Ni Sacrés ni ludiques : Sculptures et totems de Camara Demba

Profondeur, hauteur, largeur, volume et positionnement dans l’espace, tels sont les fondamentaux de la sculpture.

A l’origine, la sculpture a une fonction purement existentielle. Le bois et la pierre taillés servent à se défendre contre les dangers de la nature. Ils sont également utiles à la chasse, la cueillette et la pêche. Progressivement, le besoin d’avoir un repère et de se sentir soutenu a poussé l’Homme à se représenter des divinités.

Les Égyptiens, les Grecs et les Romains réalisent de nombreuses figurations de leurs dieux pour décorer leurs temples. À partir de la Renaissance, les statues et les panneaux sculptés ornent de plus en plus les palais, les maisons des personnalités les plus importantes et des bâtiments d’Institution. Au fil du temps sont érigés sur les places des villes, des portraits de différents personnages, de grands hommes en particulier et des œuvres commémoratives des moments marquants de l’histoire.

Dans certaines traditions africaines, sans être Dieu ou homme, les sculptures, au-delà de leur caractère utilitaire, sont l’habitacle de l’esprit des ancêtres. Un pont de liaison entre le monde de l’au-delà et le monde terrestre. Les deux grands genres que sont la statuaire et le masque ont toujours été associés à des rites initiatiques ou sacrés.

Mais, le retour exclusif dans le passé, vers l’art de nos ancêtres, nous empêche quelque fois de construire notre présent et d’imaginer le futur.

Artiste sculpteur ivoirien, Camara Demba, par la technique de la taille directe sur bois et l’assemblage de menus objets, nous interroge sur la manière dont peut se faire l’intégration des anciennes fonctions des sculptures aux besoins que la société contemporaine est en train de développer. Il a trouvé sa source d’inspiration dans les mangas.

Le terme « manga » est utilisé pour les bandes dessinées japonaises et le cinéma d’animation qu’on appelle aussi japanimation. C’est Katsushika Hokusai (1760-1819), l’un des plus grands peintres japonais de l’estampe (ukiyoe), qui invente véritablement l’art du manga au début du xixe siècle. Manga signifierait « esquisser ».Tezuka Osamu (1926-1989), créateur du personnage d’Astro le petit robot, est considéré comme le père du manga moderne. Il a influencé de nombreux mangakas (adeptes du manga)contemporains.

Camara Demba a eu une adolescence bercée par  les mangas alors qu’il hérite d’une longue initiation familiale à la sculpture africaine. Une permanente dualité  qui détermine aujourd’hui ses créations. Pour rendre une image, il faut vivre avec, dit l’adage.Car l’image est pour l’illettré un rappel à la mémoire. Surtout que les yeux sont la fenêtre de l’âme. Nul ne peut  rester indifférent face à ce dont se nourrissent ses yeux. Et le mérite de Camara Demba est d’être capable de réaliser cette ouverture, de faire ressentir au sein de la visibilité de l’œuvre, la subtile présence de l’invisible qui est enfouie en lui.

Soucoupes volantes, animaux robotisés, fusées, masques reconstruits et statuettes désarticulées, personnages de  films de science-fiction proches des jouets d’enfants, Camara Demba nous conduit dans un univers autre. Il intègre à ses sculptures des matériaux récupérés (bouteilles, boîtes, éléments en plastique, capsules, clous de tapissier…) auxquels ils donnent une vie nouvelle. Ses couleurs très franches, à la néo-pop, finissent par convaincre que l’artiste vit dans un champ qui lui est singulier. Syncrétisme culturel ou contemporanéité criante ? Dans tous les cas, le sculpteur nous livre ici le résultat du caractère hybride des générations actuelles. Un pied dans l’héritage traditionnel, un autre  dans la haute technologie.

Malheureusement, nombre de fervents pratiquants de religions révélées, gardent vis-à-vis de cette approche de la vie et de l’art, distance et gêne. Or, ce qui est interdit, c’est l’adoration des images et non leur fabrication. Le sage roi Salomon, à propos, dit ceci: « misérables, eux et leurs espoirs mis en des choses mortes, furent ceux qui ont appelé dieux des objets faits de mains d’homme… ».

Cette ambigüité d’appréciation est encore perceptible dans le monde judéo chrétien où les sculptures et les masques sont rejetés de la religion mais réapparaissent dans les manifestations populaires, la fête et le carnaval. Le masque-matériel a été réduit à sa seule fonction ludique et esthétique.  La question est de savoir à quel type d’image sommes-nous soumis et si nous avons appris à bien la regarder.

L’art est une source essentielle pour des utopies, des projets et l’espoir. Ce dont nous avons besoin c’est de la contemplation, le rêve, le voyage dans l’espace et le temps. Et les objets sculptés de Camara Demba nous portent vers cette destination de l’art. Il faut être dans ses images pour comprendre le présent et mieux appréhender l’avenir.

Par Jacobleu

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