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Corinne Hazoumé : « Que les africains cessent de tirer les africains vers le bas »

Didier Kore | | Arts Visuels

Appelée à représenter l’Afrique du 15 au 25 octobre prochain à Paris, à l’occasion d’une foire destinée aux artisans, Corinne Hazoumé, céramiste, nous livre dans cet entretien ses ambitions.

Corinne Hazoume

Quel regard portez-vous sur votre parcours après six années de labeur dans le domaine de la céramique ?

C’est un parcours de combattant. Ce que je tiens à vous dire, c’est que certes, lorsque quelqu’un se noie et qu’il vous appelle au secours, quand vous plongez pour le secourir, vous êtes obligé de l’assommer. Si vous ne le faite pas, l’énergie qu’il dépense pour pouvoir survivre vous coulent. Donc, nous avons chaque fois plongé. Nous n’avons pas eu le courage d’assommer parce que l’essentiel pour nous c’était nécessairement de tirer l’économie et l’artisanat vers le haut. En assommant vous pouvez aussi tuer l’individu. Mais, aujourd’hui et a mi-parcours, nous avons besoin de bouée de sauvetage parce que si notre petite économie s’écroule nous coulerons. Car la grande économie a déjà tourné le dos. Pendant que nous plongions, les autres sont partis, ils n’ont pas écouté ceux qui se noyaient. Aujourd’hui ils reviennent avec des consortiums, ils bourrent nos avions. Si ça ne marche pas, ils repartiront. Nous, c’est lorsque ça n’allait pas que nous nous sommes jetés dans l’arène. Donc nous avons pris beaucoup plus de coups que les autres. Mais cela nous a forgé une personnalité de combat. C’est une bonne école pour pouvoir affronter les autres.

Qu’est-ce qui n’a pas marché en six ans ?

Nous ne retenons pas ce qui n’a pas marché parce que nous nous sommes installé en 2001. Donc déjà juin 2001, septembre 2002 on était en conflit (NDLR : crise armée qui s’est déclarée en Côte d’Ivoire), ce qui ne nous a pas permis de nous élever. Donc, ce qui nous est arrivé a été positif jusque-là. Mais, nous voulons dire aux populations africaines qu’il faut cesser de tirer les autres vers le bas. Bien au contraire, il faut qu’on se serre les coudes pour pouvoir affronter les autres. Il faut que nous soyions des nations unies. Pour nous, ce qui a marché ou qui ne l’a pas été est à mettre au compte du positif.

Vous venez d’arriver de voyage. Vous y retournez bientôt. Qu’est-ce qui fait courir Corinne ?

Pour étayer ce que vous venez de dire, je puis vous dire qu’il y a quelqu’un qui m’a arrêté dans un supermarché et m’a demandé où est-ce que je courais de la sorte. Je lui ai répondu que nous sommes très en retard, et que si je ne courais pas, je ne pourrais pas avoir les moyens pour soutenir les structures qui sont en arrière. Nous sommes obligés d’aller vendre, de négocier et d’aller puiser ailleurs et revenir ici en vue de soutenir les autres. Lorsque vous ne me voyez pas ici pendant trois mois, c’est que je suis allée attaquer l’extérieur pour revenir ici avec les fonds. Parce que si «Cér’Afrique» (NDLR : sa structure) s’écroule, il y aura une vingtaine de structures qui disparaîtront. Et nous n’avons pas le droit d’échouer.

Votre structure a été cooptée par le Centre des métiers et d’industrie de Paris pour une exposition. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ?

Ce sont des expositions qui sont organisées par la Chambre de commerce et d’industrie française. C’est un organisme bien implanté à Paris. Pendant 10 jours, du 15 au 25 octobre prochain, nous allons représenter la Côte d’Ivoire à travers son artisanat, son tourisme et tout ce qu’elle a comme valeur positive. Nous allons profiter pour redonner du travail à nos métiers de tradition à travers les tisserands, la menuiserie, la gastronomie, etc. C’est inespéré pour nous ! Car, c’est là que convergent toutes les chaînes internationales pour voir la Côte d’Ivoire dans sa nouvelle dynamique. Une Côte d’Ivoire qui a profitée de quatre années de crise pour se forger une nouvelle personnalité : celle de combattant de nos valeurs positives.

Selon vous, qu’est-ce qui a milité en faveur du choix de «Cér’Afrique» pour représenter l’Afrique toute entière à cette exposition ?

Le choix s’est porté sur «Cér’Afrique» parce que dès le départ, nous avons affiché notre préférence pour le mélange de la tradition aux techniques modernes. C’est-à-dire que nous puisons dans nos traditions et nous nous affichons sur les canaux internationaux. C’est ce qui a milité en notre faveur. Aussi, il faut dire que nous avons un site très actif. La qualité de notre travail et le professionnalisme de notre personnel n’ont laissé personne indifférent. Représenter l’Afrique n’est pas lourd pour nous, parce que d’un pays à un autre, l’on découvre les mêmes valeurs. Par exemple, lorsque vous représentez un pagne «bogolan» sur une couette que les Européens vont prendre pour se couvrir pendant le froid, le Mali se retrouve, le Burkina Faso aussi et bien d’autres pays encore. Partant de ce constat, représenter l’Afrique c’est faire un consensus autour de toutes nos valeurs.

Il est évident que mener un tel projet s’avère onéreux. Corinne Hazoumé pourra-t-elle supporter à elle seule toutes les dépenses que cette exposition nécessitera ?

Aujourd’hui, nous n’avons pas de sponsor, et nous pensons qu’aller représenter la Côte d’Ivoire, c’est toute la Côte d’Ivoire qui doit y être. Nous ne voulons pas être influencé par quelque caprise d’un sponsor potentiel. Nous voulons nous présenter tel que nous sommes, sans avoir à négocier notre image. Par rapport à cela, nous appelons l’Etat et toutes les structures étatiques à nous donner un coup de main. Les autres structures partenaires de l’artisanat et du monde de la culture nous accompagneront sur nos différents supports presse et audio visuel.

Vous attendez quoi concrètement de l’Etat ?

Nous attendons 175 millions de nos francs cfa (NDLR : environ 267 175 €) à engager pour une partie sur la production des structures. Une deuxième partie sur la logistique, une troisième partie sur la communication sur place à travers les supports internationaux. Ce sont plus 20 structures qui se fondront à Cér’Afrique pour y arriver.