Centenaire d’Aimé Césaire …pour que l’Afrique se lève !
Le 26 juin 2013, le monde entier, le monde des arts et des lettres, avec ferveur, a commémoré le centenaire du poète martiniquais Aimé Césaire. En Afrique, les artistes, les écrivains et les universitaires ont salué à l’unisson la mémoire du « Nègre Fondamental ». De sa Martinique natale à la France en passant par l’Afrique, la même voix s’est élevée pour pousser le « grand cri Nègre » à l’honneur du poète et de l’humaniste. Théâtre, déclamation poétique, conférences, témoignages…tout a été mis en œuvre pour marquer d’une pierre dorée cet événement de haute portée culturelle.
Mais pourquoi célébrer le centenaire de Césaire ? Pourquoi cette effervescence planétaire en faveur de l’auteur de « Cahier d’un Retour au Pays Natal » ?
D’abord Césaire fut et demeure un poète au talent incommensurable. Le seul ouvrage « Cahier d’Un Retour Au Pays Natal » suffit pour lui bâtir une stèle diamantaire et lui ouvrir les portes du panthéon. Césaire est un grand parmi les plus grands. André Breton, le présentait d’ailleurs dans sa préface comme « le plus grand poète du XXè siècle ». Cahier d’un Retour Au Pays Natal est unique dans le corpus des œuvres poétiques du siècle écoulé. Même en France, il n’y a pas un poète qui a su donner à la poésie cette empreinte passionnelle, originale et audacieuse. Breton, a eu raison de dire que le « Cahier » est « le plus grand monument lyrique » de notre époque. Lire ce livre et ne pas frissonner est pratiquement impossible. Poète, Césaire l’est par ses poèmes mais aussi par ses œuvres dramatiques. En dégustant ses pièces théâtrales (La Tragédie du roi Christophe, Une Tempête, Une Saison au Congo), on a envie de se demander s’il n’est pas plus dramaturge que poète. En réalité, il est tout à la fois. Le talent de Césaire est multidimensionnel. Autant, il excelle en poésie et en textes dramatiques, autant il étincelle en essai. Son « Discours Sur Le Colonialisme » est un livre de haut vol qui réconcilie le lecteur avec la grandeur et la vérité dans sa belle nudité. Grand poète, grand dramaturge, grand essayiste. Oui ! Mais Césaire est plus qu’un accoucheur de textes. Il est aussi un combattant. Pas au sens belliciste du terme. En clair, il est un écrivain engagé. Son œuvre, toute son œuvre est consacrée à la dignité de l’homme noir. Il est loin d’être « un chanteur inutile ». Il n’est pas de ceux qui se mutilent, qui s’autocensurent pour plaire aux puissants de ce monde. Césaire, est une plume tendue, assoiffée de dignité, portée par la faim de redonner au Nègre son honneur et sa liberté. Il est loin d’être un poète enfermé dans une tour d’ivoire, isolé sur le sommet d’une montagne, qui émet des sons, qui souffle dans une flûte enchantée pour émouvoir les hommes et la nature. Césaire est un poing levé, un grand cri, un rugissement dans le silence de la forêt de notre monde. Entendons-le encore toiser les poltrons : « Gardez-vous de vous croiser les bras en l’attitude stérile du spectateur, car la vie n’est pas un spectacle, car un océan de douleur n’est pas un proscénium, car un homme qui crie n’est pas un ours qui dans ». Le Cahier sonne comme un manifeste en faveur du réveil et de la responsabilité. En France comme en Martinique, il est connu que l’écrivain est un homme d’action.
Et Enfin Césaire fut un homme politique. Pas à la manière des politicards qui infestent les terres africaines et qui sèment désespoir et tragédie sur leur trajet. Mais un homme politique éclairé. Un intellectuel authentique dans un corps politique. Ses idées, ses convictions et ses théories sont la source qui arrose son action politique. Député et Maire de Port-de-France, il est présenté comme « le Sage de la politique antillaise ». Comme on le voit rarement, il a été celui qui a su marier politique et littérature sans se pervertir ou se corrompre. Jamais il ne s’est compromis et se laisser acheter. Tout son prestige et tout son génie ont été investis dans des actions en vue d’assurer l’épanouissement de son peuple. Ne dit-il pas d’ailleurs s’adressant aux siens : « Si je ne sais parler c’est pour vous que je parlerai » ?
Pourquoi un tel talent n’a jamais eu un Grand prix littéraire ? La réponse coule de source. Césaire n’est pas un partisan de l’équilibrisme et des positions hybrides. Césaire c’est la fierté d’être noir, débout et majestueux. Chaque prix, on le sait désormais, a un prix. Et Césaire n’a jamais voulu payer le prix de la couardise et de la lâcheté pour se faire admettre dans le giron hellène.
Césaire nous démontre que pour se faire respecter, il faut en toute chose préserver son honneur et sa dignité. A l’annonce de sa mort, tous les hommes politiques français ont salué en lui un homme de valeur. Alors que Ségolène Royal le décrivait comme « un démineur d’hypocrisie » et « un porteur d’espoir pour tous les humiliés », Jacques Chirac l’a présenté comme « un homme de lumière ». Hypocrisie de politiciens ou pas, Césaire est un homme respecté de partout dans le monde entier.
Il ne suffit pas pour les intellectuels africains de commémorer le centenaire du Grand Césaire, mais ils doivent s’inspirer de son parcours, de son engagement. Il ne suffit pas de déclamer ses textes et en jouir, mais il faut en tirer la substance nécessaire pour un réinvestissement fécond dans la vie africaine. Que l’élite intellectuelle noire fasse sienne cette saillie de Césaire : « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, et ma liberté celle qui s’affaisse au cahot du désespoir ».
Macaire Etty