je crois qu’il faudra leur poser cette question à eux.
Quel est le format ou la forme définitive que prendra ce travail, dès lors que vous parlez de travail « in progress » ?
Je ne sais pas encore, mais j’ai l’idée de poursuivre ce travail avec des artistes de la méditerranée, en France, en Italie, et que sais-je encore ? Il y a seulement un an que j’ai débuté ce projet. Quatre jours après le vernissage, je me sens encore dans l’élaboration et je vais suivre cela d’une manière très organique. Je ne sais pas par exemple avec vous où va cette conversation, mais c’est comme cela, c’est la vie, c’est l’expérience. Il faut trouver la juste mesure entre le contrôle, la rigueur et l’expérimentation. Dans la tête de chaque artiste, il y a le souci de confronter son projet avec un autre travail, mon rêve est de commencer réellement ce travail avec plus d’artistes en Europe.
Préparez-vous une suite après ce concept-là, ou attendez-vous d’abord de connaitre l’aboutissement de cette thématique avant d’aborder autre chose ?
Je vais continuer avec les formes que j’ai commencé à construire, en cherchant à aller plus loin dans la cour de la sirène. Chercher à savoir ses antérieurs, rechercher aussi mes propres antérieurs. Rechercher le message et le futur de cette expérimentation. Je sais qu’en transférant tout cela en Italie il y aura un succès, car cela peut aussi intéresser le public européen, et même américain.
Ce travail est censé se déployer de l’atlantique à la méditerranée. Quel est l’élément commun entre ces deux étapes ?
Nous avons entre les deux la mythologie de la sirène.
S’agit-il de la même mythologie et de la même perception ?
En Afrique, c’est plus fort, en Europe c’est la mythologie grecque et romane, mais je pensais utiliser une mythologie en rapport avec l’eau parce que l’eau est notre élément commun qui est en danger. Les courants historiques passent littéralement dans ce liquide. Il y a aussi la profondeur qui est liée à notre origine, liée aussi au ventre (maternité).
Vous connaissez bien le Ghana, vous venez de découvrir la Côte d’Ivoire. Y a-t-il un élément qui revient dans vos attentes lors du traitement de ce concept de Mami Watta ?
Loin de toute scolarité, j’ai l’impression qu’au Ghana cette mythologie a une prégnance plus forte. En Côte d’Ivoire, on sent la force des églises charismatiques, mais c’est seulement une impression.
Que pensez-vous des arts visuels en Afrique ?
Il faut d’abord dire que cette création existe en Afrique. Cependant, si vous allez en Europe et que je vous pose cette même question à savoir ce que vous pensez de l’art visuel en Europe, vous comprenez qu’il est difficile de répondre, parce que nous avons affaire à un territoire très vaste. L’Afrique est énorme et je ne suis pas une experte. Je m’intéresse à une création dans une situation difficile. Peut-être, pourrais-je dire que j’ai noté qu’il n’y a pas cette tradition de l’expérimentation.
De quel genre d’expérimentation parlez-vous ? Des expérimentations pour aller plus loin en profondeur. Qu’en pensez-vous ?
Je pense qu’aujourd’hui, il y a un mixage et une circularité des formes hors de toutes frontières. À entrevoir l’art comme les pièces d’une maison, d’un puzzle, elles correspondent et l’on peut passer d’une pièce à l’autre.
Cela est idéalement vrai, mais j’ai vu que les portes ne sont pas ouvertes à tous les artistes d’origine africaine. Il y a une gouvernance de l’art mondial par les Européens, les Américains et maintenant par les Chinois. Le travail que font les artistes ici, ne correspond pas à la vision de l’art tel qu’il est vu en Occident. C’est à mon sens aussi quelque chose d’intéressant.
Quand je voyage, je vois les mêmes noms d’artistes africains dans les musées, les mêmes noms d’artistes américains, et c’est finalement fatigant. Rechercher et trouver des personnes qui travaillent hors de ces petits groupes de personnes peut être plus informatif et intéressant.
Je considère qu’il n’y a pas de groupes, on fait de l’art ou on ne fait pas de l’art.
Qu’est-ce que faire l’art ?
On fait de l’art dès lors qu’on estime soi-même qu’un objet est une pièce d’art, et que ce qu’on fait est de l’art. C’est l’artiste qui décide. Certains artistes vont à l’école pour apprendre à faire de l’art quand bien même il y a des autodidactes. J’ai remarqué que certains artistes présents dans l’exposition « de l’esprit de l’eau » sont des artistes qui ont fait au moins une école d’art. Les concepts développés dans ces écoles d’art relèvent pour la plupart de l’héritage artistique occidental.
C’est l’héritage africain maintenant.
C’est un héritage commun. À partir du moment où les formes artistiques qu’empruntent nos œuvres ne sont pas exclusivement africaines, on ne peut pas non plus les estampiller de l’art africain. C’est de l’Art tout court, hors de toute étiquette et de tout caractère ethnique.
Je n’ai jamais utilisé le terme ethnique.
C’est moi qui utilise le terme « ethnique »
Je crois cependant qu’on retrouve ici un visuel avec les artistes qu’on ne trouve pas à Canberra, en Australie.
On peut les trouver chez les aborigènes Je parle de Canberra en Australie qui est une capitale très moderne qui n’est pas une place très aborigène.
Il y’a cependant des métissages là-bas.
Je préfère le terme art fait en Afrique plutôt qu’art africain
Nous sommes d’accord sur cela, d’ailleurs on ne peut pas non plus dire l’art fait en Afrique, mais les arts faits en Afrique parce que l’Afrique est grande et diverse, les communautés africaines sont différentes, métisses et multiples. Comme en Europe, vous pouvez dire l’art fait en Europe, on comprendra aisément de quel art il s’agit.
On a tendance à voir l’Afrique comme un pays et les Africains comme un même peuple qui parle la même langue.
Nous avons créé la fondation pour l’art contemporain au Ghana, parce qu’avec les artistes à Accra, à Takoradi, etc., nous avons senti la nécessité de construire un site. Quand on lit les noms des artistes africains exposés dans les grands musées au monde, c’est en général les mêmes noms et la plupart ne résident pas en Afrique.
Quels artistes par exemple ?
Toguo Barthélémy, Yinka Shonibare, Mounir Fatmi, etc., un artiste que j’aime beaucoup et pour qui j’ai un immense respect du nom d’El Anatsui qui lui réside au Ghana, mais qui est devenu un artiste universel. El Anatsui a montré qu’il est possible de rester en Afrique (Nigeria) sans perdre son esprit.
Avez-vous vu l’exposition Africa Remix ?
Non, j’ai le livre, mais je n’ai pas vu l’exposition.
Irez-vous au festival des arts nègres à Dakar en 2010 ?
Non et vous ?
Je pourrais bien y aller pour la conférence sur l’art contemporain. J’ai appliqué.
Ma position est particulière, je ne suis pas Africaine, mais je vis en Afrique depuis 10 ans maintenant. Mon travail est totalement informé de l’expérience africaine. Je ne suis pas une artiste africaine et quand il y a des expositions, je vois que je ne peux pas appliquer, parce que les curateurs demandent des artistes Africains et non des artistes travaillants en Afrique. Si au contraire j’étais une artiste Africaine vivant par exemple en Angleterre sans aucune expérience en terre d’Afrique, c’est certains que j’aurais pu participer aux expositions comme Dak’art, etc. C’est fou.
Mes préoccupations sont terminées, mais j’aimerais savoir si vous avez des questions pour moi ?
J’aimerais savoir deux choses. Qu’est-ce que vous pensez de mon projet ? Pensez-vous qu’il est intéressant d’où votre intérêt pour cette discussion ? Que pensez-vous de ma position à propos des artistes de nationalité africaine n’évoluant pas en Afrique ?
La Côte d’Ivoire a été une plateforme artistique importante. De nombreux artistes d’origine africaine ont été formés en Côte d’Ivoire. Cependant, du fait de la crise politique, ce pays est en train de reculer et il y a une véritable crise des structures culturelles. Il n’y a pas de musées d’arts modernes et les lieux d’expositions sont dans une large mesure des lieux privés. Au niveau culturel, rien de très important ne se fait sous nos cieux. Je peux citer des personnalités exceptionnelles de l’art en Côte d’Ivoire comme Yacouba Konaté, Émilienne Anikpo, Thierry Dia, Illa Donwahi, Thierry Fieux, mais elles ne sont pas nombreuses. Nos états doivent et peuvent se donner les moyens de bâtir des industries culturelles véritables en y conviant les ressources humaines nécessaires afin de mettre en route tout ce processus complexe. C’est ce qui retiendra les artistes chez eux, autrement ils continueront de fuir, d’aller travailler et éclore ailleurs en Occident.
Quant à ton projet, « de l’esprit de l’eau », c’est un excellent projet, malheureusement cela ne se fait pas régulièrement ici de voir des artistes se réunir et exposer sous des thématiques précises afin de faire dialoguer des techniques, des expériences, des expérimentations, des cultures, des langages et des savoirs faire, comme c’est le cas en Occident. Ici, peu d’artistes créent des dynamismes de groupe, ou quand ils le font cela ne dure qu’une saison. Daro Daro est mort, les Vohou ont le bras cassé. Quand de rares fois il se passe quelque chose, les critiques d’arts doivent suivre le mouvement autrement ces dynamiques de groupe meurent. En Europe, il est avéré que quel que soit ce que la critique artistique reconnue écrira autour d’un artiste ou d’une œuvre, une critique demeure dans l’absolu une fenêtre promotionnelle faite à l’artiste.
Peut-être après les élections en Côte d’Ivoire, les choses bougeront-elles ?
On ne peut pas non plus tout fixer après les élections, dans cette crise sans fin. Nous ne sommes quand même pas encore morts
Tout le monde me disait d’attendre les élections présidentielles ivoiriennes d’octobre 2010, avant d’organiser mon exposition « de l’esprit de l’eau » à la fondation Donwahi. J’ai rétorqué qu’il était important de le faire avant parce que le moment est critique et j’ai vu qu’il y avait un public important qui était également intéressé de faire quelque chose de culturel en ce moment.
En effet chez nous les aspérités politiques conditionnent tellement la vie, voire la survie de la nation qu’il serait presque nécessaire de réduire le pouvoir et la force des politiques. Aujourd’hui, nous sommes presque pris en otage par un couvre-feu à 19 h, ce qui est une bêtise. On tue un pays à agir ainsi, un si beau pays, mais nous avons des politiciens autistes obnubilés par le pouvoir, incapables de dépassement.
Penses-tu que cette petite exposition « l’esprit de l’eau » peut aider les gens à penser qu’il y a des possibilités de sortir, de garder espoir ?
Oui c’est possible, malheureusement, le lieu de votre exposition est un quand même, un lieu de privilège.
Pourtant, il y avait de nombreuses personnes présentes le soir du vernissage.
Le quartier des Deux Plateaux est un quartier de privilégiés, et les jours de vernissage il y a toujours du monde parce qu’il y a à boire et à manger.
En Italie, c’est aussi pareil.
Êtes-vous allé là-bas le deuxième et le troisième jour. Il y a peut-être une personne toutes les deux heures, si je ne m’abuse. C’est en cela que je pense qu’en dehors de la fondation Donwahi cette exposition aurait mérité de faire le tour de la ville d’Abidjan afin de toucher aussi les masses populaires, à Abobo, à Yopougon, à Adjamé, par exemple, où les élèves pourraient être intéressés par cette thématique qui est elle-même populaire. Le premier jour, il y a que les artistes, leur famille, les journalistes ainsi que des personnalités culturelles, en sommes des personnes qui sont déjà informées des questions de l’art, d’où le grand nombre de visiteurs au vernissage.
C’est de la responsabilité de la fondation Donwahi de créer des événements autour de l’exposition, en faisant des débats et des visites.
C’est en cela que je pense que cela demeure encore élitiste.
Le deuxième jour de l’exposition, je m’y suis rendu pour accueillir des élèves de l’école des arts de Bingerville, mais ils ne sont pas venus. J’ai parlé à certains professeurs afin qu’ils fassent visiter l’exposition à leurs élèves, s’ils le font je serais là pour leur expliquer.
Ce n’est évidemment pas de votre faute, il faut dire que la place de l’art dans notre société est quasi inexistante.
Mon expérience au vernissage a été très riche cependant. J’ai rencontré de nombreux jeunes qui sont venus me voir et qui voulaient échanger avec moi, pour comprendre ce qui a été fait. Je leur ai donné mes contacts parce que je ne pouvais pas parler avec tout le monde ce jour-là. Je crois que les gens étaient vraiment intéressés par le travail fait et cela m’a rendu folle de joie.