Le marché de l’Art, entre rêve et business
Le marché de l’art est un cadre de spéculation sur les créations artistiques dont le système est constitué de l’œuvre (la matière), de l’artiste (celui qui crée), du marchand (galeriste, promoteur culturel, marchand autonome etc.) et du public (l’amateur, le collectionneur). On parle de système parce qu’en réalité, les quatre éléments qui le constituent sont fortement liés les uns aux autres. Ainsi, il n’y a pas de marché de l’art si aucune œuvre n’existe. Elle n’a aucune valeur s’il n’y a pas de marchand. Et ce dernier n’a aucune motivation s’il n’y a pas un public pour s’y intéresser.
Le marchand d’art est essentiel dans la promotion des artistes, en l’occurrence les jeunes qui ne maîtrisent pas suffisamment bien le fonctionnement du marché. Car, il ne s’agit pas pour un artiste de vendre, mais d’être montré et imposé au public. Alors, faut-il pouvoir organiser des expositions, éditer des catalogues et autres publications pouvant assurer la diffusion nationale et internationale du créateur. Les grands marchands tels qu’Arnold Glimcher de la Pace Gallery à New York, Bruno Bischofberger à Zurich, Anthony d’Offray à Londres ont su le faire.
Historiquement, il faut reconnaître que le premier grand marchand moderne d’art contemporain, bien avant Henri Kahnweiler, est Paul Durand Ruel. Et puis, la notoriété des marchands leaders a acquis un tel capital de crédibilité qu’en général, lorsqu’ils se penchent sur un artiste, leurs clients et tous les autres acheteurs suivent.
Désespérément, il n’existe réellement plus de marchands assez puissants financièrement qui puissent acheter les œuvres des artistes et se charger de les promouvoir à travers le monde. Ils se contentent seulement d’organiser quelques expositions ou de toucher individuellement des gens capables d’acquérir les productions artistiques.
L’art a toujours été un excellent investissement pour les personnes riches. Elles le considèrent au même titre que le mobilier, l’immobilier, les bijoux, les pierres précieuses, etc. Voilà ce qui les motive à acheter pour la plupart du temps les artistes connus avec des œuvres à forte estimation budgétaire.
Dans la même foulée, certaines maisons d’affaires (banques, assurances, entreprises commerciales…) s’offrent des œuvres dans le but de constituer un fond financier matériel, pouvant prendre de la valeur au fil des années.
Par cette politique d’acquisition, les jeunes artistes sont généralement les grands perdants puisqu’ils ont un faible taux de fiabilité aux yeux des investisseurs. La méfiance fait dire aux collectionneurs que les jeunes artistes ne présentent aucune garantie car, ils peuvent abandonner le métier du jour au lendemain sans jamais refaire surface. En outre, il faut dire que beaucoup d’entre eux achètent par imitation et par coup de foudre. A Abidjan, comme dans plusieurs autres capitales, comme certains ne savent souvent pas ce qu’ils achètent, ils négocient quelques fois farouchement les prix. Alors, une façon de les influencer est que l’artiste doit être présent à ses expositions pour expliquer, faire de multiples démonstrations et argumentations arrosées d’un cocktail alléchant.
Heureusement que les Galeries d’art sont là pour aider à mieux vendre. Et la mission du galeriste est de nouer des contacts utiles en vue de promouvoir, valoriser et vendre les œuvres des créateurs de son écurie. Il doit pouvoir gagner la confiance des collectionneurs et des acheteurs potentiels.
Tout le monde s’autoproclame promoteur culturel ou agent d’artiste en Côte d’Ivoire. C’est grave ! Nous avons beaucoup de démarcheurs qui se sont érigés en marchand d’art. Ils ne savent pas que les œuvres d’art ont une grande valeur et qu’il faut bien en prendre soin. Leur insolence vis-à-vis des créateurs est quelque fois très choquante. La starisation de tout le monde est la nouvelle règle du milieu.
On ne vient pas à l’art dans le but unique de s’enrichir ou devenir miraculeusement célèbre. On y est d’abord par passion, par amour et par courage. Et puis, un artiste est quelqu’un qui a une certaine vision du monde. La richesse matérielle peut suivre après, une fois que la signature est établie.
Le plus difficile pour un artiste parvenu au sommet de la gloire est d’y rester longtemps. Car, cette cote, pour les vivants ou récemment disparus, est fluctuante et fragile parce que soumise aux caprices du goût, de la quête constante de nouveauté et à l’économie. Puisqu’il arrive que la cote d’un artiste souffre d’une exposition comme ce fut le cas pour René Magritte : Les œuvres choisies n’appartenaient pas à sa meilleure période et ne correspondaient pas à ce que le public apprécie chez lui.
Un autre élément qui, jusqu’ici était absent des considérations du marché est l’apport de l’artiste lui-même. Evidemment, il est le principal artisan de sa propre cote, laquelle tient de la pertinence de son œuvre, le fait qu’elle concerne ou non le public; mais, aussi à sa forte personnalité et à sa capacité à communiquer, défendre et soutenir ses œuvres.
A l’opposé de cette attitude, d’autres artistes s’évanouissent à la simple idée d’affronter le monde et n’apparaissent pas à leur vernissage. Les expositions, quand elles sont abondantes ou mal cernées peuvent tuer un artiste.
Dernier facteur qui intervient sur la cote des artistes : Leur décès. De tous temps cela a fait l’objet de spéculation. Quand fin 1989, les initiés apprirent que Keith Haring était sur le point de mourir du fléau du siècle, ses prix ont explosé. De 15 000 euros, ses œuvres sont passées à 150 000 euro. Jean-Michel Basquiat mourut d’une overdose en août 1988. On assista aussitôt à une véritable escalade de ses prix. Lui, dont les prix de vente n’excédaient jamais 30 000$ franchit la barre des 100 000$ dès le mois de novembre. Dans la course au record qui suivit, une de ses œuvres atteignit 450 000 euro à Versailles dans une vente de Me Perrin. Quand Giacometti est mort, tout le monde voulait de ses œuvres. Alors ses prix ont flambé.
En fait, la cote n’est pas nécessairement le reflet de la qualité, ni de l’importance des œuvres. L’histoire a prouvé que les grands maîtres ne sont pas toujours ceux qui ont rencontré le plus de succès de leur vivant. Surtout, combien d’artistes que les générations précédentes s’arrachaient à prix d’or sont tombés aux oubliettes ? Alors que conclure ? Au fond, la cote est le résultat d’un mystérieux consensus qui fait qu’à un moment donné, tous, marchands, collectionneurs, critiques, institutions, s’accordent à croire que tel ou tel artiste mérite d’être acheté ou que ses œuvres sont d’une importance majeure.
C’est pourquoi, la critique doit jouer un rôle important dans le processus de développement de notre art. Le plus souvent journaliste, esthète ou expert en art, le critique d’art, en principe, aide les artistes à affiner leur recherche afin de ne pas s’adonner à la facilité. Il constitue un réel filtre qui empêche tout aventurier de se prendre pour un artiste et de nuire à la corporation.
Lorsqu’un vrai critique d’art donne son point de vue sur un artiste et sur sa création, cela a une très grande influence sur les collectionneurs, les marchands d’art, les acheteurs potentiels et les promoteurs d’artistes. Car, il aide à mieux comprendre la démarche artistique des créateurs. Y a-t-il des critiques d’art aujourd’hui ? Des vrais, non corrompus par le business et qui s’engagent sérieusement auprès des artistes ? Nous ne voulons surtout pas parler de ceux qui se limitent à des comptes rendus pompés dans la presse si bien que personne ne les prend au sérieux.
Nos artistes ne doivent ni être corruptibles ni mendier leur pain quotidien. Car, notre vrai développement a besoin d’eux. C’est pourquoi, il faut pouvoir les soutenir en encourageant le mécénat d’entreprise et les acquisitions d’œuvres d’art à titre privé, public ou bien institutionnel. Et, ils le rendront bien à la société en lui procurant la paix, la beauté et le rêve!
Jacobleu