Suivez Nous

Patrimoine: Les monuments de la Refondation Du déficit de communication à la légitimité contestable

Celestin Yao Koffi | | Arts Visuels

-
Nous le constatons tous, les fameux ouvrages monumentaux bâtis un peu rapidement sous le régime du président Laurent Gbagbo et qui ont fait jaser plus d’un Abidjanais sur deux quant à leur utilité réelle et leur sens profond ont été détruits. Avec eux, de nombreux maquis, clubs, rues, lieux cultes et autres destinations de villégiature rendus célèbres par les « camarades » et artisans de la défunte république ont aussi été rasés de la terre des Bidjans, en partie par la « Maman Caterpillar » nom de baptême donné à la ministre de la salubrité urbaine, Anne Ouloto Désirée, qui dit-on, ne compte pas s’arrêter d’aussitôt.

Du respect des règles de procédures.

Plus spécifiquement, l’acte posé à l’encontre des monuments publics de l’ère Gbagbo, quelles que soient les raisons qui ont motivé leur destruction, pose un ensemble de problèmes. Si l’on estime que ces statues remplissaient là un rôle culturel de premier ordre, la question que l’on est en droit de se poser est de savoir pourquoi diantre les a-t-on détruites ? Cette interrogation peut appeler une réplique rhétorique immédiate qui est celle de savoir, qui dans ce beau pays a-t-on consulté avant leur élévation ? Y a-t-il eu même une consultation des populations riveraines ? A-t-on consulté un comité des arts et monuments ou une académie des beaux-arts où siègent des spécialistes nationaux ou internationaux ? A-t-on respecté des règles de procédures ou a contrario a-t-on purement et simplement imposé ces formes à la face d’un contribuable dindon de la farce ? Y a-t-il en Côte d’Ivoire des règles de procédures en vigueur ou agit-on dans l’informel et l’improvisation ? A-t-on respecté les Ivoiriens ? Certes, toute œuvre est porteuse de message. Et d’aucuns diront que la pièce d’art possède une dimension spéculaire, elle est un condensé des cultures et des savoirs des peuples, autant que la meilleure culture et le savoir-faire. Quelle culture et quel savoir déclinaient les monuments détruits ? En l’espèce, rares sont les Ivoiriens qui peuvent dire quel était le message exact investi en filigrane dans les monuments de la « refondation ». À qui a-t-on expliqué en amont et en aval les portées historiques, sociologiques, artistiques et in fine didactiques de ces monuments ? Dans quelle publication a-t-on consigné les documents s’y rapportant ? Si ces conditions-là n’étaient pas remplies, je crains fort que l’on ait mis la charrue avant les bœufs. Et cela est suffisamment désagréable comme impression que l’on se soit moqué de la « gueule » des citoyens à ne savoir que faire justement avec les fonds publics.

Du déficit de communication et d’information.

Peut-on donc supposer que les œuvres détruites ne se soient pas suffisamment exprimées quant à leur bien fondé dans la conscience collective pour affirmer d’elles-mêmes leur légitimité à trôner majestueusement dans notre champ de vue ? Doit-on rejeter la faute de ce gâchis sur les hommes de cultures, sur les médias ou sur les forces de décisions pour ne pas avoir fait leur travail d’information auprès des masses afin de leur faire prendre conscience de l’importance et des valeurs des ouvrages réalisés dans leur environnement ? Nous constatons après coup qu’aucun débat public ne s’est tenu sur les ouvrages réalisés dans les médias officiels de façon à décortiquer publiquement et officiellement les ressorts des choix culturels effectués, de l’engagement des fonds publics et de la priorisation des projets de développement. Cela est une très grave erreur de communication, de management des hommes et de marketing dans la mesure où tout donnait à penser que l’on cherchait à cacher quelque chose. Une population sevrée d’information et livrée à elle-même ne peut qu’imaginer ce qu’il en est des investissements dans des ouvrages d’art qu’elle ne juge pas forcement nécessaires et utiles quand elle ressent dans son assiette les contrecoups d’une crise sans fin. L’imagination faisant son chemin, dans un terroir moralement et intellectuellement fragile, fertile à tous les dieux et empreint de pratiques syncrétiques, la population en est arrivée à penser que l’État était devenu un État fétichiste qui voulant les envouter ou les endormir pour contourner les difficultés, construisait des monuments dans lesquels il cachait des « corps ». L’on parlait alors de corps d’albinos et de sacrifices humains des plus sordides. Qui n’a pas entendu ces choses-là à Abidjan ? Qu’en était-il à la vérité ? Pourquoi ledit pouvoir d’alors n’a-t-il pas anticipé sur les rumeurs pour autoriser publiquement des éclaircissements en faisant « scanner » ou diagnostiquer ses monuments au vu et au su de tous ? Non ! On a laissé faire les « médisants ».

Et des preuves qui tardent à venir

Le résultat est implacable, les monuments ont été détruits par les « Frères Cissé » et leurs fondations ont été fouillées sous les vivats des « iconoclastes » sûrs de leur coup. Maintenant et cela tarde à venir, nous attendons toujours qu’on nous brandisse les fameux « corps » et sacrifices humains trouvés. Passé l’euphorie de la destruction « sauvage » tous azimuts, il va falloir montrer aux Ivoiriens et à la communauté internationale quelques preuves, si évidemment l’on en a et si l’on veut dorénavant être crédible. L’on ne peut pas détruire pour le plaisir de détruire, que les biens publics plaisent à un groupe ou non. Là aussi, il y a une procédure à suivre. À détruire sans aucune consultation, il faut se méfier de l’effet boomerang. De toute évidence, la leçon principale à retenir est qu’on ne bâtit pas à la va-vite des monuments d’envergure qui ont vocation à trôner des siècles dans notre environnement. Nos petits enfants risqueraient de se moquer de nous en pensant que nous n’avions véritablement rien à leur léguer de mieux que notre médiocrité.

Les monuments détruits n’étaient pas des modèles de chefs-d’œuvre.

Honnêtement, qui d’entre les Ivoiriens ayant un minimum d’expérience du monde, vivant dans cette cité abidjanaise pouvait en effet s’enorgueillir du monument imitant gauchement un Arc de triomphe avec des façades redondantes et ennuyeuses à Yopougon Siporex ? Ce monument gênant pour les automobilistes était sémantiquement et esthétiquement à mille lieues de l’Independence Arch et de l’arc déclinant le National motto « Freedom and Justice » d’Accra qui sont eux de véritables chefs-d’œuvre. Il en est de même pour l’énigmatique Femme au panier dit « Simone va au marché » d’Angré. Qui pouvait justifier de la valeur et de l’isolement sur le bord d’une voie quelconque de l’ouvrage La Côte d’Ivoire unie à l’entrée ou sortie (c’est selon) de la Corniche à Cocody ?

Non loin de cet ouvrage se dressait la monumentale statue controversée de Saint-Jean réalisée dans un matériau de piètre qualité qui s’effritait à vue d’œil. Abandonnée dans les herbes envahissantes, cette œuvre religieuse gisait dans un état qui la rendait très peu séduisante. Ce Saint-Jean-là semblait en effet narguer une partie du public en colère qui ne comprenait pas pourquoi l’on avait démonté sans avertir personne l’œuvre L’envol des libertés qui trônait en ce lieu précis à sa place. Disons-le tout net, au risque d’écorcher les « maitres-sculpteurs » dont certains attendent toujours leur rémunération pour le travail accompli et qui ont certainement fait ce qu’ils ont pu avec des budgets court-circuités et pas souvent à la hauteur de l’ambition majeure poursuivie. Les monuments détruits n’étaient pas du tout des modèles de chefs-d’œuvre et d’exemplarités en la matière. Nul besoin d’aller à Florence, Budapest, Paris, Washington, Athènes et Rome, etc., pour le dire. Nul besoin de voir le Monument de la renaissance à Dakar, le Sanctuaire ou Mémorial du martyr à Alger ou ceux d’Accra, etc. Si nous nous en tenons à ces exemples, nous pouvons affirmer que les Ivoiriens n’ont pas à regretter la démolition des monuments de la refondation. Hormis deux pièces « éléphantesques » discutables (La mère et l’enfant dans la commune du Plateau entre le tribunal de première instance et la Cathédrale Saint-Paul et l’Arc de triomphe sur la route de l’aéroport Houphouët-Boigny), les autres œuvres détruites n’avaient même pas l’envergure de la statue « Atou » ou « Akwaba » du rond-point de la commune de Porbouët. À l’image du Monument de la renaissance de Dakar qui est également un musée (ne serait-ce que pour cet exemple seul), le Monument aux martyrs d’Abidjan, rebaptisé judicieusement d’un autre substantif à l’instar de « Ode aux vivants », aurait pu exploiter intelligemment son vaste site géographique pour implanter concomitamment une bibliothèque ou un musée d’envergure internationale, en somme un monument d’architecture. Que de cela, l’on nous a servi des pierres orphelines estropiées trônant sur un parterre gaspillé au flanc des collines du dénie de culture et de la suffisance. Le territoire des arts et des cultures est notre commun théâtre, il possède ses règles qui ne sont pas si hermétiques de compréhension, pourvu que l’on se donne la peine de le comprendre et de respecter ses acteurs principaux.

Laisser un commentaire

100pour100culture
Résumé de la politique de confidentialité

Ce site utilise des cookies afin que nous puissions vous fournir la meilleure expérience utilisateur possible. Les informations sur les cookies sont stockées dans votre navigateur et remplissent des fonctions telles que vous reconnaître lorsque vous revenez sur notre site Web et aider notre équipe à comprendre les sections du site que vous trouvez les plus intéressantes et utiles.