Une décision inédite en France qui relance le débat sur la restitution du patrimoine africain
À Bordeaux, une décision rare et hautement symbolique s’apprête à marquer l’histoire des musées français. La municipalité a choisi de renoncer à un important héritage composé de dizaines d’objets d’art africain afin de permettre leur retour vers les pays qui en revendiquent la propriété culturelle. Une initiative qui s’inscrit dans le mouvement international de restitution des patrimoines africains et qui pourrait faire école dans d’autres villes européennes.
Quand un héritage devient une question de mémoire et de justice culturelle
L’histoire débute avec le legs laissé par Marie-Thérèse Petit, née Deleigne, une sage-femme bordelaise disparue en 2022. Avec son époux Jacques Petit, chirurgien de profession, elle a vécu durant plusieurs décennies en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale, notamment au Togo, au Gabon et au Niger.
À son décès, elle transmet à la Ville de Bordeaux une importante collection d’objets d’art africain accumulée au fil de ces années passées sur le continent. Après expertise, le musée d’Aquitaine recense 64 biens culturels ainsi qu’un ensemble de bijoux et accessoires touaregs, représentant une valeur estimée à plus de 30 000 euros. Mais très vite, la question de leur destination finale dépasse le simple cadre patrimonial.
Les pièces proviennent de plusieurs pays africains : le Gabon, le Nigeria, la Côte d’Ivoire, le Niger, le Burkina Faso, la République démocratique du Congo et le Togo. Parmi elles figurent notamment 33 œuvres originaires du Gabon, appartenant à la culture Tsogo, particulièrement rares et peu présentes dans les collections publiques, aussi bien en Afrique qu’en Europe. Cette singularité va rapidement attirer l’attention des institutions culturelles gabonaises.
Le Gabon, la Côte d’Ivoire et le Nigeria réclament le retour de leurs trésors culturels
Dès 2022, des échanges sont engagés entre Bordeaux et le Musée national des Arts, Rites et Traditions du Gabon, basé à Libreville. Après plusieurs mois de discussions, l’institution gabonaise exprime officiellement son souhait de voir ces œuvres rejoindre les collections nationales du pays.
Dans la foulée, les autorités bordelaises prennent contact avec les autres États concernés. Le Nigeria et la Côte d’Ivoire manifestent à leur tour leur intérêt pour récupérer les objets issus de leur patrimoine culturel.
Face à ces demandes, la Ville de Bordeaux choisit une voie inhabituelle : refuser officiellement le legs pour les 53 œuvres concernées. Cette décision permettra aux États demandeurs d’engager directement les démarches nécessaires auprès de la notaire en charge de la succession afin de faciliter leur transfert.
Les quatre autres pays concernés — le Niger, le Burkina Faso, la République démocratique du Congo et le Togo — disposeront quant à eux d’un délai de deux ans pour faire connaître leur position.
Cette approche fondée sur le dialogue et la coopération internationale se distingue par son caractère volontaire. Contrairement à certaines restitutions imposées par des procédures législatives, Bordeaux fait ici le choix d’anticiper les demandes des pays concernés et de privilégier une gestion éthique du patrimoine.
Comme l’a souligné le maire Thomas Cazenave : « La Ville de Bordeaux souhaite promouvoir une politique muséale responsable, éthique et concertée, dans le respect des droits culturels et des principes de coopération internationale. »
Un tournant majeur dans les relations entre la France et les patrimoines africains
Cette initiative intervient dans un contexte particulièrement favorable à la réévaluation de l’histoire des collections africaines conservées en Europe.
Depuis plusieurs années, les demandes de restitution se multiplient à travers le continent africain. De nombreux États souhaitent voir revenir des œuvres considérées comme des éléments essentiels de leur mémoire collective, de leur identité culturelle et de leur histoire.
L’adoption récente en France d’une loi facilitant la restitution d’œuvres acquises durant la période coloniale a accéléré cette dynamique. Dans ce climat de transformation, la décision bordelaise apparaît comme un signal fort envoyé aux institutions culturelles françaises.
Au-delà de la simple question de propriété, cette démarche ouvre un débat plus large sur la circulation des œuvres, la coopération muséale internationale et la place des patrimoines africains dans les grands musées du monde.
Si la délibération est adoptée comme prévu, Bordeaux pourrait devenir l’une des premières grandes villes françaises à renoncer volontairement à un héritage culturel pour favoriser le retour d’objets vers leurs communautés d’origine.
Une décision qui dépasse largement les murs d’un musée et qui pourrait contribuer à redessiner durablement les relations culturelles entre l’Afrique et l’Europe.
Issa KONE