Côte d’Ivoire: pour une renaissance de l’école
En Côte d’Ivoire, les chiffres affreux qui sanctionnent, bon an mal an, les examens à grand tirage remettent sur le tapis le débat houleux sur les travaux d’Hercule à entreprendre pour le système éducatif ivoirien.
Bien que des lueurs d’espoir illuminent l’horizon, il est temps de se pencher, sans état d’âme, sur les raisons du recul drastique de notre école.
Les faibles taux de réussite depuis environ vingt ans, aussi bien au Cepe, Bepc qu’au Bac, mettent à nu la décadence de notre formation. Et les causes foisonnent. Pour les débâcles de ces dernières années, la guerre et la crise postélectorale ont le dos large. Pourtant, ce ne sont là que la face visible de l’iceberg.
En effet, les sempiternelles crises (les violences liées au multipartisme à partir de 1990, le coup d’Etat de 1999, la rébellion de 2002…) que notre pays a traversées sont venues en rajouter aux difficultés de l’école ivoirienne qui souffrait déjà. De plus, depuis belle lurette, le syndicalisme débridé face à un Etat qui était ou bien est (c’est selon) à la croisée des chemins, avait pignon sur rue autant chez les maîtres que les apprenants.
Même des problèmes politiques comme ce fut le cas de la tentative de dissolution de l’assemblée nationale en 2006) étaient des prétextes de débrayage organisé par les syndicats d’étudiants et d’enseignants en milieu scolaire et estudiantin. On n’oubliera pas les longs intermèdes corporatistes des enseignants à travers le Synesci, le Midd et la Cesci, eu égard à leur profil de carrière et autres avantages légitimes.
Pour le commun des Ivoiriens, les enseignants sont les vrais coupables de l’échec, comme si l’institution scolaire était la chasse gardée de ceux-ci. Qui a dit que l’école ivoirienne est aux mains des seuls enseignants? Arrêtons d’annoncer à la cantonade des affirmations sans aucun fondement! Il y a tellement de directions et de services au-dessus de ces pauvres formateurs…
Il est impérieux de relever que l’enseignant n’est pas un extra-terrestre; il est à l’image de la société dont il est un produit. Evidemment, il a sa part de responsabilité à assumer pleinement dans le cadre du déclin de notre système éducatif. Mais, il ne peut ou ne doit en aucun cas être le bouc-émissaire de la chute libre que nous constatons tous, amèrement.
En outre, comme dans un film cauchemardesque, il me semble qu’il existe chez nombre de personnes une sorte de sentiment de «vengeance inconsciente» contre une caste qui était encore toute puissante, il y a une ribambelle d’années. Le pouvoir de l’enseignant s’est effrité et cela a donné naissance à la race de «l’élève-roi» qui en impose à ses maîtres, aux parents et à l’administration.
Dans quel monde sommes-nous? Il se peut que l’impression que les pouvoirs publics et les parents d’élèves donnent de l’enseignant en faisant de l’apprenant un «tyran» au-dessus du maître, détenteur du savoir érode le self-esteem de ce dernier.
Une ancienne circulaire du ministre de l’éducation nationale, en fait foi. A la limite, l’élève n’a que des droits (il peut ne même pas avoir de cahier ou refuser de prendre le cours si tel est son désir) et les enseignants des devoirs. Et pourtant, il ne peut y avoir de droits sans devoirs et vice versa.
Ainsi, le corps enseignant souffre aujourd’hui de plusieurs maux qui se rejoignent pour achever de dégoûter des hommes et des femmes qui, pour la plupart, avaient la passion d’échanger leur savoir. Voici comment l’on obtient un infâme rata qui a complètement éloigné les enseignants du reste de la population. La fracture est énorme et il faudra un sacré courage politique pour la guérir. En tout cas, on n’est pas encore sorti de l’auberge sauf si l’Etat prend ses responsabilités, courageusement.
De mon avis, la balle est surtout dans le camp des gouvernants qui se doivent d’imprimer une autre mentalité aux acteurs du système éducatif par des mesures incitatives vigoureuses qui boosteraient l’envie de bien faire chez ces artisans de la formation. Entre autres la réforme générale du système éducatif, le goût de l’effort, l’excellence,le bannissement de la fraude, la construction d’infrastructures, l’élaboration de méthodes pédagogiques adaptées, l’informatisation de l’ensemble du système éducatif, la maîtrise des effectifs dans les établissements scolaires et universitaires, la gestion des effectifs pléthoriques dans les classes et amphis qui désagrègent le rendement et la quiétude dans les classes, la rigueur dans le recrutement des enseignants, le renforcement régulier des capacités de l’ensemble des acteurs du système éducatif, l’application du profil de carrière, etc…
Il est grand temps que l’école publique ivoirienne fasse sa mue pour s’adapter à l’évolution du monde en association avec tous les différents partenaires des secteurs public ou privé, laïcs ou confessionnels. Et cette décision courageuse ne peut être prise que par l’Etat, qui, a la capacité de déterminer, au plan national, une orientation générale de l’école que tous les acteurs devront suivre.
Forcément, le fonctionnement du secteur privé s’en trouvera assaini à la lumière des cahiers de charges définis par l’Etat. Celle-ci accueillant plus de 60% des élèves de Côte d’Ivoire. Par exemple, l’Etat doit ordonner des enquêtes sérieuses préalablessur les établissements qui ouvrent et ceux dans lesquels il affecte les élèves. Autrement, dit l’Etat doit rendre effectif le droit à l’éducation reconnu à chaque citoyen en se mettant au début et à la fin du processus par un contrôle a priori et posteriori.
Dans un pays où l’emploi est consigné au rang de denrée providentielle, à une époque où le morphème «crise» est sur toutes les lèvres comme un spectre remplaçant la terrible Peste du XIVème siècle, nous devons avoir un enseignement de qualité qui offrirait davantage de chances à nos enfants sur le marché du travail.
A vrai dire, l’Etat ivoirien n’a pas su prendre ses responsabilités devant les évolutions du 21ème siècle en matière éducative comme dans bien des domaines.
Soilé Cheick Amidou