JACOBLEU: «Le vrai problème de nos télévisions en Afrique c’est qu’elles sont trop accaparées par les politiques et les religions»

« Ça se voit en art » est une nouvelle émission d’art sur TV2 (la deuxième chaîne de télévision ivoirienne). Tous les vendredis, de 20 h 15 à 21 h, Jacobleu et Romy Roméo entretiennent le public sur l’art contemporain. Dans cet entretien, l’artiste nous livre sa logique de la promotion des arts visuels par l’information, la formation, les actions artistiques et l’éducation. Entretien.

Bonjour Jacobleu, vous êtes artiste plasticien, aujourd’hui on vous retrouve  comme animateur d’une émission d’art à la télévision intitulée « ça se voit en art ». À quel besoin répond cette émission ?
Je reste toujours dans la logique de la promotion des arts visuels par l’information, la formation, les actions artistiques et l’éducation. Car nous sommes des Nations jeunes en termes de développement de ces formes d’expressions ; et la télé reste un moyen efficace de transmission et de communication.

Comment l’idée de cette émission vous est venue ?
J’ai toujours mûri l’idée d’avoir une émission télé spécialisée en Arts visuels en Côte d’Ivoire. Mais les opportunités ne se présentant pas, j’ai fait une entente avec l’animateur télé Romy Roméo et l’équipe de production des émissions qu’il anime de sorte à toujours avoir une rubrique sur les arts visuels. Au départ nous faisions « dimanch’art » dans « la dominikaaal », aujourd’hui c’est « ça se voit en art » dans « week-end magazine » tous les vendredis de 20h 15 à 21h sur TV2. Ce qui est, en mon sens, une très belle tranche horaire de forte audience. Mais il nous faut arriver à une émission spéciale, uniquement consacrée aux arts visuels avec des reportages, des interviews, des portraits d’artistes et des débats sur l’art. Nous recherchons des partenaires dans ce sens là.

Avec cette émission, quel est votre cœur de cible ?
D’abord le grand public qui ne connaît pas suffisamment bien les arts visuels et qui a peur de venir aux expositions et d’entrer dans les galeries d’art. Ensuite nous misons sur les amateurs d’art qui aiment les œuvres d’art mais qui ne comprennent pas grande chose à ce qu’ils apprécient. Parce qu’après tout nous avons un devoir d’éducation, d’information et de formation vis-à-vis des téléspectateurs. Pour les élèves, étudiants et professionnels en art qui nous suivent, nous souhaitons juste leur faire partager notre compréhension de l’art actuel afin de confronter nos points de vue qui peuvent être divergents ou convergents. C’est cela aussi la liberté d’expression.

Ne craignez-vous pas que cette émission connaisse le même sort que d’autres émissions d’art comme « Art en Mouvement » ?
Le vrai problème de nos télévisions en Afrique c’est qu’elles sont trop accaparées par les politiques et les religions. Après ces sujets, nous avons la musique urbaine qui rapporte énormément à cause des masses juvéniles qu’elle draine et enfin le sport, surtout le football qui constitue le « loisir-dieu » de notre époque. Vous comprenez que la place pour les autres choses reste infime. Et puis, tant que les producteurs de ces émissions sur les arts ne sont pas soutenus et encouragés, c’est sûr qu’à un moment donné, ils abandonneront. Jusqu’à présent, c’est sur fonds propre que je fais mes recherches d’invités, mes reportages et que j’ai même réalisé le décor de l’émission. Je le fais parce que je suis un passionné d’art et que mon combat demeure toujours la valorisation des disciplines artistiques que sont la peinture, la sculpture, le design, la photographie d’art, etc. Notre survie en dépend dans tous les cas.

Vous êtes, par ailleurs, entrepreneur culturel, pouvez-vous nous dire de quoi retourne ce concept  d’entrepreneuriat culturel?

Est-ce un concept ? Je ne le crois pas. De nos jours, il faut avoir une meilleure connaissance du système du marché de l’art, du management, de la communication et de la pratique des arts. Car on peut être bon promoteur ou médiateur culturel et ne pas avoir la connaissance pratique de ce qu’on veut mettre en valeur. On peut être aussi un bon spécialiste dans son domaine et avoir des lacunes dans la gestion du système qui tient la discipline. Et cela cause souvent des dégâts énormes. Donc, il faut entendre par cette appellation tout simplement, la création, la gestion et la promotion des projets artistiques ou culturels, en ayant à la base une réelle volonté d’entreprendre et d’innover. Et c’est ce que je fais. Je monte régulièrement des expositions, j’encadre certains jeunes artistes, j’initie des projets de rencontres, de conférences, d’échanges et de manifestations fédératrices. Je ne suis pas un simple artiste, je suis pleinement un passionné qui ne vit que pour les arts et la culture.

Vous êtes de plus en plus présent à la Galerie Le Lab, Jacobleu aurait-il rangé définitivement le pinceau pour l’entrepreneuriat culturel ?
Quand j’ai sorti mon livre « au nom de ma patrie » en 2006, une question similaire m’a été posée : Jacobleu aurait-il rangé le pinceau pour la plume ?
Je continue de peindre et de faire de la recherche. La preuve, j’expose régulièrement en Europe, en Afrique et aussi en Côte d’Ivoire. Comment cela serait possible si je ne travaillais pas? C’est juste une question d’organisation. D’ailleurs pour le trimestre prochain, je participe à des expositions, des ateliers et des conférences en France, en Tunisie et au Burkina. Je n’ai pas vraiment de repos.
Et puis ma présence à la galerie LE LAB répond à besoin d’avoir une base qui me permet d’influencer positivement le mouvement de l’art en Côte d’Ivoire. Car j’y ai rencontré M. Thierry Fieux qui partage presque la même vision des choses que moi. Alors nous faisons route ensemble.

Quel est votre avis sur l’évolution de l’art contemporain en Côte d’Ivoire ?
Le constat est qu’il y a une permanence dans la création. Il y a davantage de galeries d’art qui naissent. Il y a des expositions régulières. Il y a de jeunes talents montants. Mais est-ce à dire qu’il y a de l’évolution ? C’est justement pour aider à cette évolution que j’ai mis en place le festival international des arts visuels d’Abidjan qui est une biennale et dont la deuxième édition se tient du 5 au 15 novembre prochain. Il a l’avantage de faire venir des artistes et des professionnels des arts du monde entier à Abidjan afin de favoriser les échanges, les expérimentations, en confrontation les styles et les concepts dans les créations actuelles.

À l’émission « ça se voit en art » lors du passage de Dr Koffi-Yao Célestin, ce dernier a soutenu que les travaux de nos peintres se ressemblent tous. En tant que acteur du secteur que pensez-vous d’une telle assertion ?
Il n’a pas tout à fait tort. Le vrai problème de certains de nos artistes, c’est qu’ils restent figés et trop traditionnels dans leurs créations. Ils n’osent pas et ne prennent pas de risque. Il leur manque un brin de folie et d’aventure. Il y a plus de quinze ans, nous avions développé une forme d’expression picturale basée sur le jeu libre des formes, le mouvement, des collages intégrés dans l’abstrait et cela avait bien fonctionné. Alors tous les jeunes après nous se sont saisis de cela et n’en sont plus sortis pendant que nous sommes ailleurs, sur d’autres supports, dans les installations, le numérique et les nouveaux médias. Dans nos écoles d’art, plusieurs professeurs continuent dans des considérations passéistes et rétrogrades. Quelques uns tirent leur épingle du jeu, mais beaucoup reste à faire. Il faut encourager les vrais créateurs, développer le mécénat et financer l’action artistique dans nos pays. Ca aidera peut-être à révolutionner le secteur des arts visuels.

 

Cheickna D Salif: